ARGUMENT.--Le combat de Lampéduse se termine par la mort de Gradasse et
d’Agramant, occis par la main de Roland, qui accorde la vie à
Sobrin.--Bradamante se désole du retard de Roger.--Renaud, en allant sur
les traces d’Angélique, trouve un remède qui le guérit de son amoureuse
passion. S’étant remis en chemin pour rejoindre Roland, il fait la
rencontre d’un chevalier qui le reçoit dans un magnifique palais orné de
statues représentant diverses dames de la maison d’Este. Son hôte lui
propose un moyen de s’assurer de la fidélité de sa femme.
Quel frein assez dur, quel nœud de fer, quelle chaîne de diamant, s’il
peut en exister, feraient que la colère se pourrait contenir dans de
justes bornes et ne dépassât point la mesure, quand on voit celui pour
lequel Amour vous a mis au cœur une solide affection, frappé par ruse ou
par violence de déshonneur ou d’un coup mortel?
Et si l’âme devient alors cruelle et inhumaine, il faut l’excuser, car
la raison n’a plus de prise sur elle. Achille, après avoir vu Patrocle,
sous les armes qu’il lui avait prêtées, rougir la terre de son sang, ne
put assouvir sa colère en tuant son meurtrier; il fallut encore qu’il le
traînât derrière son char et lui fît mille outrages.
Invincible Alphonse, c’est une colère pareille qui enflamma vos soldats,
le jour où vous fûtes si gravement blessé au front d’un coup de pierre,
que chacun crut votre âme partie pour l’autre monde; leur fureur fut
telle, que retranchements, murailles ou fossés, rien ne put protéger les
ennemis contre leur élan, et qu’ils ne s’arrêtèrent qu’après les avoir
tous massacrés, sans en laisser un seul vivant pour porter la nouvelle.
C’est en vous voyant tomber, que les vôtres entrèrent dans une telle
fureur, et se livrèrent à de telles cruautés. Si vous aviez été debout,
vous auriez certainement modéré leur soif de carnage. Cela vous
suffisait en effet d’avoir repris la Bastia en quelques heures, alors
que les gens de Grenade et de Cordoue avaient dû employer plusieurs
jours pour vous l’enlever.
Peut-être fut-ce une vengeance permise par Dieu, que vous vous soyiez
trouvé en pareil état, afin que les ennemis fussent ainsi punis des
épouvantables excès auxquels ils s’étaient livrés quelque temps
auparavant. Le malheureux Vestidel, las et blessé, s’étant rendu leur
prisonnier, fut frappé, alors qu’il était sans armes, et tué de plus de
cent coups d’épée par ces forcenés, dont la plupart étaient mahométans.
Mais, pour conclure, je dis qu’il n’y a pas de colère comparable à celle
qu’on éprouve quand on voit outrager sous ses yeux un parent ou un vieil
ami. Il était donc tout naturel qu’une colère soudaine envahît le cœur
de Roland, lorsqu’il vit un ami si cher étendu mourant, par suite de
l’horrible coup que lui avait porté le roi Gradasse.
De même que le pasteur nomade, qui a vu s’enfuir en sifflant l’horrible
serpent dont la dent venimeuse a causé la mort de son enfant qui jouait
sur le sable, saisit son bâton avec colère et avec rage, ainsi le
chevalier d’Anglante, plein de fureur, saisit l’épée au tranchant sans
pareil. Le premier qu’il rencontra fut le roi Agramant,
Qui, tout ensanglanté, sans épée, avec une moitié d’écu, le casque
délacé, et blessé en plus d’endroits que je ne puis dire, s’était tiré
des mains de Brandimart, comme un épervier imprudent qui se serait
attaqué à un vautour par voracité ou par étourderie. Roland arrive sur
lui, et lui porte un coup juste à l’endroit où la tête s’attache au
buste.
Agramant avait son casque brisé, et le cou désarmé, de sorte que Roland
le lui coupe net comme si c’eût été un jonc. La tête du roi de Lybie
tombe, et son corps roule lourdement sur le sable. Son âme prend sa
course vers les ondes infernales, où Caron l’attire avec son croc dans
sa barque. Roland ne s’attarde pas à le frapper une seconde fois; il
court au Sérican avec Balisarde.
Gradasse en voyant tomber Agramant, la tête séparée du buste, éprouve ce
qu’il n’a jamais ressenti; son cœur tremble; son visage pâlit. Lorsque
le chevalier d’Anglante arrive sur lui, il semble présager son sort, et,
vaincu d’avance, il n’a pas encore songé à se mettre en défense quand le
coup mortel descend sur lui.
Roland le frappe au flanc droit, sous la dernière côte; le fer, entré
par le ventre, ressort d’une palme du côté gauche, ruisselant de sang
jusqu’à la garde. C’est de la main du plus franc et du meilleur guerrier
de l’univers que fut porté le coup qui mit à mort le chevalier le plus
redoutable de tous les païens.
Le paladin, peu joyeux d’une telle victoire, se jette promptement à bas
de selle, et, le visage troublé et plein de larmes, il court en toute
hâte à son cher Brandimart. Il voit tout autour de lui la terre couverte
de sang. Son casque, qui semble ouvert d’un coup de hache, ne l’avait
pas plus protégé que s’il eût été d’écorce.
Roland relève sa visière, et voit qu’il a la tête fendue jusqu’au nez,
juste entre les deux sourcils. Cependant Brandimart a conservé assez de
souffle pour demander pardon de ses fautes au roi du Paradis, pour
consoler le comte dont les joues sont sillonnées de larmes, et
l’exhorter à la patience.
Il lui dit: «--Roland, souviens-toi de moi dans tes prières qui sont
agréables à Dieu. Je te recommande ma Fleur-de...--» Mais il ne peut en
dire davantage; il meurt sans achever le mot. Des voix d’anges,
s’unissant en chœurs célestes, s’entendirent soudain dans les airs, dès
qu’il eut exhalé son âme; et celle-ci, dégagée de ses liens corporels,
s’éleva vers le ciel au milieu d’une douce mélodie.
Roland, bien qu’il dût se réjouir d’une fin si chrétienne, et bien qu’il
sût que Brandimart était monté aux demeures bienheureuses, car il avait
vu le ciel s’ouvrir pour lui, ne pouvait cependant maîtriser sa nature
humaine et ses sens fragiles. En songeant qu’il venait de se voir
enlever celui qui était pour lui plus qu’un frère, il ne pouvait
empêcher les larmes d’humecter son visage.
Sobrin gisait depuis longtemps à terre, perdant beaucoup de sang qui
découlait de sa tête sur ses joues et sur sa poitrine. Il ne devait plus
guère en rester dans ses veines. Quant à Olivier, il était encore
renversé sous son cheval, et n’avait pu dégager son pied que le poids du
destrier avait à moitié brisé.
Et si son beau-frère, gémissant et tout en larmes, n’était pas venu
l’aider, il n’aurait pu se dégager de lui-même. Son pied lui faisait
tellement mal, qu’une fois qu’il l’eut retiré de dessous son cheval, il
ne put ni s’en servir, ni même s’appuyer dessus. Sa jambe elle-même
était si engourdie, qu’il lui fallut se faire aider pour pouvoir changer
de place.
Roland se réjouit peu de la victoire; il lui était trop dur, trop cruel
de voir Brandimart mort et son beau-frère dans un état si peu rassurant.
Sobrin était encore vivant, mais c’est à peine s’il lui restait quelque
souffle, car sa vie était prête à s’exhaler avec la dernière goutte de
son sang.
Le comte le fit enlever tout sanglant du champ de bataille, et le fit
soigner avec beaucoup de soin; il le consolait par de douces paroles,
comme s’il eût été de sa famille; car, après le combat, il ne gardait
aucune trace de colère, et son cœur était tout à la clémence. Il fit
ramasser les armes et les chevaux des morts, et laissa le reste aux
serviteurs.
Ici, je dois avouer que Frédéric Fulgose doute quelque peu de la
véracité de mon histoire, car, ayant visité avec sa flotte les moindres
recoins du rivage barbaresque, il descendit sur l’île où eut lieu le
combat des six chevaliers, et en trouva le sol si montueux, si inégal,
qu’il n’y a pas, dit-il, un seul endroit où l’on puisse mettre le pied à
plat.
Il ne peut tenir pour vraisemblable que, sur cet écueil accidenté, six
chevaliers, la fleur du monde entier, aient pu se livrer cette bataille
à cheval. Je réponds à cette objection qu’au temps de Roland il y avait,
sur la droite, une plaine assez vaste, qui depuis fut recouverte par
suite de l’éboulement d’un immense rocher, détaché de sa base lors d’un
tremblement de terre.
C’est pourquoi, ô splendeur éclatante de la race des Fulgoses, ô lumière
sereine et toujours plus vivace, si vous me prenez encore à partie sur
ce point, et surtout devant cet invincible duc, grâce auquel votre
patrie jouit maintenant d’un doux repos et voit l’amour succéder pour
elle à la haine, je vous prie de lui dire sans retard qu’il se peut fort
bien qu’en cette circonstance je n’aie point dit un mensonge.
Cependant Roland, ayant tourné ses regards vers la mer, aperçut un
navire léger qui venait à toutes voiles et paraissait vouloir aborder à
l’île. Quel était ce navire? Je ne veux pas vous le dire maintenant,
parce que je suis attendu en plus d’un autre endroit. Pour le moment,
voyons en France si les habitants, délivrés enfin des Sarrasins, sont
chagrins ou joyeux.
Voyons ce que fait cette amante fidèle, qui voit de nouveau s’éloigner
l’accomplissement de ses vœux; je veux parler de la malheureuse
Bradamante. Quand elle voit que Roger a encore manqué au serment qu’il a
fait quelques jours avant le conflit survenu entre les deux armées, elle
ne sait plus sur quoi placer son espérance.
Elle renouvelle ses pleurs et ses reproches, et, selon son habitude,
elle recommence à appeler Roger cruel, et à traiter le destin
d’impitoyable. Puis, déployant les voiles à sa grande douleur, elle
accuse d’injustice, de complicité ou de faiblesse le ciel qui a permis
un tel parjure, et qui n’a pas même fait un signe pour l’empêcher.
Elle en arrive à accuser Mélisse et à maudire l’oracle de la grotte qui,
par ses conseils mensongers, l’a précipitée dans la mer d’amour où elle
est sur le point de mourir. Puis elle va trouver Marphise, et se
plaindre à elle de son frère qui a manqué à sa foi jurée. Elle soulage
sa douleur en criant, en pleurant auprès d’elle, et lui demande aide et
appui.
Marphise la serre dans ses bras, et fait ce qu’elle peut pour la
consoler. Elle ne croit pas que Roger ait failli à ce point; elle pense
qu’il ne tardera pas à revenir auprès d’elle. Elle lui jure, s’il ne
revient pas, qu’elle ne souffrira pas une si grave offense, et qu’elle
se battra avec lui, ou lui fera observer sa promesse.
Par ces paroles, elle réussit à adoucir un peu la douleur de Bradamante
qui, ayant quelqu’un pour s’épancher désormais, éprouve une angoisse
moindre. Maintenant que nous avons vu Bradamante accuser dans son
chagrin Roger de parjure, de cruauté et d’orgueil, voyons si son frère
est plus heureux; je veux parler de Renaud qui est brûlé jusqu’à la
moelle des feux de l’amour.
Je veux parler de Renaud qui, comme vous le savez, aimait si
passionnément la belle Angélique. C’était un enchantement, encore plus
que la beauté de cette dernière, qui l’avait fait tomber ainsi dans les
rets de l’amour. Les autres paladins vivaient en repos, depuis qu’ils
étaient complètement débarrassés des Maures; lui seul, parmi les
vainqueurs, était resté captif de son amoureuse peine.
Il avait envoyé de côtés et d’autres plus de cent messagers pour
s’enquérir de ce qu’elle était devenue; lui-même l’avait cherchée
longtemps. Enfin il était allé trouver Maugis qui l’aidait toujours dans
les cas embarrassants. Le visage rouge de honte et les yeux baissés, il
se décida à lui avouer son amour. Puis il le pria de lui enseigner où se
trouvait Angélique si désirée par lui.
Maugis éprouve un grand étonnement d’un cas si étrange. Il sait que,
seul entre ses rivaux, Renaud a eu jadis l’occasion de tenir plus de
cent fois Angélique dans son lit, et lui-même, persuadé de cette vérité,
avait fait tout ce qu’il avait pu, par ses prières et par ses menaces,
pour le pousser à ce résultat, sans avoir pu jamais l’y amener.
Il l’avait d’autant plus vivement poussé dans cette voie, qu’en écoutant
ses conseils, Renaud aurait alors retiré Maugis de prison. Et voilà que
maintenant que l’occasion est manquée, et que rien ne peut plus lui
venir en aide, Renaud demande de lui-même ce qu’il a jadis refusé plus
que de raison; voilà qu’il vient le prier, lui Maugis, alors qu’il doit
se rappeler qu’il a failli causer sa mort en une obscure prison par ses
refus d’autrefois!
Mais plus les sollicitations de Renaud paraissent importunes à Maugis,
plus ce dernier reconnaît manifestement combien son amour est grand. Les
prières de Renaud le touchent enfin; il noie dans l’océan de sa mémoire
le ressentiment de l’offense ancienne, et s’apprête à lui venir en aide.
Il met fin à ses obsessions, et lui rend l’espoir en lui disant qu’il
lui sera favorable, et qu’il saura lui dire quelle route suit Angélique,
qu’elle soit en France ou ailleurs. Aussitôt Maugis se rend à l’endroit
où il a l’habitude de conjurer les démons. C’est une grotte située au
sein de monts inaccessibles. Il ouvre son livre, et appelle la foule des
esprits infernaux.
Puis il en choisit un fort instruit sur tous les cas amoureux, et il
veut savoir de lui comment il se fait que Renaud, qui jadis avait le
cœur si dur, l’a maintenant si sensible. Alors il apprend l’histoire de
ces deux sources, dont l’une attise le feu, tandis que l’autre l’éteint;
il apprend que le mal causé par l’une des deux ne peut être guéri par
rien, si ce n’est par l’eau de l’autre.
Il apprend aussi comment Renaud, ayant bu d’abord à celle des deux
sources qui chasse l’amour, se montra si obstinément rebelle aux longues
prières d’Angélique la belle; mais ayant été plus tard amené par sa
mauvaise étoile à boire à l’autre source qui donne l’amoureuse ardeur,
Renaud se mit à aimer celle qui jusque-là lui avait déplu au delà de
toute raison.
Il fut vraiment poussé par sa mauvaise étoile et le destin cruel à boire
la flamme dans cette source glacée; car, presque au même moment,
Angélique s’en vint boire à l’autre source qui rendit son cœur si
inaccessible à l’amour, que, depuis, elle se mit à fuir Renaud comme un
serpent. Quant à Renaud, il l’aimait, et l’amour était aussi fort chez
lui que la haine et le dédain chez elle.
Quand le démon eut pleinement instruit Maugis sur le cas étrange de
Renaud, il raconta avec non moins de détails qu’Angélique s’était donnée
tout entière à un jeune Africain, et comment elle avait quitté l’Europe
et s’était embarquée en Espagne, sur les galères des hardis marins
catalans, pour retourner dans l’Inde.
Lorsque Renaud vint chercher la réponse de son cousin, Maugis chercha
fortement à le dissuader d’aimer plus longtemps Angélique. Il lui dit
qu’elle s’était livrée à un vil Barbare; elle était à cette heure si
loin de France, qu’il aurait beaucoup de peine à retrouver ses traces,
car elle avait déjà fait plus de la moitié du chemin pour arriver dans
son pays, où elle retournait avec Médor.
Le départ d’Angélique n’aurait point semblé chose trop pénible à
l’intrépide amant, et n’aurait point troublé son sommeil, ni empêché
qu’il ne conçût l’idée de partir pour le Levant. Mais, en apprenant
qu’un Sarrasin avait cueilli les prémices de son amour, il éprouve une
telle souffrance, une telle angoisse, qu’en aucun autre moment de sa vie
il ne souffrit davantage.
Il lui est impossible de faire la moindre réponse. Son cœur, au dedans,
son cœur tremble; au dehors, ses lèvres s’agitent vainement; sa langue
ne peut articuler une parole. Sa bouche est amère comme s’il avait avalé
du poison. Il quitte soudain Maugis, et après avoir poussé de grands
soupirs, exhalé de grandes plaintes, il se décide à partir pour le
Levant où l’entraîne sa rage jalouse.
Il demande congé au fils de Pépin, et prend pour prétexte son destrier
Bayard qu’emmène le Sarrasin Gradasse, au mépris des devoirs de tout
vaillant chevalier. C’est le souci de son honneur qui le pousse à courir
après lui, afin qu’il empêche le Sérican menteur de se vanter jamais
d’avoir enlevé Bayard, par la lance ou l’épée, à un paladin de France.
Charles lui donne licence de partir, bien qu’il en soit triste, ainsi
que toute la France. Mais il ne peut lui refuser cette faveur, tant son
désir lui paraît honorable. Dudon et Guidon veulent accompagner Renaud,
mais celui-ci repousse l’offre de l’un et de l’autre. Il quitte Paris et
s’en va seul, plein de soupirs et d’amoureux soucis.
Il a sans cesse à la mémoire, et cette pensée ne peut s’ôter de son
esprit, qu’il a pu mille fois posséder Angélique, et qu’il a toujours
obstinément, follement repoussé une si rare beauté. Mais le temps où il
pouvait avoir un tel plaisir, et où il n’a pas voulu, ce bon temps est
perdu, et maintenant il consentirait à la posséder un seul jour, sauf à
mourir après.
Il se demande sans cesse--et il ne peut songer à autre chose--comment il
a pu se faire qu’un pauvre soldat ait soumis son cœur, rebelle aux
mérites et à l’amour de tant d’illustres amants. C’est avec une telle
pensée, qui lui ronge le cœur, que Renaud s’en va vers le Levant. Il
suit la route qui mène droit au Rhin et à Bâle, jusqu’à ce qu’il ait
atteint la grande forêt des Ardennes.
Le paladin avait fait plusieurs milles dans l’intérieur de la forêt
aventureuse, loin de tout village et de tout castel, et il était arrivé
dans un endroit sauvage et plein de dangers, lorsqu’il vit soudain le
ciel se troubler, et le soleil disparaître derrière une masse de nuages.
Au même moment s’élançait d’une caverne obscure un monstre étrange ayant
la figure d’une femme.
Sa tête avait mille yeux sans paupières; il ne pouvait les clore et par
conséquent je crois qu’il lui était impossible de dormir. Il avait
autant d’oreilles que d’yeux. Au lieu de cheveux, il avait sur la tête
une multitude de serpents. Ce spectre épouvantable était sorti des
ténèbres infernales pour se répandre sur le monde. Il avait pour queue
un féroce et immense serpent, qui roulait ses nœuds autour de sa
poitrine.
Ce qui n’était jamais arrivé à Renaud en mille et mille aventures lui
arriva là. Quand il vit le monstre s’apprêter à l’attaquer, et s’élancer
sur lui, une peur inconnue jusque-là pénétra dans ses veines. Cependant
il dissimula, résolu à montrer son audace accoutumée. D’une main
tremblante, il saisit son épée.
Le monstre s’apprête à lui donner un rude assaut, avec autant de science
que s’il était maître de guerre. Le serpent venimeux se déroule en
l’air, puis il s’élance contre Renaud, autour duquel il multiplie, de çà
de là, ses bonds énormes. Renaud cherche à s’en défendre, mais c’est en
vain qu’il prodigue ses coups à droite et à gauche. Aucun d’eux
n’atteint son adversaire.
Tantôt le monstre dirige sur la poitrine de Renaud son serpent qui se
glisse sous les armes du chevalier et le glace jusqu’au cœur; tantôt il
le fait pénétrer par la visière et le promène sur le cou et sur la
figure de Renaud. Celui-ci finit par se débarrasser de cette étreinte,
et donne tant qu’il peut de l’éperon à son cheval. Mais l’infernale
Furie n’est pas boiteuse; d’un bond elle le rattrape, et lui saute en
croupe.
Qu’il aille à gauche, à droite, où bon lui semble, Renaud a toujours
cette bête maudite acharnée après lui. Il ne sait comment s’en
débarrasser, bien que son destrier ne cesse de lancer des ruades. Le
cœur de Renaud tremble comme une feuille; non pas que le serpent le
tourmente davantage, mais il éprouve une telle horreur, un tel dégoût,
qu’il crie, gémit, et se plaint de vivre encore.
Il se jette dans les sentiers les moins frayés, dans les chemins les
plus affreux, au plus épais du bois; il gravit les pentes les plus
raides; il s’enfonce dans les défilés les plus inextricables de la
vallée, là où l’air est le plus obscur. Il espère ainsi arracher de
dessus ses épaules l’abominable, l’horrible bête qui y est attachée. Il
n’y serait sans doute point parvenu, si quelqu’un n’était soudain arrivé
à son secours.
Mais il est secouru à temps par un chevalier couvert d’une armure
d’acier éclatante et splendide, et portant pour cimier un joug rompu.
Son écu jaune est semé de flammes ardentes, ainsi que le reste de ses
vêtements d’un caractère sévère, et la housse de son cheval. Il a la
lance au poing, l’épée au côté; sa masse pendue à l’arçon projette du
feu.
Cette masse est remplie d’un feu éternel qui brûle toujours sans la
consumer jamais. La bonté d’un écu, la trempe d’une cuirasse,
l’épaisseur d’un casque, rien ne lui résiste. Le chevalier se fait
infailliblement faire place, partout où il en dirige l’inextinguible
lumière. Il ne lui fallait pas moins que cet avantage pour sauver Renaud
des mains du monstre cruel.
En chevalier avisé et prudent, il court au galop vers l’endroit où il a
entendu la rumeur, jusqu’à ce qu’il aperçoive le monstre horrible qui a
enlacé Renaud de mille nœuds, et qui couvre d’une sueur glacée le
malheureux paladin, sans que celui-ci puisse s’en débarrasser. Le
chevalier se précipite, frappe le monstre au flanc, et le fait tomber du
côté gauche.
Mais à peine l’horrible bête a-t-elle touché terre, qu’elle se redresse,
faisant tourner et siffler son long serpent. Le chevalier ne cherche
plus à la frapper avec la lance; il se décide à la poursuivre par le
feu. Il saisit sa masse, et fait pleuvoir une tempête de coups partout
où le serpent dresse la tête. Il ne laisse pas le temps au monstre de le
saisir une seule fois.
Pendant qu’il le tient en échec, le frappe et lui fait mille blessures,
il conseille au paladin de s’échapper par le chemin qui conduit au
sommet de la montagne. Le paladin suit ce conseil, et prend le chemin
qui lui est indiqué, et bien que la colline soit âpre et rude à
escalader, il s’éloigne sans retourner la tête, jusqu’à ce qu’on l’ait
perdu de vue.
Le chevalier, après avoir contraint le monstre infernal de retourner à
son antre obscur, où il se ronge de rage et de dépit, et où il verse des
pleurs inépuisables par ses mille yeux, monte derrière Renaud, afin de
lui servir de guide. Il ne tarde pas à le rejoindre sur le sommet de la
colline et, marchant à ses côtés, il le conduit hors de ces lieux
sombres et dangereux.
Dès que Renaud le voit revenu près de lui, il lui dit qu’il lui doit des
remerciements infinis, et que partout où il sera, il peut disposer de sa
vie.
Puis il lui demande comment il se nomme, afin qu’il puisse proclamer le
nom de celui qui est venu à son secours, et exalter sa vaillance parmi
ses compagnons, devant Charles lui-même.
Le chevalier lui répond: «--Ne te mets pas en peine de ce que je ne veux
pas te dire mon nom maintenant. Je te le dirai avant que l’ombre n’ait
cru d’un pas, ce qui ne tardera guère.--» En continuant à marcher côte à
côte, ils finirent par trouver une source fraîche, aux eaux claires, à
laquelle les bergers et les voyageurs, attirés par son doux murmure,
venaient boire l’amoureux oubli.
C’étaient là, seigneur, ces eaux glacées qui éteignent le feu de
l’amoureuse ardeur. C’était après y avoir bu qu’Angélique avait conçu
pour Renaud la haine qu’elle ne cessa depuis de lui porter; et si
lui-même avait autrefois montré tant de mépris pour elle, l’unique
cause, seigneur, en était qu’il avait bu aussi de ces mêmes eaux.
Dès que le chevalier avec lequel Renaud chemine se voit devant la claire
fontaine, il retient son destrier tout fumant et dit: «--Nous reposer
ici ne saurait nuire.--» Renaud dit: «--Cela ne peut que nous faire du
bien; car, outre que la chaleur de midi m’oppresse, le monstre m’a
tellement travaillé, qu’il me sera doux et agréable de me reposer.--»
L’un et l’autre descendent de cheval, et laissent leurs bêtes paître en
liberté par la forêt. Tous deux mettent pied à terre dans l’herbe
parsemée de fleurs rouges et jaunes, et retirent leur casque. Renaud,
poussé par la chaleur et la soif, court aussitôt vers la source de
cristal, et buvant à longs traits son eau fraîche, chasse en même temps
de sa poitrine embrasée la soif et l’amour.
Quand le chevalier le voit relever la bouche de dessus la fontaine, et
revenir entièrement guéri de son fol amour, il se lève tout debout, et
d’un air altier, il lui dit ce qu’il n’a pas voulu lui dire auparavant:
«--Sache, Renaud, que mon nom est: le Dédain! Je suis venu uniquement
pour te délivrer d’un joug indigne.--»
A ces mots, il disparaît et son destrier disparaît avec lui. Cette
aventure semble un grand miracle à Renaud. Il cherche tout autour de lui
et dit: «--Où est-il passé?--» Il ne sait si tout ce qu’il vient de voir
n’est pas du domaine de la magie, et si Maugis ne lui a pas envoyé un de
ses serviteurs infernaux pour rompre la chaîne qui l’a si longtemps
retenu captif.
Peut-être aussi, du haut de son trône, Dieu lui a-t-il, dans son
ineffable bonté, envoyé, comme il fit jadis pour Tobie, un ange chargé
de le guérir de son aveuglement. Mais que ce soit un ange, un démon, ou
toute autre chose, il le remercie de lui avoir rendu la liberté. Il sent
en effet que désormais son cœur est délivré de son angoisse amoureuse.
Angélique est redevenue l’objet de sa haine première; non seulement elle
ne lui paraît pas digne de tout le long chemin qu’il a déjà fait pour la
suivre, mais il ne ferait pas maintenant une demi-lieue pour elle.
Cependant il persiste dans sa résolution d’aller dans l’Inde, pour
chercher Bayard jusqu’en Séricane, tant parce que l’honneur le lui
commande, que parce que c’est le prétexte qu’il a invoqué près de
Charles.
Il arrive le jour suivant à Bâle, où venait de parvenir la nouvelle que
le comte Roland devait se battre contre Gradasse et le roi Agramant. Ce
n’était point par un avis du chevalier d’Anglante que cette nouvelle
avait été sue, mais un voyageur, venu rapidement de Sicile, l’avait
donnée comme sûre.
Renaud désire ardemment se trouver à côté de Roland dans ce combat; mais
il est bien éloigné du champ de bataille. Tous les dix milles, il change
de chevaux et de guides, et court à bride abattue. Il passe le Rhin à
Constance, et, comme en volant, il traverse les Alpes et arrive en
Italie. Laissant derrière lui Vérone et Mantoue, il atteint le Pô, et le
passe en toute hâte.
Déjà le soleil touchait au terme de sa course, déjà la première étoile
apparaissait au ciel, et Renaud, debout près de la rive, se demandait
s’il devait changer de cheval, ou se reposer en ce lieu, jusqu’à ce que
les ténèbres se fussent dissipées devant la belle aurore, lorsqu’il vit
venir à lui un chevalier à l’aspect et aux manières pleins de
courtoisie.
Celui-ci, après l’avoir salué, lui demanda poliment s’il était marié.
Renaud lui dit: «--Je suis en effet soumis au joug conjugal.--» Mais en
lui-même il s’étonnait de cette demande, lorsque son interlocuteur
ajouta: «--Je me réjouis qu’il en soit ainsi.--» Puis, pour lui
expliquer ses paroles, il dit: «--Je te prie d’avoir pour agréable
d’accepter ce soir l’hospitalité chez moi.
«Je te ferai voir une chose que doit volontiers connaître quiconque a
femme à son côté.--» Renaud, autant parce qu’il voulait se reposer,
fatigué qu’il était d’avoir couru, autant par le désir inné qu’il avait
toujours eu de voir et d’entendre de nouvelles aventures, accepta
l’offre du chevalier, et le suivit.
Ils sortirent de la route à une portée d’arc, et se trouvèrent devant un
grand palais, d’où accoururent un grand nombre d’écuyers avec des
torches allumées, qui projetèrent autour d’eux une grande clarté.
Renaud, étant entré, jeta les regards autour de lui, et vit un palais
comme on en voit rarement, admirablement construit et distribué, et trop
vaste pour servir de demeure à un homme de condition privée.
La riche voûte de la porte d’entrée était toute en serpentine et en dur
porphyre. La porte elle-même était en bronze, et ornée de figures qui
semblaient respirer et remuer les lèvres. On passait ensuite sous un arc
de triomphe, où un mélange de mosaïques flattait agréablement les yeux.
De là partait une cour carrée, dont chaque côté avait cent brasses de
long.
Chaque côté de cette cour était bordé de pavillons ayant chacun une
porte spéciale. Les portes étaient séparées par des arcades d’égale
grandeur, mais de formes variées. Chaque arcade pouvait facilement
donner accès à un sommier avec sa charge, et conduisait à un escalier
d’où l’on pénétrait dans une salle par une arcade supérieure.
Les arcades supérieures dépassaient l’alignement général de façon à
recouvrir les portes. Chacune d’elles était soutenue par deux colonnes,
l’une de bronze, l’autre de roche. Il serait trop long de vous faire une
entière description des pavillons de la cour, et de vous parler, en
outre, de ce que l’on apercevait au-dessus du sol, des souterrains que
le maître de ce palais avait fait construire sous tous les bâtiments.
Les hautes colonnes avec leurs chapiteaux en or incrustés de pierreries;
les marbres étrangers sculptés de mille manières par une main habile;
les peintures et les stucs, et une foule d’autres ornements, dont la
plupart étaient dérobés aux regards par l’obscurité, indiquaient que les
richesses réunies de deux rois n’avaient pas dû suffire à bâtir un tel
édifice.
Parmi les ornements magnifiques qui ornaient en profusion cette riante
demeure, il y avait une fontaine qui répandait ses eaux fraîches et
abondantes par une foule de petites rigoles. C’est là que les serviteurs
avaient dressé les tables, droit au milieu de la cour. On l’apercevait
des quatre portes du principal corps de bâtiment.
Élevée par un architecte instruit et habile, la fontaine avait la forme
d’une galerie ou d’un pavillon octogone, recouvert de tous côtés par un
plafond d’or tout parsemé d’émaux. Huit statues de marbre blanc
soutenaient ce plafond avec leurs bras.
L’ingénieux architecte leur avait mis dans la main droite la corne
d’Amalthée, d’où l’eau retombait, avec un agréable murmure, dans un vase
d’albâtre. Tous ces pilastres, sculptés avec le plus grand art,
représentaient de grandes femmes, différant d’habits et de visage, mais
ayant toutes la même grâce et la même beauté.
Chacune d’elles reposait les pieds sur deux belles figures situées plus
bas, et qui se tenaient la bouche ouverte, comme pour indiquer qu’elles
prenaient plaisir à chanter et à jouer. Leur attitude semblait aussi
indiquer que toute leur science, toute leur application était destinée à
célébrer les louanges des belles dames qu’elles portaient sur leurs
épaules.
Les statues inférieures tenaient à la main de longs et vastes rouleaux
couverts d’écriture, où était inscrit, avec de grands éloges, le nom des
plus illustres parmi les dames que représentaient les statues
supérieures, et où pouvaient se lire aussi leurs propres noms en lettres
brillantes. Renaud, à la lueur des torches, admirait une à une les dames
et les chevaliers.
La première inscription qui frappa ses yeux portait le nom longuement
honoré de Lucrèce Borgia, dont la beauté et l’honnêteté étaient mises
par Rome, sa patrie, bien au-dessus de celles de l’antique Lucrèce. Les
deux statues qu’on avait destinées à supporter une si excellente et si
honorable charge portaient écrits les noms de Antonio Tebaldo et Hercule
Strozza, un Linus et un Orphée.
La statue qui venait après était non moins belle et non moins agréable à
voir; son inscription disait: Voici la fille d’Hercule, Isabelle.
Ferrare se montrera plus heureuse de l’avoir vue naître que de tous les
autres biens que la fortune favorable lui a accordés et lui accordera
pendant la suite des siècles.
Les deux statues qui se montraient désireuses de célébrer constamment sa
gloire avaient toutes deux le prénom de Jean-Jacques; l’un s’appelait
Calandra, l’autre Bardelone. Dans le troisième et le quatrième côté, où
l’eau s’échappait hors du pavillon par d’étroites rigoles, étaient deux
dames ayant même patrie, même famille, même réputation, même beauté et
même valeur.
L’une s’appelait Élisabeth, l’autre Léonora. Ainsi que le racontait
l’écrit sculpté sur le marbre, la terre de Mantoue se glorifiera encore
plus de leur avoir donné naissance que d’avoir produit Virgile qui
l’honore tant. La première avait à ses pieds Jacopo Sadoleto et Pietro
Bembo.
L’autre était supportée par l’élégant Castiglione et le savant Muzio
Arelio. Ces noms, alors inconnus, aujourd’hui si fameux et si dignes de
louange, étaient sculptés sur le marbre. Après ces statues, venait celle
à qui le ciel doit accorder tant de vertus, qu’elle n’aura pas sa
pareille parmi les têtes couronnées, soit dans la bonne, soit dans la
mauvaise fortune.
L’inscription d’or la signalait comme étant Lucrèce Bentivoglia; parmi
les éloges qui lui étaient donnés, on disait que le duc de Ferrare se
réjouissait et s’enorgueillissait d’être son père. Ses louanges étaient
célébrées d’une voix claire et douce par ce Camille, dont le Reno et
Felsina écoutent les chants[14] avec autant d’admiration et de stupeur
que jadis l’Amphrise en mettait à entendre chanter son berger,
Et par un autre poète, grâce auquel la terre où l’Isaure verse ses eaux
douces dans la vaste mer sera plus renommée, depuis le royaume de l’Inde
jusqu’à celui des Maures, que la ville de Pesaro, qui reçut son nom de
ce que les Romains y pesèrent leur or. Je veux parler de Guido Postumo,
à qui Pallas et Phébus ont décerné une double couronne.
La statue de femme qui suivait était Diane. «--Ne vous arrêtez
pas--disait l’inscription--à son air altier; car son cœur est aussi
sensible que sa figure est belle.--» Le savant Celio Calcaguin, de sa
claire trompette fera longtemps retentir sa gloire et son beau nom dans
le royaume des Parthes, dans celui de Mauritanie, dans l’Inde et dans
toute l’Espagne.
Elle aura aussi, pour chanter sa gloire, un Marco Cavallo, qui fera
jaillir d’Ancône une source de poésie aussi abondante que celle que le
cheval ailé fit jaillir autrefois d’une montagne sacrée, le Parnasse ou
l’Hélicon, je ne sais plus laquelle. Auprès de Diane, Béatrice levait
son front; l’inscription qui lui était consacrée s’exprimait ainsi:
Vivante, Béatrice rendra son époux heureux; elle le laissera malheureux
après sa mort,
Ainsi que toute l’Italie qui avec elle sera triomphante, et après elle
retombera captive. Un seigneur de Corregio paraissait écrire et chanter
ses louanges, ainsi que Timotée, l’honneur des Bendedeï. Tous deux
feront s’arrêter sur ses rives, aux sons de leurs luths harmonieux, le
fleuve où il fut pleuré jadis des larmes d’ambre.
Entre celle-ci et la colonne représentant Lucrèce Borgia, dont je viens
de parler, était une grande dame représentée en albâtre, et d’un aspect
si grandiose et si sublime, que sous son simple voile, et sous ses
vêtements noirs et modestes, sans ornements d’or et sans pierreries,
elle ne paraissait pas moins belle, parmi toutes les autres statues, que
Vénus au milieu des autres étoiles.
On ne pouvait, en la contemplant attentivement, reconnaître qui
l’emportait le plus en elle, de la grâce, ou de la beauté, ou de la
majesté du visage, indice de son grand esprit et de son honnêteté.
«--Celui qui voudra--disait l’inscription gravée sur le marbre--parler
d’elle comme il convient qu’on en parle, entreprendra la plus honorable
des tâches, mais sans pouvoir jamais arriver jusqu’au bout.--»
La statue, douce et pleine de grâce, semblait s’indigner d’être célébrée
dans un chant humble et bas par l’esprit grossier qu’on lui avait
donné--je ne sais pourquoi--sans personne à côté de lui, pour le
soutenir. Tandis que sur toutes les autres statues on avait sculpté leur
nom, l’artiste avait omis de le faire sur ces deux dernières.
Toutes ces statues entouraient un espace rond, pavé de corail, maintenu
constamment dans une fraîcheur délicieuse par l’eau pure et limpide
comme du cristal qui s’échappait au dehors par un canal. Ce canal allait
féconder, en l’arrosant, un pré aux riantes couleurs vertes, azurées,
blanches et jaunes. L’eau, courant par de nombreuses rigoles, portait la
vie aux plantes et aux arbrisseaux.
Le paladin se tenait à table, raisonnant avec son hôte si courtois; de
temps en temps, il lui rappelait de tenir sans plus différer ce qu’il
lui avait promis. En attendant, il le regardait, et il avait remarqué
qu’il avait le cœur oppressé d’un grand chagrin, car il ne se passait
guère de moment sans qu’un cuisant soupir s’échappât de ses lèvres.
Souvent la parole, poussée par le désir, vint jusque sur les lèvres de
Renaud, prêt à renouveler sa demande; mais la courtoisie l’arrêtait
aussitôt et ne lui permettait pas de la laisser sortir au dehors.
Soudain, le repas terminé, un jeune page, averti par le majordome, plaça
sur la table une belle coupe d’or fin, ornée à l’extérieur de pierres
précieuses, et remplie de vin.
Le châtelain se mit alors à sourire, et leva les yeux sur Renaud; mais à
qui l’aurait bien examiné, il eût fait l’effet de quelqu’un plus disposé
à pleurer qu’à rire. Il dit: «--Le moment me semble venu de satisfaire
ta curiosité, et de te montrer un chef-d’œuvre qui doit être précieux
pour quiconque a femme à son côté.
«A mon avis, chaque mari doit sans cesse épier sa femme pour savoir si
elle l’aime, si elle lui fait honneur par sa conduite, ou si elle le
déshonore; si, en un mot elle en fait une bête, ou si elle le traite
comme un homme. Le poids des cornes est le plus léger qui soit au monde,
bien que le plus outrageant. Presque tous les autres le voient, celui-là
seul qui l’a sur la tête ne le sent jamais.
«Si tu sais que ta femme est fidèle, tu as un motif pour l’aimer et
l’honorer davantage; il n’en est pas de même de celui qui sait que sa
femme est coupable, ou de celui qui doute d’elle et qui souffre de ce
doute. Beaucoup de femmes, chastes et vertueuses, sont soupçonnées à
tort par leurs maris. Beaucoup de maris, au contraire, sont dans la plus
grande confiance à l’endroit de leurs épouses, qui vont le chef orné de
cornes.
«Si tu désires savoir si ta femme est chaste--comme je crois que tu le
penses et que tu dois le penser, car croire le contraire serait un
tourment inutile si tu ne pouvais t’assurer de la vérité par des
preuves--tu peux l’apprendre toi-même sans que personne ait à te le
dire, en buvant dans ce vase. Je ne l’ai pas fait apporter sur cette
table pour un autre motif que pour te montrer ce que je t’ai promis.
«Si tu y bois, tu verras se produire un effet surprenant. Si tu portes
le cimier de Cornouailles, le vin se répandra entièrement sur ta
poitrine, sans que tu puisses en faire entrer une gouttelette dans ta
bouche. Si tu as une épouse fidèle, tu boiras tout. Or il t’appartient
de connaître ton sort.--» A ces mots, l’hôte s’apprête à regarder si le
vin va se répandre sur la poitrine de Renaud.
Renaud, presque décidé à savoir ce qu’ensuite il sera peut-être très
fâché d’avoir appris, avance la main et prend le vase. Il va pour tenter
l’épreuve; mais, sur le point d’y porter les lèvres, une pensée vient
l’arrêter. Mais permettez, seigneur, que je me repose; puis je vous
dirai ce que le paladin répondit.