Qu’un écrivain célèbre ait débuté par des essais, qui n’ont aucun
rapport avec le genre, qui a fait depuis sa réputation, c’est là ce
qu’on a eu l’occasion de voir plus d’une fois: Corneille écrit d’abord
des comédies, Pascal des traités scientifiques, Voltaire des tragédies,
un poème épique; plus proches de nous un Paul Bourget, un Jules Lemaître
font des vers jusqu’à leur trentième année, et ce Zola, dont nous allons
tout à l’heure avec Edmond Rostand évoquer la figure, est entré dans la
vie littéraire en apportant des contes sentimentaux.
Mais il arrive à l’ordinaire que cette première activité--et c’est le
cas de tous les écrivains que je viens de citer--s’est poursuivie durant
quelques années et que les lettrés du moins n’en ont pas tout à fait
perdu le souvenir.
Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je dis même aux mieux
informés: «Edmond Rostand a débuté, non point, comme on l’a dit, par un
vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par un essai critique en
prose, et non pas sur deux auteurs dramatiques, mais sur deux
romanciers», ils s’étonneront, s’informeront des conditions où cet essai
a paru, de son sujet, de sa valeur; ils voudront des explications; ces
explications, en tête de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par
les soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc les donner à la
curiosité du public.
Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer un instant celle qui a formé
le jeune génie d’Edmond Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même
rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant de lui, la bonne fée penchée
sur son enfance pour lui donner tour à tour les plus brillants des dons
poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle qui lui fournit à la
fois l’occasion, le thème, les personnages de ce premier essai et les
qualités d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il devait
appliquer ensuite à de plus glorieux travaux.
On sait assez qu’Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868,
mais quand on a donné ce premier détail biographique, on passe et l’on
en vient à considérer tout de suite le collégien de Stanislas ou le
jeune auteur des _Romanesques_. Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses
origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, devant cette maison de
la rue Montaux, aujourd’hui la rue Edmond Rostand, où cet enfant
s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend contact avec les
poètes, devant cette Académie de Marseille qui lui tend sa première
couronne.
*
* *
Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré
d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille
marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros
village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la
patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au
XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand--Esprit, le joli nom
pour qui doit faire souche de poètes!--est notaire royal. A la fin du
siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le
commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont
il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il
a vingt ans quand la Révolution éclate; il sert à l’armée des
Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le
premier dans une redoute; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait
aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral.
C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces
hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si
grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni
au respect des choses de l’esprit.
Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité
qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente: juge et président
du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du
Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la
Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il
répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et
meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et
d’honneurs.
En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un
jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un
brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine; M. Bruno
Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’_Alceste_,
commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin
1832: le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau
l’_Alceste_ se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de
Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son
_Voyage en Orient_ le nom de ce Bruno Rostand, qui «l’avait comblé de
prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des
emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne
s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et
de vertu».
On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée; le fils
d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes
municipales; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle
d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes:
Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte
à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et
tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios;
Eugène Rostand, économiste et poète.
Évoquons un instant sa figure; aussi bien elle est à l’origine de ces
pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire
directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles
voient le jour.
Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a
survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils,
infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair
et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que
celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. _Ébauches_,
avait-il dit en 1865; la _Seconde Page_ avait-il ajouté en 1866, livres
simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de
la jeunesse; les _Sentiers unis_, disait-il encore en 1887, pour
désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes
de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon
que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement,
Eddy.
Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de
Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de
Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur
de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon
charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi
serrée et aussi élégante d’un auteur latin.
Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce
poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne,
qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien
d’œuvres diverses, et pour collaborer au _Journal des Débats_, comme au
_Journal de Marseille_. Cependant, en 1877, il a été élu membre de
l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous
intéresser le mieux.
*
* *
Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce
jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée
de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort
brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des
prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame
historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège
Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé
dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à
devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son
excessive modestie, au risque d’y être un «Daniel Eyssette sans Alphonse
Daudet».
Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire
«une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil», de ce Paris où
il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore,
vers sa ville natale.
Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose
l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle
décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère
notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents
bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est
Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères: «Deux
romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola», le premier et le
dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une
société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois,
miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant
contraste! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale!
Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à
l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il
n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente
Zola; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race
complexe.
Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de
Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune
homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne
compagnie, dont son père et son oncle font partie.
N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province?
Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont
pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle
la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui
est de représenter dans toute la France la culture française et de ne
point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les
Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe
siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus
utile; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent
l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales; dans leurs mémoires
reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon
maladroite, mais infiniment utiles à consulter.
En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué;
pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la
France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du
premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo?
L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut
faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le
maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait
été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait
une vraie popularité qu’il aimait à cultiver; il avait de l’affection
pour sa «grosse ville» et ses «bons amis» de Marseille, comme il le
disait; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de
Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un
quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un
baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois,
douze bouteilles d’olives.
Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas
être les seules; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit.
En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était
membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre,
en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie
française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède,
le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement:
«Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille; cet
ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le
recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre
union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire
reconnaître à des amis éloignés.»
Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie
de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie
française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet
fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de
quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent
diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la
Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu,
en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de
l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait
peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun
de renouer de tels rapports entre les Académies de province et
l’Académie française.
Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter
qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier
éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et
membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de
tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour
d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine,
était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il
s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette
réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la
France et à Marseille.
Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi ses membres associés bien
des écrivains français, parmi ses membres résidants des hommes
remarquables, et à côté des principales personnalités de la région, des
hommes comme Joseph Méry, Joseph Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral,
que recevait solennellement, par un beau discours, Eugène Rostand, alors
directeur de l’Académie, le 13 février 1887: en cette même année 1887,
quelques mois après, elle couronnait la première le jeune Edmond
Rostand.
*
* *
Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce jeune homme le fils bien
doué d’un de ses membres les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce
travail, qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment--on en
jugera--des plus rares qualités par lesquelles devait se signaler un
critique qui était en même temps un poète.
La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, dès ses premières
années dans sa famille et dans sa ville, dans son pays, «au pays, dit-il
lui-même, de l’imagination toute-puissante, près de la mer chantante,
sous le ciel bleu, dans l’air parfumé», sous la caresse d’un soleil, qui
«d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe
déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de saisissant», et,
comme dira _Chantecler_, fait un étendard en séchant un torchon.
La Provence lui a donc donné, dès son enfance, «cette facilité de
conter, cette verve, cet enthousiasme dans le récit qui le font vif,
coloré, entraînant», et qu’il salue dans les écrivains dont il va
parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur lesquels cette
imagination et cette verve vont s’exercer: Zola, né à Aix, où il a passé
son adolescence et dont toujours le souvenir revient vers la vieille
ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit dans ses premiers
romans et dans quelques-uns de ses derniers; Honoré d’Urfé, de race
savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, au cœur de la
vieille ville, et qui va mourir, non loin de là, sur la Côte d’azur, à
Villefranche.
Pour comparer ces deux écrivains si différents, il fallait toutes les
ressources d’un esprit singulièrement ingénieux. Si l’étude de chacun de
ces deux romanciers était relativement aisée, leur parallèle devenait
périlleux. Je crois que c’est justement cette difficulté qui a tenté
Edmond Rostand.
Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une occasion facile d’avoir
un prix littéraire, faisons-lui l’honneur de ne point le croire. Au
reste, ce prix n’était pas tellement important ni glorieux qu’il eût
mérité cette contrainte intellectuelle. Si donc ce jeune homme, cédant
aux suggestions de son père, se laisse aller à traiter un tel sujet,
c’est qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la joie tout
d’abord certainement de vaincre une difficulté.
Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de fuir ou de tourner les
obstacles, les accumulera complaisamment devant lui pour avoir le
plaisir de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand ils se croient
séparés par la haine de leurs pères et ne s’aiment plus sitôt que
l’amour leur est permis; un homme intelligent et laid emprunte, pour se
faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf; un troubadour s’éprend
d’une dame qu’il n’a jamais vue et meurt le jour qu’il la voit; un coq
croit faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien; autant de
sujets impossibles pour la moyenne des poètes et qui sont pour l’esprit
de Rostand de merveilleux excitants; et la difficulté n’était sans doute
pas moindre de mettre à la scène le Christ de la _Samaritaine_ ou le
fils de Napoléon. Sujets difficiles, et dans la façon de les traiter
détails à chaque instant imprévus, surprise continuelle de l’épithète,
de la coupe, de la rime, amour toujours éveillé de la chose rare, de
l’effet inédit, de ce qui est subtil, fragile, irréel, des ombres et des
fumées; frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent traduire les
finesses qu’ils sentent et qui gardent leurs œuvres en eux-mêmes, ne
pouvant réaliser de trop magnifiques projets, de ces peintres que
«désespère la toujours fuyante couleur», et descendant aussi de cette
race des troubadours, qui avait poussé jusqu’à l’extrême limite le
raffinement de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime,--tel
sera Edmond Rostand, tel il est, quand il se trouve à dix-huit ans
excité par ce sujet paradoxal: comparer d’Urfé et Zola, le romancier de
toutes les grâces et de toutes les subtilités amoureuses, celui de
toutes les audaces et de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le
parallèle qu’il trouve «piquant», l’opposition de cette ancienne glace,
un peu estompée, peuplée de fantômes charmants, d’ombres confuses de
bergers et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, haut et clair,
reproduisant tout avec un éclat dur, froid, implacable,--le contraste
enfin de ces deux Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et
dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie gueuse parfumée,
«_parfumée_ avec d’Urfé, _gueuse_ avec Zola».
Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas douter, l’esprit d’Edmond
Rostand et si l’on sent assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son
Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot populaire et parfois le mot
cru), mais qu’il l’aime assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux
justice que les gens de son monde vers 1887 n’avaient coutume de le
faire, par contre on sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme sans
doute il a pris plaisir à le lire, «à la Bibliothèque de Marseille, dans
l’édition de Toussaint de Bray, qui date de 1610», nous dit-il.
On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra parler de _Cyrano_: à
dix-huit ans Edmond Rostand a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de
lettres, d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils se vanter
d’en avoir fait autant? Il a lu l’_Astrée_, non point par simple devoir
de postulant consciencieux d’un prix académique, mais avec plaisir, on
le sent à la façon dont il en parle, en soulignant d’un doigt
complaisant les bons endroits. Et n’avoir éprouvé à cette lecture aucun
ennui, si cela est normal au XVIIe siècle, à la fin du XIXe siècle cela
est beaucoup plus rare et situe tout de suite un tempérament.
*
* *
Extraire donc ces premières pages d’Edmond Rostand des quelques rares
bibliothèques provençales où elles étaient enfouies, sans que nul
s’inquiétât de les relire, ce n’est point simple curiosité de
bibliophile. Il y fallait ce bibliophile; grâces en soient rendues à M.
Auguste Rondel, qui, depuis des années, collectionne avec un soin pieux
tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre; je dois à sa
complaisance d’avoir lu, à quelques pas de la maison où naquit Edmond
Rostand, cette brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière de
l’édition; et tous les lettrés lui devront, maintenant, tout comme moi,
de pouvoir les lire.
Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité; à nous pencher sur de
telles pages, nous surprenons à sa source même le génie d’Edmond
Rostand. C’est dans un jardin de Provence, qui serait un peu semblable à
ceux de l’_Astrée_, le premier murmure d’une fontaine où viendraient se
mirer de jeunes romanesques; c’est le clair de lune sur les quais de
Tripoli, ou sur le balcon de Roxane; c’est, dans le parc de Schœnbrünn,
la fuite en pleurs de «la petite source». Voici, en raccourci, soumises
dès 1887 au jugement de l’Académie de Marseille, toutes ces brillantes
qualités, qui, dans un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la
fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, le goût du subtil,
du rare, du précieux, la sentimentalité tendre, un peu d’ironie
juvénile, sans insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de phrases et
de mots. Voici surtout l’évocation de toute cette charmante société du
XVIIe siècle à son début, telle que l’ont faite l’_Astrée_ et l’Hôtel de
Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, entrera dans la
figuration de _Cyrano_ ou sera évoqué dans _La Journée d’une Précieuse_.
Voici enfin ce grand amour de la lumière qui depuis les _Musardises_
baigne l’âme de ce charmant _lazzarone_ et la soulèvera jusqu’à la faire
éclater, ouverte et chantante, dans les appels passionnés de Chantecler
à la lumière.
Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et de là vient que, s’étant
trouvé ainsi dès l’aube de sa vie il s’est imposé au public dès son
aurore. On conserve dans sa famille un portrait de son enfance, dû à un
peintre marseillais, où déjà les traits essentiels de sa physionomie
sont dessinés. De même sa physionomie intellectuelle; à dix-huit ans il
est déjà ce qu’il sera plus tard; dans cette œuvre de jeunesse,--et
c’est son intérêt,--reconnaissons déjà une sorte de poème subtil et
lumineux.
Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du maréchal de Villars.
J’imagine les Académiciens de Marseille se penchant sur ce travail, un
peu inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de pensée et de
style, mais agréablement impressionnés tout de même par les grâces
charmantes de l’ensemble; je les vois félicitant avec une cordialité
toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui accepte avec une satisfaction
modeste ces félicitations, dont le murmure flatteur salue le premier
succès de son fils. Il veut prolonger ce succès: ce travail ne doit pas
rester dans l’ombre d’une Académie; il le publie dans le _Journal de
Marseille_, et, profitant de sa composition typographique, il en fait
une brochure, qui paraît en 1888; et est le vrai début d’Edmond Rostand
dans le monde littéraire; deux ans plus tard ce nom devait reparaître en
tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur Lemerre, et qui
s’appelait _Les Musardises_; cinq ans plus tard sur la verte brochure,
que l’on vendait dans les couloirs du Théâtre-Français aux
représentations des _Romanesques_.
Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité; si le début
d’Edmond Rostand, à le juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport,
nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait sa gloire, cependant
ne nous laissons point tromper par les apparences et, plus exactement
renseignés maintenant, saluons dans le jeune lauréat de l’Académie de
Marseille le futur auteur de _Cyrano_ et de _Chantecler_. S’il est vrai,
comme il l’a dit lui-même, que «l’âme des coutelas rêve dans les canifs»
et qu’il ne faut pas prendre «des essais pour des diminutifs», soyons
assurés que ce n’est pas diminuer le génie d’Edmond Rostand que de
publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les accents les plus
intimes de son âme et de sa poésie.
Émile RIPERT.