L'INCONSTANT

Fabrice qui veut, qui croit aimer Béatrice à jamais, songe qu'il a

voulu, qu'il a cru de même quand il aimait, pour six mois, Hippolyta,

Barbara ou Clélie. Alors il essaye de trouver dans les qualités réelles

de Béatrice une raison de croire que, sa passion finie, il continuera à

fréquenter chez elle, la pensée qu'un jour il vivrait sans la voir

étant incompatible avec un sentiment qui a l'illusion de son éternité.

Puis, égoïste avisé, il ne voudrait pas se dévouer ainsi, tout entier,

avec ses pensées, ses actions, ses intentions de chaque minute, et ses

projets pour tous les avenirs, à la compagne de quelques-unes seulement

de ses heures. Béatrice a beaucoup d'esprit et juge bien: «Quel

plaisir, quand j'aurai cessé de l'aimer, j'éprouverai à causer avec

elle des autres, d'elle-même, de mon défunt amour pour elle...» (qui

revivrait ainsi, converti en amitié plus durable, il espère). Mais, sa

passion pour Béatrice finie, il reste deux ans sans aller chez elle,

sans en avoir envie, sans souffrir de ne pas en avoir envie. Un jour

qu'il est forcé d'aller la voir, il maugrée, reste dix minutes. C'est

qu'il rêve nuit et jour à Giulia, qui est singulièrement dépourvue

d'esprit, mais dont les cheveux pâles sentent bon comme une herbe fine,

et dont les yeux sont innocents comme deux fleurs.

V

La vie est étrangement facile et douce avec certaines personnes d'une

grande distinction naturelle, spirituelles, affectueuses, mais qui sont

capables de tous les vices, encore qu'elles n'en exercent aucun

publiquement et qu'on n'en puisse affirmer d'elles un seul. Elles ont

quelque chose de souple et de secret. Puis, leur perversité donne du

piquant aux occupations les plus innocentes, comme se promener la nuit,

dans des jardins.

Les plaisirs et les jours · 第 32 / 144 题