Le lendemain de la visite d'Alexis, le vicomte de Sylvanie était parti
pour le château voisin où il devait passer trois ou quatre semaines et
où la présence de nombreux invités pouvait distraire la tristesse qui
suivait souvent ses crises.
Bientôt tous les plaisirs s'y résumèrent pour lui dans la compagnie
d'une jeune femme qui les lui doublait en les partageant. Il crut
sentir qu'elle l'aimait, mais garda pourtant quelque réserve avec elle:
il la savait absolument pure, attendant impatiemment d'ailleurs
l'arrivée de son mari; puis il n'était pas sur de l'aimer véritablement
et sentait vaguement quel péché ce serait de l'entraîner à mal faire. À
quel moment leurs rapports avaient-ils été dénaturés, il ne put jamais
se le rappeler. Maintenant, comme en vertu d'une entente tacite, et
dont il ne pouvait déterminer l'époque, il lui baisait les poignets et
lui passait la main autour du cou. Elle paraissait si heureuse qu'un
soir il fit plus: il commença par l'embrasser; puis il la caressa
longuement et de nouveau l'embrassa sur les yeux, sur la joue, sur la
lèvre, dans le cou, aux coins du nez. La bouche de la jeune femme
allait en souriant au-devant des caresses, et ses regards brillaient
dans leurs profondeurs comme une eau tiède de soleil. Les caresses de
Baldassare cependant étaient devenues plus hardies; à un moment il la
regarda; il fut frappé de sa pâleur, du désespoir infini qu'exprimaient
son front mort, ses yeux navrés et las qui pleuraient, en regards plus
tristes que des larmes, comme la torture endurée pendant une mise en
croix ou après la perte irréparable d'un être adoré. Il la considéra un
instant; et alors dans un effort suprême elle leva vers lui ses yeux
suppliants qui demandaient grâce, en même temps que sa bouche avide,
d'un mouvement inconscient et convulsif, redemandait des baisers.
Repris tous deux par le plaisir qui flottait autour d'eux dans le
parfum de leurs baisers et le souvenir de leurs caresses, ils se
jetèrent l'un sur l'autre en fermant désormais les yeux, ces yeux
cruels qui leur montraient la détresse de leurs âmes, ils ne voulaient
pas la voir et lui surtout fermait les yeux de toutes ses forces comme
un bourreau pris de remords et qui sent que son bras tremblerait au
moment de frapper sa victime, si au lieu de l'imaginer encore excitante
pour sa rage et le forçant à l'assouvir, il pouvait la regarder en face
et ressentir un moment sa douleur.
La nuit était venue et elle était encore dans sa chambre, les yeux
vagues et sans larmes. Elle partit sans lui dire un mot, en baisant sa
main avec une tristesse passionnée.
Lui pourtant ne pouvait dormir et s'il s'assoupissait un moment,
frissonnait en sentant levés sur lui les yeux suppliants et désespérés
de la douce victime. Tout à coup, il se la représenta telle qu'elle
devait être maintenant, ne pouvant dormir non plus et se sentant si
seule. Il s'habilla, marcha doucement jusqu'à sa chambre, n'osant pas
faire de bruit pour ne pas la réveiller si elle dormait, n'osant pas
non plus rentrer dans sa chambre à lui où le ciel et la terre et son
âme l'étouffaient, de leur poids. Il resta là, au seuil de la chambre
de la jeune femme, croyant à tout moment qu'il ne pourrait se contenir
un instant de plus et qu'il allait entrer; puis, épouvanté à la pensée
de rompre ce doux oubli qu'elle dormait d'une haleine dont il percevait
la douceur égale, pour la livrer cruellement aux remords et au
désespoir, hors des prises de qui elle trouvait un moment le repos, il
resta là au seuil, tantôt assis, tantôt à genoux, tantôt couché. Au
matin, il rentra dans sa chambre, frileux et calmé, dormit longtemps et
se réveilla plein de bien-être.
Ils s'ingénièrent réciproquement à rassurer leurs consciences, ils
s'habituèrent aux remords qui diminuèrent, au plaisir qui devint aussi
moins vif, et, quand il retourna en Sylvanie, il ne garda comme elle
qu'un souvenir doux et un peu froid de ces minutes enflammées et
cruelles.