... J'ai montré mes Lédas à Durand, qui m'avait avancé l'arg

REMY DE GOURMONT

Le

Songe d'une femme

--_ROMAN FAMILIER_--

_Deuxième édition_

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCIX

_DU MÊME AUTEUR_

CRITIQUE

_Le Latin mystique_ (Étude sur la poésie latine du moyen

âge) (3e édition), 1 vol. in-8º raisin 10 fr. »

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sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui), avec 53

portraits, par F. Vallotton (2e édition), 2 vol. gr.

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originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier 6 fr. »

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10._

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y

compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

Les Tilleuls, 3 juillet 189.

... Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Est-ce donc si rare? Oui, j'ai

été heureuse. Ce que tu appelles un songe, je l'ai vécu, ou je l'ai

dormi, et je ne suis pas réveillée. Voici le matin; il y a un peu

d'inquiétude dans la douceur de mon sommeil, mais je dors encore. Si

j'ouvre les yeux, ils garderont le charme des yeux qui viennent de

sourire et tu y lirais, j'en suis sûre, une si longue litanie de joies

que ton coeur en serait tout enchanté et béni. Maintenant tu les

regarderais en vain; ils sont fermés; ils sont pâles, presque mornes.

Hier, on me disait que j'ai l'air triste; c'est possible. Je suis si

absurdement heureuse que ma figure a pris un peu de la stupidité des

bêtes domestiques. C'est parce qu'ils sont heureux que les boeufs

paraissent ruminer avec tant de mélancolie. Ainsi je rumine mon bonheur,

mais ceux qui me parlent avec componction sont vite punis: j'éclate de

rire, j'ouvre les bras, je renverse la tête et j'ai l'air d'une pivoine

que le vent relève pour qu'elle reçoive la fraîche ondée jusque dans les

derniers replis de sa chair rouge et tendre. Il y a longtemps que M***

s'est aperçu qu'il n'est rien de tel que de me plaindre pour me donner

des appétits de volupté. Quand il me demande quel est mon chagrin, je me

sens tout à coup exaltée et frissonnante... Que de gens j'ai scandalisés

par la naïveté de mes gestes, par ma docilité à répondre à tous les

appels de la vie! Que m'importe, puisque je suis heureuse!...

Anna des Loges

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Les Pins, 8 juillet.

... Mais, ma chère Anna, je te parlais de bonheur et tu me réponds en me

faisant allusion à des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour

rien dans mon existence? Peut-être que leur absence rendrait le bonheur

impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois... Quelle

humiliation de crier comme une bête folle entre deux jaillissements de

larmes! Ce n'est pas là ton secret. Il est dans ta nature, il est dans

les hasards qui ont arrangé ta vie... Plus tu seras heureuse, plus je

t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse?

Claude de la Tour

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

Les Tilleuls, 15 juillet.

... Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends à les compter. Il ne

faut pas briser la chaîne des sensations, ici ou là, selon des caprices

ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussière, si tu

avais voulu te baisser pour le prendre, peut-être qu'à le retourner

entre tes doigts, il t'aurait consolée d'un chagrin. Un enfant n'en

demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore à son

genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair

innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu dédaignes sont

d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte.

On en fait des colliers qui tiennent chaud au coeur et qui font éclater,

comme au milieu de lys, la fraîcheur rouge des joues. Tu voudrais être

heureuse, c'est-à-dire que tu voudrais vivre, et tu méconnais la vie! Tu

secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir

s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gré du vent! Ce

n'est pas ainsi qu'il faut faire, chère Claude. Va et promène-toi le

long de tes rosiers sans penser à rien qu'aux parfums qui peu à peu

aviveront ton désir, et ta main toute seule ira, sans craindre les

épines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une

qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; ôte

d'un coup d'ongle chaque épine; mets la fleur à ta ceinture. Il n'y a

qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et

vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes

doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lèvres, pour toutes les

charmantes parcelles de toi-même. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand

nous nous sommes quittées, j'étais envieuse, presque, de la richesse de

ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres!

N'es-tu plus assez déesse pour imposer à celui qui t'aime la nuance de

ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beauté et

tu la parais pour toi-même, idole ironique; et maintenant tu regrettes

de t'être donnée? Alors tu diffères trop de moi pour que je te

comprenne. Si je voulais réfléchir sur mon bonheur (mais je ne le veux

pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela,

pour m'être donnée si entière et si nue, si naïve et si cordiale, qu'il

me semble que j'ai fondu comme une pêche dans la bouche qui m'a mordue.

As-tu entendu parler du nirvâna? Je suis délicieusement anéantie...

Anna des Loges

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Les Pins, 20 juillet.

... Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie.

Voilà plus d'un an que nous nous écrivons et je vois que ce fut, en

effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens

bien de ce que j'étais au Sacré-Coeur, et je crois que je n'ai guère

changé. Je mettrais les mêmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant

un peu, malgré ma «splendeur». C'est vrai, je suis fort belle; cela fait

ma fierté, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon

portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis

encore différente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un

jour que j'aurais oublié mon masque, il me semble que je le haïrais.

Mais nul ne l'a osé, ou l'occasion ne s'est pas présentée: je parais ce

que je devrais être, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah!

sois-en sûre, je ne me promène pas le long des rosiers! Je n'ai rien à

dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum

autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chère amie? Mais je suis fatiguée

de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai

dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux

qui l'ont faite: en vérité, je les ai oubliés, même le nom de celui que

je congédiai le mois passé, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me

représenter ce que tu entends par cette pêche où l'on mord et qui fond

dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je

me suis sentie presque touchée par de vilains désirs, j'ai sauté le

fossé pour fuir le mufle de la bête. Est-ce qu'une femme très belle ne

devrait pas être aimée très purement, comme on aime un marbre ou une

figure de légende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant

d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et

une grande dignité? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait

livrer tout le bras et peut-être tout ce que le bras traînerait après

lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis être que bergère, en mes

meilleurs jours. Jamais je n'ai trompé mon mari; il est vrai, je me suis

étudiée à ne pas l'aimer, et lui seul m'a respectée; maintenant je le

souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cédant. Je pleure

sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure guère: j'ai tant de

moyens de me distraire et de m'étourdir!...

Claude de la Tour

_P.-S._--N'oublie pas de m'envoyer ton portrait.

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 31 juillet.

... Je reviens donc des Pins où j'ai passé plus d'un mois... Son mari

lui a permis de poser en plein air, dans le petit îlot de joncs et de

saules, au milieu du grand étang. Nous y allions tous les matins de

soleil; M. de *** lisait son journal en fumant, l'air désintéressé d'un

mari qui n'est là que pour les convenances, mais très satisfait au fond

d'avoir une si belle femme, d'en jouir et de la pouvoir montrer avec

décence. La pose est des plus simples. J'avais d'abord songé à

l'attitude classique des Lédas célèbres; je ne voulais que transposer en

plein air celle de Michel-Ange, que la jouissance accable, ou celle de

Chassériau, dont la volupté plus discrète a aussi quelque chose de plus

lascif et dont la main gauche caresse si joliment un illusoire amant.

Mais il faudrait un modèle docile et dressé; j'ai donc laissé ma Léda à

son inspiration, ne lui imposant aucun geste, ni surtout l'immobilité,

et j'ai brossé avec fièvre et avec joie une douzaine d'ébauches, une par

séance, auxquelles je ne retoucherai peut-être pas et que j'exposerai

ensemble, comme Monet a fait pour ses meules, ses peupliers ou ses

cathédrales. Voilà ce qui se passait. Arrivés en barque, nous nous

promenions, cherchant un coin à la fois abrité du soleil et des yeux;

l'endroit trouvé, j'installais mon chevalet et M. de *** m'emmenait à

l'écart pour me recommander tous les jours la même discrétion, me faire

jurer un silence tragique. A notre retour, Léda, assise au bord de

l'eau, donnait à manger dans sa main à un grand cygne farouche qui

battait des ailes au moindre bruit, fuyant sur l'eau, revenant avec des

airs de galère vers la jeune femme qui lui tendait les bras. Près

d'elle, la longue couleuvre s'allongeait, glissait le long de ses jambes

vers la main reculée, et parfois, pendant une seconde, l'oiseau couvrait

de ses larges ailes d'ange le corps frissonnant d'une amante; les yeux

d'or du cygne un jour semblèrent énamourés et Léda ferma les siens, dupe

de son rôle, prête aux illusoires noces des rêves mythologiques. Mais la

bête, ayant mangé tout le pain émietté par la main tremblante de Léda,

se retourna, disparut en nuage; et, satisfait, il frétillait comme un

canard. Ce fut notre plus belle séance. Madame de *** m'assura depuis

qu'elle avait en effet senti, sous la caresse du plumage tiède, quoique

tout mouillé, un assez vague désir de stupre; pendant que l'oiseau

ouvrit les ailes au-dessus de ses jambes, elle était décidée à ne pas

bouger, à laisser faire... Je ne sais comment son mari a pris cette

expérience assez folle, mais les jours suivants il trouva bon, sans en

avoir l'air, d'effrayer le cygne qui ne quitta pas l'étang et vint à

peine, tout fugitif, picorer au bord de l'eau. J'ai transposé, au

commencement de ma série, ces trois dernières séances où l'oiseau,

timide amoureux, semble faire sa cour. Léda est admirable; je n'avais

encore jamais vu un nu d'une telle splendeur de forme et d'une nuance

aussi vivante et aussi troublée: je voudrais dire ainsi d'un mot les

mélanges de tons qui couraient sur la chair, l'ivoire rosé de la peau

avivé par le reflet bleu du saule, les petites ombres violettes qui

roulaient le long des muscles, le soleil tombant en larges médailles

d'or sur les épaules d'où elles semblaient rejaillir comme de l'eau

vermeille sur les bras, sur les genoux, remonter en étincelles vers le

ventre où un croissant sombre semblait les boire; les seins, sous ce

réseau de lumière, paraissaient plus vivants et plus libres; changeant

de forme à chaque mouvement du corps, ils étaient toujours de forme

pure, larges fleurs au coeur d'ambre et de pourpre, éperons de galère

tachés du sang des meurtres!... A vrai dire, et pour expier mon lyrisme,

je dois reconnaître que ces éperons, s'ils se sont écrasés contre

beaucoup de poitrines, n'en ont transpercé aucune. Ils sont plutôt

libertins que cruels; mais cette femme est si belle que si elle

m'appartenait je lui permettrais tout. Je crois qu'à un certain degré la

beauté est une idole qui a le droit de donner, à qui lui plaît, ses

épaules à baiser. Ma Léda n'est pas une de ces jolies petites femmes

dont la petite beauté de hasard est créée presque ligne à ligne par

celui qui la désire ou qui la caresse; de celles-là on est naturellement

jaloux, puisqu'elles sont vraiment l'oeuvre de nos mains, de nos lèvres

et de nos yeux; d'une Léda, ce n'est pas possible: elle est parfaite;

celui qui l'aime n'y peut rien ajouter. On ne donne rien à une pareille

femme, et à peine le plaisir, qu'elle reçoit avec dédain, à peu près

comme un compliment; on n'est pas son amant, on est encore son adorateur

alors qu'elle oublie sa divinité dans nos bras respectueux. Enfin, je

l'ai aimée en peintre autant qu'en homme, et je compte ces six semaines

pour les plus belles de ma vie; ce sont des semaines olympiennes. Mais

je n'ai pas la moelle d'un dieu et j'ai tant adoré que je suis au lit

avec la fièvre...--et voilà que l'accès me reprend... Je me suis sauvé,

parce que la peinture avant tout, n'est-ce pas?...

P Bazan

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 8 août.

Je n'étais déjà plus à Orglandes quand tu m'as écrit. Des gens me

déplaisaient, trop bruyants, des gens du midi, de véritables crécelles,

et comme j'ai besoin de me reposer d'abord, j'ai prié ma mère de me

laisser aller aux Frênes. M'y voici donc depuis une semaine et très

satisfait de ma fugue. Le premier jour n'avait pas été gai. Que vois-je

en arrivant, à huit heures du matin? Mes deux petites cousines de

Versailles qui s'en reviennent modestement de la messe, un gros livre

sous le bras, suivies de leur détestable institutrice, la femme-sphinx,

la fausse Joconde qui sourit toujours avec l'air presque aussi bête! Tu

sais à quel point me déplaisaient les deux poupées que j'étais admis à

contempler tous les mois, guindées sur leurs chaises, à la table

familiale et frugale du vénérable conseiller? J'ai un peu changé d'avis,

mais si elle me déplaisent encore, c'est pour un motif tellement

différent que j'en suis presque épouvanté. Quant à la fausse Joconde, je

l'observe, et même je la guette: cela pouvait très bien être une femme

excessivement femme. Je croyais donc mes cousines de sottes et pieuses

péronnelles et si hors du siècle qu'à peine j'osais leur parler. Je suis

gauche avec les femmes auxquelles on ne peut tout dire; je méprise les

prudes ou je les estime tant que je respecte leurs oreilles jusqu'à leur

faire hommage de mon silence. Il y a des jeunes filles qui, sans vilaine

immodestie, laissent voir dans leurs yeux clairs la curiosité de

l'amour; on peut leur dire des choses qui les troublent sans les

irriter, et c'est charmant. L'ignorance de l'homme n'est pas l'ignorance

du plaisir. Avec celles-là, on est tout de suite à l'aise, ou mal à

l'aise; cela dépend des moments. Mais elles savent si bien feindre! Les

plus pures souvent jouent à ravir les perverties, et telles qui ont

copié de leur main virginale les sonnets des «Amies» ont des candeurs

d'agneau. La virginité n'est pas une vertu; c'est un état; c'est une

sous-division des couleurs: il y a la rousse vierge et la rousse mariée

et plusieurs nuances qui ne sont pas moins agréables. J'ai découvert que

la fausse Joconde est rousse. A Versailles, elle avait une telle manière

de se coiffer à l'allemande, en bandeaux plats et serrés, qu'elle

semblait avoir les cheveux de ce brun sale et rougi des filles de ferme

qui se lissent le crin avec l'eau de la cruche. Ici, peut-être pour

plaire au jeune des Fresnes qui la couve de ses yeux de boeuf, elle

apparaît ébouriffée et d'un roux superbe de palissandre à reflets d'or:

car le fond est presque noir et quand il fait sombre l'or s'amuit et

s'évanouit. La pâleur de sa peau est bien d'une rousse; hier, comme elle

se baissait pour ramasser un petit caillou je regardais sa nuque: elle

doit être des pieds à la tête blanche comme un bol de lait. Tu vois que

je m'amuse! j'aime à étudier les femmes, et parfois je les résouds si le

problème me reste assez longtemps sous les yeux. Comme je suis sans

passion, comme mon désir purement sexuel se contente de l'une ou de

l'autre, au hasard, sans répulsion que pour la laideur, je puis observer

ces êtres, qui sont contents d'être observés, avec un désintéressement

de jardinier: notre vieux Pancrace guettant la poussée des asperges

qu'il ne mangera pas. Si je ne mange pas celle-ci, j'en mangerai une

autre: le monde est un beau harem pour ceux que l'amour ne tient pas en

prison dure. Et je suis libre. Dieu merci! plus libre à mesure que je

m'éloigne de la naïveté de mes vingt ans. Joconde me tenterait, mais

elle a l'air de ne pas encore avoir eu d'amant, malgré ses vingt-sept ou

vingt-huit ans (c'est l'âge que lui donnent ses élèves), et comme il y a

sans doute dans cette réserve une saine et honnête idée de mariage,

j'expérimente avec des gants. Tu vois le conseiller la main sur sa Bible

présidant l'audience de famille où je serais condamné à épouser Joconde?

Il a presque assez d'influence sur ma mère pour obtenir d'elle les plus

ridicules concessions; et pour lui, le vieux huguenot, rien n'existe qui

puisse balancer un commandement de Dieu: il sacrifierait à Jéhovah, à la

justice et à la morale, sa famille, sa patrie, sa race, l'humanité

entière. Je plains Anne et Annette si jamais il apprend la moitié de

leurs frasques. Joconde se dit protestante; je ne le crois pas. Les

petites sont papistes, comme leur mère, et cela explique que le

conseiller les ait laissées venir sans lui aux Frênes: il s'est repris

très fort à sa religion, en vieillissant, et doit considérer ses filles

avec cette sorte de pitié amère que les roides calvinistes éprouvent

pour les malheureux que l'état où Dieu les a laissés prédestine à

l'enfer, avec une certitude biblique. Ce qu'elles sont à Versailles et

ce qu'elles sont ici, dès que Joconde, ce qui lui arrive volontiers, les

perd de vue, m'a fait comprendre l'hypocrisie féminine. Je crois que, à

bout de forces et tentées par l'herbe et par la liberté du pré, les deux

jolies pouliches ont décidé d'avoir confiance en nous et de se mettre

sous notre sauvegarde. Elles ont eu des mots qui nous ont fait

comprendre à des Fresnes et à moi (nous sommes seuls ici avec le vieux

M. des Fresnes qui «agricole» toute la journée et la bonne Madame des

Fresnes, qui ne sort pas de ses confitures) que nous avions pendant un

mois charge de leur vie, de leurs plaisirs et de leur humeur. Leur vie

n'est guère en danger, quoique Annette ait manqué se rompre le cou à

bicyclette; mais nous veillons; leurs plaisirs, ils sont champêtres,

mais elles rient si gaillardement de tout que cela nous donne de

l'esprit et de l'imagination; leur honneur: des Fresnes est trop gourd

et moi trop fin pour qu'il soit en péril; cependant il nous faut une

certaine force d'âme et des diversions (il n'y en a pas de possibles!)

nous seront peut-être nécessaires. Tu es à Paris, tu viens de passer un

mois sur l'Olympe; je peux donc te raconter tout sans te faire venir la

chair de poule. Permets-moi de te dire que ton histoire du cygne et de

la dame m'a un peu énervé. Et pendant que je la lisais, il y avait entre

moi et Joconde, qui se déshabillait, l'espace d'une porte fermée par une

commode!...

Paul Pelasge

ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON

Les Frênes, 8 août.

... Les Frênes nous plaisent beaucoup, cette année. Oncle et tante sont

toujours très aimables pour nous. Le temps est doux et beau.

Mademoiselle nous fait faire de grandes promenades dans la forêt. Nous y

rencontrons quelquefois Georges. Paul est venu passer quinze jours ici.

Mademoiselle a reçu de bonnes nouvelles des Tilleuls. Sa mère va

beaucoup mieux, surtout du plaisir de l'avoir eue avec elle pendant

presque tout le trimestre. Nous répétons bien nos leçons en retard.

Mademoiselle croit que nous pourrons passer notre brevet à la rentrée,

moi du moins, et Annette au printemps. Mon oncle a eu beaucoup de foin.

Il est très content. Ma tante vous embrasse bien et nous aussi. Vos

filles respectueuses,

Anne

Annette

_P.-S._--Ma tante a eu aussi beaucoup de confitures; elle est très

contente.

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

Les Frênes, 8 août.

... Et que cherches-tu donc en dehors du mariage, chère Claude, si ce

n'est la joie charnelle? Comme tu es sentimentale! Moi, je ne sépare pas

en deux moitiés, comme une pêche, le plaisir de vivre; je ne comprends

ni le coeur sans les sens, ni les sens sans le coeur, et je mange tout

le fruit, le côté du mur avec le côté du soleil. Dès que la chair est

prise, il faut bien que le coeur se prenne aussi. Je t'avouerai (comme à

une soeur) que je parle ici d'après mon expérience, et qu'elle n'est pas

très étendue. N'ayant pas ta vertu, je n'ai pas fui les aventures, et en

toutes j'ai subi l'ascendant du désir précis, impérieusement sensuel:

j'ai aimé après, jamais avant. Maintenant, couchée dans ma joie, je ne

sais plus rien. Je songe que je vis et mon songe est vrai, et je suis

heureuse. C'est le mot qui me vient aux lèvres quand je me parle à

moi-même et celui que j'écris quand je me laisse aller à écrire selon la

naïveté et selon la douceur de ma pensée. Un jour, bientôt si tu

l'exiges, je te raconterai toute ma vie, pour que tu saches quel fut le

poème de mes jours. Et ainsi à mon bonheur de chaque matin et de chaque

soir j'ajouterai le parfum et l'ensoleillement du souvenir. Oh! que je

voudrais te savoir souriante et épanouie, toi si belle et si reine! Mais

ne crois pas que je te plaigne! J'aurais trop peur de te déplaire, de te

dépiter contre moi. Quand on est toi, on est ce que l'on veut être; si

tu n'es pas heureuse, c'est que, tout au fond de ton petit coeur

orgueilleux, le bonheur te paraît vulgaire...

Anna des Loges

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Les Pins, 11 août.

Tu ne me donnes pas ton adresse de voyageuse; je t'écris quand même,

avant de partir pour l'Auvergne. Je change de montagnes; j'espère

trouver des déserts, une nature pauvre qui n'étale pas devant moi la

joie de ses amours et de sa fécondité. Je voudrais me fatiguer sans

m'ennuyer, dormir dès la nuit, comme mes moissonneuses et oublier le

matin que j'ai vécu la veille et qu'il faut vivre encore toute une

journée. Comme je suis loin de toi, chère Anna! Me diras-tu ton

secret?... Le mois passé, il nous vint une distraction: un peintre mandé

par mon mari pour restaurer quelques tableaux de famille. C'est un jeune

homme au-dessus de sa condition et assez spirituel; de beaux yeux, des

mains fines, une tournure presque élégante, un air de santé et de force.

Je suis partiale, parce que je crois qu'il était amoureux de moi et

qu'il est parti à regret. Peut-être ce départ a-t-il augmenté ma

mélancolie... Je te dis des choses! Enfin, puisque nous nous écrivons

pour cela, pour nous faire des confidences!... Un soir il me demanda de

faire mon portrait, mais d'une manière si douce que j'en fus touchée. Il

me priait, car je me taisais, avec une insistance grave, parlant de

l'art, de la beauté, de la joie que donne la contemplation des formes

pures... Là, je voulus l'interrompre pour lui dire que si mon visage lui

plaisait, je lui accorderais volontiers deux ou trois séances, mais il

s'exaltait, me dessinant toute avec des paroles si précises que j'eus

peur, un instant, d'être nue!... Je lui concédai les épaules... Le soir

était tiède et odorant; on sentait, au loin, l'herbe fauchée et les

sarrasins en fleur; des peupliers bruissaient doucement, et quand ils se

taisaient, l'air tremblait un peu en passant à travers la rude chevelure

des pins: je me levai d'un sursaut, en regrettant mes principes et ma

froideur. Il me reste de cette anecdote un fort joli portrait en rose,

noir et jaune de ton infortunée

Claude de la Tour

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 14 août.

... J'ai montré mes Lédas à Durand, qui m'avait avancé l'argent pour

aller aux Pins. Il m'en a offert des prix extravagants et j'allais

ouvrir la bouche pour accepter avec délice, quand on sonne: Léda

elle-même. Et à la revoir à l'improviste, et ici, dans mon triste

atelier où il y a pour fauteuils des amas d'étoffes bigarrées et, pour

meubles, des toiles clouées au mur, me voilà pris d'un accès de

tendresse qui va jusqu'aux larmes; me voyant ému et pâle, elle se jette

à mon cou, me dévore, m'écrase. J'entends Durand qui chantonne sur un

ton goguenard; je l'expédie et, lui promettant de ne rien vendre sans le

prévenir, je lui emprunte encore dix louis, et me voilà redevenu pour un

jour le cygne de la marquise de L... T. Elle a laissé aux Pins son air

d'impératrice qui se prête à l'amour. Nous avons joué comme des enfants

et bu dans mon célèbre verre de Venise (celui dont le portrait a eu une

troisième mention). C'était hier, et ce que j'aime en elle maintenant,

ce n'est plus la beauté nue d'un corps parfait, c'est la femme tout

entière: son sourire autant que ses reins, le son de sa voix, hélas!

plus peut-être encore que son ventre en bouclier, que ses seins en

éperons de galères. Quelle stupidité! Il m'a été agréable de la revoir

vêtue d'un triste costume de voyage, pareille aux femmes qu'on rencontre

dans les gares et qui ont des enfants! Elle n'est plus l'impersonnel

désir; elle n'est plus le beau morceau de nu qu'on veut toucher pour

donner part aux mains de la fête esthétique des yeux; elle est une dame,

qui a un nom, qui va aux eaux, qui se meut dans la vie réelle

d'aujourd'hui; elle est une femme, et je l'aime! Mais pourquoi? J'ai vu

et j'ai eu les plus beaux modèles, sans aucune émotion; pendant trois

semaines Léda a été ma maîtresse de hasard et de passage; je l'ai

possédée froidement, c'est-à-dire avec un plaisir d'artiste et de

jouisseur, mais non d'amant. Je la quitte, je me sauve, je l'oublie; je

suis en train de trafiquer avec intelligence des études à quoi elle

s'est prêtée parce qu'elle n'avait plus de pudeurs à feindre devant moi.

Je l'oublie enfin et quinze jours y suffisent, et quand je la revois, je

l'aime!... Donne-moi un moyen de me guérir! En connais-tu? Non.

Tais-toi. Laisse-moi. Si tu me disais d'elle ce que j'en dis, je te

détesterais, et de cela, par exemple, rien ne pourrait me consoler...

P Bazan

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 14 août.

... Comme je regrette que tu n'aies pas été avec moi hier, au lieu de

des Fresnes. Le spectacle t'aurait enchanté et tu aurais appris qu'il y

a encore des naïades et tu te serais senti, comme je le fus, rajeuni de

vingt à trente siècles. Nous allâmes donc nous promener dans la forêt de

l'Aulne, qui commence à deux pas des Frênes et finit très loin, toujours

la même, toujours fraîche et moite, le long de la petite rivière perdue

sous les aunes, les flambes et les reines-des-prés. Il faisait très

chaud. Joconde épouvantée nous avait suppliés d'attendre un meilleur

jour; elle nous suivit maussade jusqu'aux premiers arbres, tira de sa

poche un petit cahier rouge et déclara qu'elle nous attendrait là, en

lisant. Nous entrâmes dans le taillis, des Fresnes en avant, cherchant

dans le sentier envahi par la mousse et les frondaisons du dernier

printemps, tous à la file et moi le dernier. Les noisetiers, les

bourdaines et les grandes fougères ondulaient à notre passage,

transparentes vagues de cet océan de verdure; nous étions comme dans une

eau légère et douce; aucun bruit que le remuement des feuilles et le

claquement des branches repoussées par nos bras. Nous laissions un

sillage d'herbes convulsées et de fougères rompues. Les deux jeunes

filles semblaient presque inquiètes dans cette ombre verte; les ronces,

d'ailleurs, leur donnaient quelques soucis: quand des Fresnes avait

abattu de sa canne un de ces grands serpents épineux hérissés sur notre

passage, il fallait garder de ses morsures sa robe, son chapeau et ses

cheveux. Annette, distraite par le bruit furtif d'un écureuil, s'est

laissé prendre dans un véritable filet de ronces; plus elle se

révoltait, plus le rêt rétrécissait ses mailles aiguës: alors, pendant

que les autres disparaissaient dans la mer, j'ai délivré la petite

Andromède. Je coupais les serpents avec un certain plaisir. Elle ne

bougeait pas, me laissant faire. Comme elle vit du sang à ma main, elle

me dit joliment: Prenez garde de vous piquer. Elle devait songer en son

coeur: Le plaisir de manier ma robe, mes cheveux et mon épaule, cela

vaut bien deux ou trois piqûres. J'en attrapai davantage; elle m'enleva

avec une cruauté charmante une épine qui m'était entrée dans le pouce

assez profondément: nous fûmes quittes. Annette est beaucoup plus jolie

que sa soeur: blonde, fine, assez grande, des yeux bleus noyés, et comme

évanouis derrière un voile de cils d'or, elle a des gestes très

gracieux, un art troublant de regarder de côté dans un glissement de

lumière et de sourire. Jusqu'à ces jours derniers, je l'avais à peine

regardée et je la croyais anguleuse et revêche, à cause du pli ironique

qui met un peu d'ombre aux deux coins de sa bouche; mais les angles,

s'ils furent tels, sont devenus de jolies courbes qui ont encore la

gracilité de l'adolescence et déjà la certitude de la jeunesse. Si elle

n'avait pas une pluie de taches de son sur la figure, elle me plairait

beaucoup; cela lui donne un air de paysanne que je n'aime guère, ou un

air de petite fille précoce qui m'effraie. J'ai voulu lui baiser la

main, en lui disant: Pour ma peine et pour mon sang. Elle a daigné ne

pas rire, et moi-même, le temps du baiser, j'étais presque sérieux.

Gamineries! Soit, mais je n'en rougis pas. Il faut prendre la minute,

telle qu'elle s'offre à nous dans sa robe de hasard; celle d'aujourd'hui

ne reviendra jamais; il faut se collectionner des souvenirs et non des

regrets. Si on avait oublié de jouer à l'amour avec ses cousines,

crois-tu qu'on retrouverait cela, un soir à cinq heures sur le boulevard

ou dans le salon de Madame de T***? Je m'y prends même un peu tard, mais

comme Annette a dix-sept ans, je ne me fais pas de graves reproches. La

cérémonie des ronces ainsi conclue, j'ai pris le pas et nous avons

rejoint, à la lisière du taillis, des Fresnes et Anne, qui venaient

seulement de s'apercevoir de notre absence. Anne n'a rien dit, ce qui a

fait que j'ai regardé des Fresnes avec une certaine curiosité; mais ce

garçon placide avait les yeux fort calmes. Nous nous reposâmes un

instant sur un talus de mousse. Un chemin fruste passe là, presque sans

traces d'ornières, car il ne mène nulle part et ne sert qu'aux paysans

qui récoltent le long de la rivière quelque mauvais foin. La rivière,

elle est là, derrière ce rideau qui la suit, la protège et la cache.

C'est le royaume des aunes à la peau tigrée, et aux cheveux blancs quand

le vent les secoue. Des Fresnes nous guide toujours et nous recommençons

à descendre parmi des roches couvertes de lierre, sous le dôme crevé de

maigres hêtres; puis nous voilà dans l'herbe et près de l'eau. La

rivière fait un coude aigu où elle s'élargit en un bassin à fond de

sable. On voit le fond où des herbes se bercent; des vairons en cercle

rêvent en mangeant de l'eau; une petite truite file comme une ombre. «Si

nous étions seuls, me dit des Fresnes, j'aurais couru après la truite.

Quelle jolie eau blonde! Je m'y suis baigné bien des fois, mais jamais

je ne l'ai vue aussi tentante qu'aujourd'hui. La plus grande profondeur

est là-bas, sous les iris, quatre pieds, et partout une allée de

jardin...» Cependant Anne et Annette avaient disparu derrière les aunes

et nous les attendions en fumant une cigarette et en agaçant du bout de

notre canne les vairons curieux et familiers. Il y avait un parfum de

miel et de ciguë dans cette étroite vallée humide et chaude; les rayons

du soleil pénétraient comme des pensées jusqu'au coeur de l'eau

transparente; nous entendions, de l'autre bord, à travers les aunes, un

bruit d'herbe broutée; nous ne parlions plus, ravis dans le silence, la

chaleur et l'odeur. Mais voici que l'eau paisible se couvre d'ondes et

qu'un remous vient mouiller le bout des herbes penchées: nous pensons

(sans doute) qu'un boeuf est venu boire ou fuir les mouches, quand deux

choses apparaissent sur l'eau au tournant de la rivière, deux choses qui

ressemblent à des figures: et nous avons peur. Des Fresnes me saisit la

main, avec cette brusquerie qui commande le silence et l'immobilité; il

tremble un peu, et moi aussi, car nous avons compris. Les faces que

surmonte une couronne de cheveux tordus s'avancent vers nous, lentement,

puis elles virent et nous voyons passer au ras de l'eau deux grandes

fleurs qui semblent des boucliers d'argent. Elles passent, elles virent

encore, elles voguent vers l'autre rive. Là, adossées à la rive, où

elles appuient leurs coudes, les deux naïades se dressent à mi-corps.

Elles se reposent et regardent par-dessus nos têtes; l'eau ruisselle et

brille sur leurs épaules blanches et leurs seins fleuris à peine; elles

ont l'air de sourire; un frisson les secoue, leur peau devient rose,

elles se prennent la main et s'en vont vers les aunes sans repasser

devant nous et sans rentrer dans l'eau. Quand elles ont disparu, nous

regardons encore; enfin des Fresnes me lâche le bras et se tourne vers

moi. «Elles nous ont vus et elles savaient que nous les verrions, cela

est sûr; mais elles comptent que nous aurons l'air d'avoir dormi.

Faisons ainsi; donnons-leur cette preuve délicieuse de notre discrétion.

Si nous parlons, elles vont nous haïr, ou mentir si sottement que nous

serons décontenancés.»--«Bien», me répondit des Fresnes. Il ne semblait

pas avoir tout à fait compris; j'insistai; alors il dit cette sottise,

en essayant de rire: «C'est très artiste.» Un moment, je crains qu'Anne

n'ait perdu un mari, mais des Fresnes est plus sensuel et moins

prud'homme qu'il ne paraît. Anne est une fort agréable créature, un peu

large d'épaules, un peu académie de Jean Cousin, mais d'une richesse de

formes qui doit tenter un gentilhomme rustique. Pour le rassurer, je

dis: «C'est ennuyeux qu'elles ne recommencent pas; je n'ai regardé

qu'Annette...» Il se lève et se met à rompre à coups de canne les

flambes et les ciguës, puis, revenant vers moi: «Je vais la tancer,

qu'en pensez-vous? Comme cela, nous aurons une explication...» Je

l'approuve. Pourvu que nous parlions séparément de l'aventure, chacun à

une seule des deux soeurs, elles n'auront pas à se plaindre; nous

pourrions être grossiers: ce n'est pas à cette heure une attitude très

rare et nous y sommes presque provoqués. Mais l'idée d'allusions

vilaines à ce plaisir si chaste vraiment et si charmant que nous ont

donné ces audacieuses vierges, l'idée de les faire rougir par des

paroles qui seraient des reproches ou des invitations, nous répugne

également sans que nous songions à nous en expliquer. Je laisse des

Fresnes libre de son attitude; pour moi, décidément, j'ai l'intention de

me taire--et de me souvenir.

Les voilà. Il n'y a rien de changé en elles. Elles sont un peu rouges,

mais c'est la chaleur et la réaction; elles sourient et nous offrent des

fleurs, d'assez vilains bouquets vite cueillis et où il y a beaucoup

d'herbes. La comédie commence, telle que je l'avais prévue:

«Nous sommes allées très loin en suivant la rivière, dit Anne, pourquoi

ne nous avez-vous pas suivies? C'est quand nous nous sommes vues toutes

seules que nous sommes revenues...» Des Fresnes ne répond rien; moi:

«Nous avons regardé l'eau; c'est joli, l'eau; c'est plein de choses...»

Je suis en train de manquer à ma résolution; j'ai honte de cette petite

moquerie et je continue: «... Tenez, rien que ces drôles de poissons qui

semblent attendre qu'on les cueille...» Et je me penche sur le bord avec

Annette qui naïvement retrousse sa manche et enfonce son bras dans

l'eau. Il me semble qu'elle a six ans, et moi aussi; je ne pense plus du

tout que c'est une femme et que je l'ai vue Eve ou Nymphe; nous jouons à

happer les vairons, couchés à plat ventre, mordillant des feuilles. Je

la surprends qui met dans sa bouche une brindille de ciguë; c'est une

petite bataille pour la faire démordre, car j'oublie de lui dire que la

ciguë est un poison. Mais j'explique; alors elle crache et se rince la

bouche avec de l'eau que je lui offre au creux de ma main. Elle me fait

boire à son tour, et c'est très bon, cette eau où on boit aussi un peu

de la coupe. Comme elle veut absolument avoir un vairon, nous faisons la

traditionnelle pêche à l'épingle. Quand nous en tenons un, je le

décroche, elle le prend, regarde sa petite tête de mailloche, rit, et le

remet à l'eau: la bestiole tourne un peu, frétille, puis recommence à se

faire prendre, avec une sottise qui nous décourage. «Nous sommes tout

pareils à ces étourdis, Annette. Vous compterez, quand vous aurez mon

âge (mais les femmes ont-elles jamais l'âge des hommes?), combien de

fois vous aurez été prise à la même épingle, combien de fois vous aurez

oublié la piqûre et ouvert la bouche à la même illusion...» Elle me

regarde; elle cherche dans mes yeux la trace de ce que je ne dis pas;

puis: «Eh bien, maintenant, êtes-vous à l'abri des piqûres et des

illusions?--Oh! non, Dieu merci!--Ça fait beaucoup de mal, ces

épingles-là?--Quelquefois.--Si on a une peau de rhinocéros...--Moi, je

ne suis pas très sensible.--Ça viendra.--Ah!--Ça vient

toujours!--Voulez-vous boire? Moi, j'ai soif!» Je bois, mais ses mains

sentent le poisson. Elle boit sans sourciller. Les femmes n'ont pas

beaucoup de goût. Cependant elle fait comme moi, qui écrase de la menthe

dans mes paumes, et nous nous relevons.

Voici Anne, puis des Fresnes, à une distance. Se sont-ils expliqués? Les

deux soeurs ont un colloque à voix basse, après lequel Anne vient vers

moi en souriant. Elle cherche quoi me dire. Tout d'un coup elle enlève

de son corsage une petite épingle à tête de perle et la pique près du

revers de mon veston, à l'intérieur. Sans l'épingle, c'était un joli

geste de tire-laine. Je ne comprends pas. Elle prend le bras de sa

soeur; nous remontons vers les arbres. Pendant la traversée du taillis,

Annette m'a dit mystérieusement: «Vous savez, Anne vous aime bien mieux

que Georges.» Alors, je comprends. Elle a eu sa semonce et je lui plais

de n'avoir rien dit à Annette. Cette petite aventure me donne pour les

deux soeurs l'attitude de l'ami, de celui à qui on peut tout dire, en

qui on a une confiance absolue. Quoique des Fresnes connaisse le pays

beaucoup mieux que moi, à un moment où il hésite sur la direction du

sentier, Anne me consulte et on suit mon avis. Je ne me suis pas trompé,

car j'ai une sorte de faculté d'orientation qui me rapproche du pigeon

voyageur ou de l'abeille maçonne.

Telle est cette journée que je t'ai contée en si grand détail. J'avais

tant de plaisir à la revivre et à la fixer ainsi plus solidement dans

mon souvenir!...

Paul Pelasge

_P.-S._--Nous avons retrouvé Joconde à la même place, écrivant avec

fièvre sur son petit cahier. Elle l'a caché dès qu'elle nous a vus, car

elle n'avait pas entendu notre approche. Est-ce que Joconde aurait des

secrets?

P. P.

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

En Auvergne, 15 août.

... Me voilà si fatiguée, chère amie, que je n'ai pas la force de

m'ennuyer. Nous sommes arrivés ce matin sans nous être arrêtés à Paris

que pour dîner. Je n'aime pas Paris; on y sent trop de respirations,

trop de chair et trop de sueurs: cela me donne le vertige et cela me

trouble le coeur. Si je dois succomber aux désirs de quelque frénétique,

ce sera là, au milieu de ces malsaines odeurs d'amour qui tentent, comme

la bouteille où d'autres vulgarités trouvent des rires. Mais je n'y

connais personne et comme il est peu probable que je me donne au

passant, je garderai ma triste vertu... Le passant! Quel amant pourtant

est supérieur au passant? Il est l'excuse parce qu'il est l'inconnu; il

est le devoir, parce qu'il est le désir. Voilà comment je raisonnerais

si j'avais des sens passionnés, mais mon coeur, qui est inquiet, est

froid. Je suis dure et morne comme les roches de granit qui sont là et

d'où surgissent ces pins sévères où le vent pleure. Écris-moi,

parle-moi, chère Anna. Tâche de guérir ton amie; donne-lui un peu de ta

force, un peu de ton rayonnement!...

Claude de la Tour

ANNA DESLOGES A M. AGATHIAS BOURDON

Les Frênes, 15 août.

... Ces demoiselles sont très sages et se portent bien. Elles étudient,

font un peu de couture, un peu de musique, se promènent. Nous avons fait

hier une petite excursion dans la forêt de l'Aulne, qui est tout près

des Frênes. Pendant notre halte, je leur ai lu quelques pages de

«Marchons, pendant que nous avons la Lumière»; cela continue à les

intéresser beaucoup. Nous en sommes à la page 77... Monsieur le

conseiller, mes sentiments respectueux.

Anna Desloges

ADJUTOR DES FRESNES A AGATHIAS BOURDON

Les Frênes, 15 août.

... J'observe nos enfants, mon cher Bourdon, et je crois qu'ils se

plaisent. Il y avait même hier soir un peu de froideur entre Anne et

Georges; cela est de bon augure, puisque cela suppose qu'ils

s'intéressent assez l'un à l'autre pour ressentir vivement une petite

contrariété ou un petit défaut de caractère. J'ai interrogé mademoiselle

Desloges sur l'incident que je supposais, mais elle a d'abord ouvert de

grands yeux, en feignant la surprise, puis elle a souri sans rien dire.

Elle doit être au courant de tout...

Adjutor des Frênes

L'ABBÉ JOSEPH LECOEUR A M. AGATHIAS BOURDON

Les Frênes, 16 août.

... Tels sont, monsieur le conseiller, les faits qui m'ont été rapportés

hier par un homme dont je puis suspecter l'intelligence, mais non la

bonne foi. Il n'est pas indiscret. Personne ne connaîtra l'aventure et

aucune réputation n'en souffrira. Je n'ai rien dit à M. des Fresnes, car

vous connaissez la violence de cet homme bon et confiant, ni rien à

Madame des Fresnes; elle en eût pleuré. C'est à vous qu'il appartient de

faire les remontrances nécessaires à des jeunes filles un moment

égarées, et dont l'étourderie aurait pu avoir les plus graves

conséquences. Pour moi, ce n'est que cela, une étourderie, une bravade.

Je dois dire qu'il ne semble pas que les jeunes gens aient suivi

l'exemple de ces demoiselles. Cela ne me surprend pas. Combien de fois,

au cours de mon long ministère, n'ai-je pas eu à constater avec

tristesse que les femmes dépassent les hommes en impudence et en

hardiesse! Quand j'aurai l'honneur de vous voir aux Frênes, je vous

conterai à ce propos plus d'une piquante histoire empruntée à notre

chronique locale; mais ce qui est sans importance chez une grossière

paysanne devient très sérieux alors qu'il s'agit de l'honneur de ces

jeunes personnes de bonne famille, dont la modestie ne devrait jamais

être mise en doute, ni la vertu jamais suspectée. Soyez donc sévère,

monsieur le conseiller, et surtout pour l'avenir. Si de pareilles

extravagances étaient tolérées chez les jeunes filles, elles se

targueraient de la faiblesse paternelle pour aller jusqu'au bout,

jusqu'au précipice, dans la voie des mauvaises moeurs et de la perdition

de leur âme! _Dî avertant omen!_ Où allons-nous, monsieur le conseiller,

si ce sont les filles d'un magistrat éminent et respecté qui donnent de

tels exemples?...

Il n'y eut en tout ceci aucune faute imputable à mademoiselle Desloges.

D'après le même journalier qui l'a rencontrée et lui a parlé à l'entrée

de la forêt, on l'a brusquement abandonnée pour se jeter en courant dans

le taillis. Elle n'a pas osé s'y aventurer seule, et avec raison, car il

est très facile de s'y égarer et d'y faire une chute dangereuse. Cela

m'est arrivé aux premiers temps de mon séjour ici. Mademoiselle Desloges

est d'ailleurs une personne trop sérieuse et trop pieuse pour avoir

toléré même une allusion à pareille folie. Je crois que des jeunes

filles ne peuvent être en des mains plus sûres, plus expertes. Avec la

grâce et la pureté d'une vierge prudente, elle a la sagesse d'une

matrone et la dignité d'une chanoinesse...

Pardonnez à un vieillard encore tout ému l'expression peut-être un peu

forte de sa tristesse et croyez-moi...

Joseph Lecueur prêtre

M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABBÉ LECOEUR

Versailles, 18 août.

... Vous avez bien fait, Monsieur le curé, de ne confier qu'à moi seul

le récit de la scène singulière des bords de l'Aulne. Si votre paysan ne

s'est pas trompé, c'est là une extravagance scandaleuse et humiliante

qui mérite un châtiment. Je me renseignerai donc près des coupables,

quand le moment sera venu de le faire sans danger, c'est-à-dire quand

elles seront près de moi et que je pourrai les interroger sans leur

apprendre, si elles en sont innocentes, la possibilité d'une aussi

vilaine étourderie. C'est votre mot. Il serait indulgent, si vous étiez

convaincu de la faute; mais vous ne l'êtes pas, grâce à Dieu, et c'est à

votre inquiétude sacerdotale que j'attribue la sévérité des conseils que

vous voulez bien me donner. A parler net, je vous confesserai que je ne

crois pas à cette anecdote. Mes filles sont incapables de s'être livrées

à une débauche aussi sotte et aussi contraire à l'instinct même d'une

femme civilisée. _Fugit ad salices_,--et, oui, peut-être n'est-elle

point fâchée d'avoir été vue; mais elle a été surprise, elle ne s'est

pas montrée volontairement. La pudeur, non plus qu'aucune vertu, ne peut

s'exercer en secret. Peut-on en vouloir à une fille de profiter de

l'occasion qui lui permet d'édifier son prochain, en lui prouvant la

force de ses principes chrétiens? _Et se cupit ante videri._ Si elle

n'avait pas eu ce désir, son mérite eût été nul et sa vertu

indifférente. Fuir son désir, voilà la vertu des femmes; et c'est aussi

leur plaisir, puisqu'en somme toutes celles qui valent la peine d'être

prises sont prises de force. Voulez-vous que je suppose sur les bords de

l'Aulne quelque églogue virgilienne un peu gauche, de celles qui peuvent

charmer un paysan qui vient changer sa vache? Non; il n'y eut pas même

cela; mes filles ne se sont jamais mises dans le cas de fuir vers «les

saules», ou vers les aunes. L'histoire est absurde et mensongère. Anne a

été élevée avec une grande sévérité par sa mère; Annette, pour qui on a

été plus indulgent, a trouvé dans sa tante et dans Mlle Desloges deux

éducatrices maternelles et sûres: où auraient-elles pris de pareilles

idées? Laissons cela. Votre sollicitude s'est alarmée trop vite. Il ne

faut pas toujours en croire ses propres yeux: il faut rarement se fier

aux yeux d'autrui. Laissons secrètes les actions secrètes et prenons

garde, en voulant moraliser les actes, de répandre autour de nous la

mauvaise odeur du scandale. Au moment où nous levons la main, au moment

où nous ouvrons la bouche, Dieu nous a déjà jugés. Il nous a jugés dès

avant notre naissance; il nous a jugés de toute éternité. Celui que nous

condamnons selon notre justice est peut-être l'élu de sa prescience, le

favori primitif de sa grâce suprême. Chacun suit la voie que Dieu a

déterminée dans sa sagesse; nous sommes libres de nos gestes, mais non

de notre destinée. Que mes filles jouissent donc avec décence de la joie

d'être jeunes et de n'avoir pas le matin dans la bouche l'amertume de la

vie! Je ne veux pas les contrister sans avoir la certitude qu'elles ont

manqué à leur dignité et à leur caractère. Ces quelques heures matinales

seront peut-être les plus belles et les seules de leur journée: qu'elles

les vivent en paix et en liberté. Dieu a marqué leur place dans le plan

du monde et nul que lui ne sait si c'est du côté de la lumière ou du

côté de l'ombre éternelle. Mais en ce monde nous n'avons rien à faire

qu'à nous maintenir dignes de l'amour de Celui qui nous a sauvés, si tel

était son plaisir, et je ne m'occupe de mes filles que pour les

aimer,--car vous savez que nous ne suivons pas le même culte, ce qui est

un grand chagrin pour moi... J'irai les chercher aux Frênes à la fin du

mois et je pourrai alors m'expliquer plus amplement avec vous et aussi

vous remercier de votre bonté et de votre zèle...

Agathias Bourdon

AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES

Versailles, 18 août.

Le songe d'une femme: roman familier · 第 1 / 8 段