ARGUMENT.--Passant en revue les écrivains divers qui ont employé leur
plume à chanter les louanges du beau sexe, le poète en prend occasion
pour louer Vittoria Colonna et les nobles vers consacrés par elle à la
mémoire du marquis de Pescaire, son époux. Puis il introduit sur la
scène Ullania, messagère de la reine de l’île Perdue, qui raconte à
Roger, à Bradamante et à Marphise l’indigne coutume établie par Marganor
dans son propre château à l’encontre des femmes. Les deux guerrières et
Roger infligent à Marganor le châtiment qu’il a mérité.
Si, de même que les femmes courageuses ont travaillé nuit et jour, avec
une suprême diligence et une longue patience, à acquérir d’autres dons
que Nature ne peut donner sans travail,--d’où il est résulté des œuvres
bonnes et non sans gloire--elles s’étaient adonnées à ces études qui
rendent immortelles les vertus humaines:
Et si elles avaient pu elles-mêmes transmettre à la postérité le
souvenir de leurs propres mérites, sans avoir besoin de mendier l’aide
des écrivains au cœur rongé par la haine et l’envie, et qui, la plupart
du temps, passent sous silence le bien qu’ils peuvent en dire, tout en
publiant partout le mal qu’ils en savent, leur renommée aurait surgi
plus éclatante peut-être que le fut jamais celle des hommes illustres.
Beaucoup d’écrivains ne se sont pas contentés de faire servir leurs
œuvres à se glorifier les uns les autres; ils se sont efforcés de faire
ressortir tout ce que l’on pouvait avoir à reprocher aux femmes. Ne
voulant pas être éclipsés par elles, ils faisaient tout leur possible
pour les rabaisser. Je parle des écrivains de l’antiquité; comme si la
gloire des femmes devait obscurcir la leur, de même que le brouillard
obscurcit le soleil.
Jamais, il est vrai, main ni langue, émettant des paroles ou burinant le
vélin,--quelque effort qu’elle ait fait ou qu’elle fasse pour augmenter
et propager le mal, et diminuer adroitement le bien,--n’eut et n’a le
pouvoir d’étouffer tellement la gloire des femmes, qu’il n’en reste
quelque chose. Mais cette gloire est loin d’avoir l’éclat qu’elle aurait
eu sans cela.
Arpalice[1]; Tomyris[2]; celle qui secourut Turnus[3]; celle qui vint en
aide à Hector[4]; celle qui, suivie des gens de Sidon et de Tyr, alla,
longeant le rivage d’Afrique, s’établir en Lybie[5]; Zénobie[6]; celle
qui sauva par ses victoires les Assyriens, les Perses et les Indiens[7];
toutes celles-là, et quelques autres encore, ne furent pas les seules à
mériter par leurs armes une éternelle renommée.
Il y en a eu de fidèles, de chastes, de sages, de vaillantes, non
seulement en Grèce et à Rome, mais partout, dans les Indes comme aux
jardins des Hespérides où le soleil dénoue sa chevelure. Les hommages et
les honneurs qu’elles s’étaient acquis sont tellement oubliés, que c’est
à peine si on en nomme une sur mille; et cela, parce que les écrivains
de leur temps furent menteurs, jaloux et impitoyables pour elles.
O femmes désireuses de produire de belles œuvres, poursuivez
imperturbablement votre chemin. Ne vous laissez point détourner de vos
entreprises par la crainte de vous voir refuser les honneurs auxquels
vous avez droit. De même qu’il n’y a pas de bonne chose qui dure
toujours, les mauvaises ne sont point éternelles. Si, jusqu’ici, les
œuvres des écrivains ne vous ont pas été favorables, elles le sont de
nos jours.
Déjà Marullo et le Pontano; les deux Strozzi, le père et le fils,
avaient écrit en votre faveur. Aujourd’hui, vous avez pour vous le
Bembo, le Capella, et celui qui a formé les courtisans sur son propre
modèle; vous avez un Luigi Alamanni, vous avez ses deux frères,
également chers à Mars et aux Muses, tous deux issus du sang royal qui
commande sur les bords qu’arrose le Mincio, et que de profonds marais
enserrent.
L’un, outre que son propre instinct le porte à vous honorer, à vous
révérer et à faire retentir le Parnasse et le Cinto de vos louanges
qu’il porte jusqu’aux nues, est encore plus gagné à votre cause par
l’amour, la fidélité et ce courage indomptable au milieu du carnage et
des ruines, qu’il a trouvés en Isabelle.
Aussi ne se lassera-t-il jamais de vous célébrer dans ses vers vivaces;
et si d’autres vous jettent le blâme, personne ne sera plus prompt que
lui à prendre votre défense. Il n’y a pas au monde de chevalier plus
disposé à consacrer sa vie entière au service de la vertu. Il est en
même temps un sujet d’études pour les écrivains, tandis que lui-même,
par ses écrits, exalte la gloire des autres.
Il mérite vraiment qu’une dame si richement douée de toutes les vertus
qui font l’ornement du sexe porte-jupons, ne se soit jamais départie de
la foi qu’elle lui devait, et ait été pour lui comme une colonne
inébranlable à toutes les secousses de la Fortune. Il est digne d’elle,
et elle est digne de lui; jamais couple ne fut mieux assorti.
Il a élevé de nouveaux trophées sur la rive de l’Oglio; au milieu des
batailles, des incendies, des navires et des chars de guerre, il a tant
semé de beaux écrits, que le fleuve voisin peut bien en être jaloux.
Auprès de lui, un Hercule Bentivoglio célèbre votre gloire en notes
éclatantes, ainsi que Renato Trivulcio, et mon Guidetto, et le Molza,
choisi par Phébus lui-même pour vous chanter.
Il y a aussi Hercule, duc de Chartres, fils de mon duc; déployant ses
ailes comme le cygne harmonieux, il chante en volant, et fait retentir
les cieux de votre renommée. Il y a mon seigneur de Guast, auquel il ne
suffit pas d’entasser des exploits dignes d’illustrer mille Athènes et
mille Rome, mais qui songe encore à vous immortaliser avec sa plume.
Outre ceux-là, et d’autres encore qui vous ont glorifiées et qui vous
glorifient encore chaque jour, vous pouvez célébrer vous-mêmes votre
propre gloire. Beaucoup d’entre vous, laissant de côté l’aiguille et le
fuseau, sont allées et vont encore s’abreuver avec les Muses à la
fontaine d’Aganippe[8]. Elles en sont revenues tellement inspirées, que
nous aurions beaucoup plus besoin de vous pour chanter nos exploits, que
vous n’auriez besoin de nous pour chanter les vôtres.
Si je voulais les nommer toutes, et donner à chacune les éloges qu’elle
mérite, il me faudrait écrire plus d’une page, et mon chant ne
traiterait pas aujourd’hui d’autre chose. D’un autre côté, si je me
bornais à faire seulement l’éloge de cinq ou six, je risquerais
d’offenser et de mécontenter les autres. Que faire donc? Faut-il me
taire sur toutes, ou bien, sur un si grand nombre, faut-il en choisir
une seule?
J’en choisirai une, et je la choisirai si bien, elle sera tellement
au-dessus de l’envie, que personne ne pourra me vouloir mal si je me
tais sur les autres, et si je fais l’éloge de celle-là seule. Ce n’est
pas qu’elle se soit immortalisée elle-même par son doux style, le
meilleur que j’aie jamais goûté; mais elle peut tirer du tombeau et
faire éternellement revivre tous ceux dont elle parle ou sur lesquels
elle écrit.
De même que Phébus darde de préférence ses rayons sur sa blanche sœur,
et la fait resplendir d’une lumière plus éclatante que celle de Vénus,
de Mars, ou de toute autre étoile qui gravite au ciel, ainsi celle dont
je vous parle possède plus que toutes les autres l’éloquence et la
douceur. Ses paroles sublimes ont une telle force, que de nos jours elle
brille au ciel comme un autre soleil.
Victoire est son nom; il convenait bien à celle qui, née au sein des
victoires, est toujours, qu’elle aille ou qu’elle s’arrête, précédée ou
suivie de la Victoire, et dont le front est chargé de trophées toujours
nouveaux. Elle est pareille à cette Artémise, si célèbre pour sa piété
envers son époux Mausole. Elle la surpasse cependant de toute la
distance qu’il y a entre ensevelir un homme, et tirer sa mémoire du
tombeau.
Si Laodamie, si la femme de Brutus, si Arrie, Argie, Évadnée, et
beaucoup d’autres, ont mérité des éloges pour avoir voulu, leur mari
mort, être ensevelies avec lui, combien davantage ne doit-on pas honorer
Victoire, qui a sauvé son époux des eaux du Léthé et du fleuve qui
entoure neuf fois le royaume des Ombres, et cela, malgré les Parques et
malgré la mort!
Si le Macédonien envia le fier Achille d’avoir été célébré par la
trompette méonnienne, combien plus, invincible François de Pescaire, ne
te porterait-il pas envie, s’il vivait de nos jours, toi dont une épouse
aussi chaste que chère chante l’éternelle gloire, et dont le nom reçoit
d’elle un tel retentissement, que tu n’as point à désirer de meilleure
trompette?
Si je voulais noter ici tout ce qu’on peut dire à cet égard, ou tout ce
que je désirerais en dire, j’allongerais trop mon poème, sans jamais
cependant épuiser mon sujet. Pendant ce temps, je laisserais de côté la
belle histoire de Marphise et de ses compagnons, que j’ai cependant
promis de continuer, si vous veniez m’entendre dans ce chant.
Or, puisque nous sommes ici, vous pour m’écouter et moi pour tenir ma
promesse, je remettrai à une meilleure occasion de prouver que celle
dont je parle est digne de toutes mes louanges. Non pas que je m’imagine
que mes vers soient nécessaires à qui en a tant écrit soi-même; mais
seulement pour satisfaire le désir que j’ai de l’honorer et de la louer.
En somme, mesdames, je conclus qu’à tous les âges, beaucoup d’entre vous
ont été dignes d’être mentionnées par l’histoire, mais que, grâce à la
jalousie des écrivains, vous êtes retombées dans l’oubli après votre
mort. Il n’en sera plus ainsi, car vous immortalisez vous-mêmes vos
propres vertus. Si les deux belles-sœurs avaient su faire de même, nous
connaîtrions bien mieux aujourd’hui leurs hauts faits.
Je parle de Bradamante et de Marphise, dont j’ai beaucoup de peine à
remettre en lumière les éclatantes prouesses, car neuf sur dix me sont
inconnues. Je rapporte volontiers celles que je sais, autant parce qu’il
est bon de divulguer le plus possible toute œuvre grande, que parce que
je désire vous plaire, mesdames, vous que j’honore et que j’aime.
Roger, comme je vous l’ai dit, se tenait prêt à partir; il avait pris
congé de ses compagnes, et retiré son épée enfoncée dans le cyprès,
lorsqu’une plainte stridente, s’élevant non loin de là, vint l’arrêter.
Il courut avec les deux dames pour porter secours où il en serait
besoin.
A mesure qu’ils avançaient, les cris devenaient plus aigus et les
paroles plus intelligibles. Arrivés dans la vallée, ils virent que ces
plaintes étaient poussées par trois dames dans un assez étrange
accoutrement. Leurs vêtements avaient été coupés jusqu’au nombril par
quelques malfaiteurs sans doute, et, ne sachant comment se dérober aux
regards, elles étaient accroupies par terre, et n’osaient plus se lever.
De même que le fils de Vulcain, venu au monde sans mère et que Pallas
fit élever par les soins d’Aglaure, aux yeux trop hardis, cachait ses
pieds tordus en s’asseyant dans un char de son invention, ainsi ces
trois jouvencelles cachaient leurs beautés secrètes en se tenant
assises.
A ce spectacle inouï et déshonnête, les deux magnanimes guerrières
devinrent aussi rouges que la rose au printemps dans les jardins de
Pestum. Bradamante reconnut sur-le-champ qu’une de ces trois dames était
Ullania, envoyée de l’Ile Perdue en France en qualité de messagère.
Elle reconnut également les deux autres pour les avoir vues déjà avec
elle; mais ses paroles s’adressèrent à celle des trois qu’elle honorait
le plus. Elle lui demanda qui avait pu être assez inique, assez
contempteur des lois et des bonnes mœurs, pour étaler aux yeux de tous
les choses secrètes que la nature cache le plus qu’elle peut.
Ullania reconnaissant Bradamante, à sa voix non moins qu’à ses armes,
pour la guerrière qui, quelques jours auparavant, avait désarçonné les
trois chevaliers, lui raconte que de méchantes gens, rebelles à tout
sentiment de pitié, et qui demeurent dans un château peu éloigné, après
l’avoir ainsi dépouillée, l’ont battue, et lui ont fait encore d’autres
outrages.
Elle ne sait ce qu’il est advenu de l’écu, ni des trois rois qui l’ont
accompagnée à travers tant de pays. Elle ignore s’ils sont morts ou
prisonniers. Elle ajoute qu’elle s’est mise en chemin, quoiqu’il lui en
coûtât d’aller à pied, pour aller se plaindre à Charles de l’outrage qui
lui a été fait, dans l’espoir qu’il ne le laisserait pas impuni.
Les guerrières et Roger, dont le cœur n’est pas moins sensible
qu’audacieux et fort, s’émeuvent à la vue et au récit d’un semblable
méfait. Oubliant toute autre affaire, et sans attendre que la dame
affligée les prie de la venger, ils se décident à aller sur-le-champ
vers le lieu qu’elle leur a indiqué.
D’un commun mouvement, ils ôtent leurs soubrevestes et les donnent à ces
infortunées, pour qu’elles puissent recouvrir les parties les moins
honnêtes de leur corps. Bradamante ne saurait consentir à ce que Ullania
fasse de nouveau à pied le chemin qu’elle a déjà fait; elle la prend sur
la croupe de son destrier. Marphise et le brave Roger en font autant
pour les deux autres.
Ullania montre à Bradamante, qui la porte en croupe, le plus court
chemin pour aller au castel. Bradamante la réconforte et lui dit qu’elle
la vengera de ceux qui l’ont tourmentée. Après avoir quitté la vallée,
ils gravissent un long sentier qui serpente autour d’une colline, sans
vouloir prendre le moindre repos avant que le soleil ne soit caché dans
l’océan.
Au sommet de la colline, si rude à gravir, s’élève un village. Ils y
trouvent bonne hospitalité et bonne table, autant du moins qu’on pouvait
l’espérer en un pareil endroit. En regardant autour d’eux, ils voient un
grand nombre de femmes, les unes jeunes, les autres vieilles; mais ils
n’aperçoivent pas un homme.
Jason et les Argonautes qui le suivaient n’éprouvèrent pas un plus grand
étonnement en voyant que les femmes de Lemnos avaient fait périr leurs
maris, leurs fils, leurs pères et leurs frères, de sorte qu’on n’aurait
pas pu voir dans toute l’île une seule figure virile, que n’en
éprouvèrent Roger et ses compagnes dans le village où ils logèrent ce
soir-là.
Les deux guerrières s’empressèrent de procurer à Ullania et à ses
damoiselles de compagnie trois vêtements de femme, grossiers, mais
complets. Roger ayant interpellé une des habitantes de ce village,
voulut savoir d’elle où étaient tous leurs hommes, qu’on n’en voyait pas
un seul. Voici la réponse qu’elle lui fit:
«--C’est peut-être pour vous un grand étonnement de voir tant de femmes
sans un seul homme, et c’est un supplice intolérable pour nous qui
vivons ici dans la misère et l’exil. Cet exil nous est d’autant plus
amer, que, de leur côté, nos pères, nos fils et nos maris que nous
aimons tant, subissent loin de nous une longue et dure séparation, grâce
au caprice de notre cruel tyran.
«Le barbare, après nous avoir abreuvées de mille outrages, nous a
envoyées dans ce village, situé à deux lieues de ses terres, sur
lesquelles nous sommes nées. Il a menacé de mort et de toute sorte de
désastres, nous et nos hommes, si nous revenions les voir, ou si nous
leur donnions l’hospitalité ici.
«Il est tellement ennemi de notre nom, qu’il ne veut pas, comme je vous
ai dit, qu’aucun des nôtres vienne ici; on dirait que l’odeur du sexe
féminin le rend malade. Deux fois déjà les arbres ont perdu et repris
leur belle chevelure, depuis que ce maître impitoyable a donné un ordre
aussi barbare que personne n’a pu adoucir.
«Car ses sujets le craignent autant qu’on peut craindre la mort. La
nature, en même temps que la méchanceté, lui a donné une force
surhumaine. Sa stature est gigantesque, et sa force dépasse celle de
cent hommes. Ce n’est pas seulement pour nous, ses sujettes, qu’il est
impitoyable; il traite les étrangères avec encore plus de cruauté.
«Si votre honneur vous est cher, ainsi que celui des trois dames qui
sont en votre compagnie, il sera plus sûr, plus utile et meilleur pour
vous de ne pas aller plus avant, et de chercher un autre chemin.
Celui-ci conduit droit au château de l’homme dont je vous parle. Vous y
subiriez la coutume honteuse et barbare qu’il y a établie pour les dames
et les guerriers qui passent par là.
«Marganor le félon--c’est ainsi que s’appelle le seigneur, le tyran de
ce castel--surpasse en iniquité et en félonie Néron, et tous ceux qui
furent renommés par leur caractère féroce. Il est plus avide du sang
humain, et surtout du sang féminin, que le loup de celui de l’agneau.
Après les avoir abreuvées d’outrages, il fait chasser toutes les femmes
que leur mauvaise fortune a conduites en ce castel.--»
Les dames et Roger voulurent savoir ce qui avait porté cet homme
impitoyable à un tel degré de fureur. Ils prièrent la femme, puisqu’elle
avait commencé à raconter cette histoire, de pousser la complaisance
jusqu’à la leur dire tout entière. Elle reprit: «--Le seigneur de ce
castel fut toujours cruel, inhumain et féroce. Mais, pendant un certain
temps, il cacha son naturel méchant et ne le laissa voir que plus tard.
«Tant que vécurent ses fils, qui différaient beaucoup de leur père, car
ils aimaient les étrangers, et étaient complètement privés de cruauté et
d’autres vices semblables, l’hospitalité, les belles manières et les
actions généreuses fleurirent ici. Leur père, quoique avare, ne leur
refusait rien de ce qui pouvait leur plaire.
«Les dames et les chevaliers qui passaient par ce chemin, étaient si
bien accueillis, qu’ils prenaient congé des deux frères, enchantés de
leur haute courtoisie. Ces deux derniers avaient reçu le même jour
l’ordre sacré de la chevalerie. L’un s’appelait Cilandre, l’autre
Tanacre; tous deux étaient hardis et vaillants, et d’un aspect vraiment
royal.
«Ils auraient été, et seraient restés dignes d’une éternelle gloire et
d’un éternel honneur, s’ils ne se fussent abandonnés à ce désir violent
que nous appelons l’amour, et qui les fit dévier de la bonne voie pour
les conduire dans le chemin tortueux de l’erreur. Tout ce qu’ils avaient
fait de bien jusque-là, fut souillé et effacé d’un trait.
«Un jour, arriva ici un chevalier de la cour de l’empereur de Grèce,
accompagné de sa dame aux manières accortes, et aussi belle qu’on eût pu
le souhaiter. Cilandre s’en énamoura si fort, qu’il aurait mieux aimé
mourir que de ne pas la posséder. Il lui semblait qu’en partant elle
emporterait sa vie avec elle.
«Ses prières n’ayant pu la toucher, il résolut de l’obtenir de force. Il
revêtit ses armes, et alla s’embusquer non loin du château, dans un
endroit où les deux voyageurs devaient passer. Son audace habituelle,
l’amoureuse flamme dont il brûlait, ne lui permirent point d’agir avec
prudence; aussi, dès qu’il vit arriver le chevalier, il courut sur lui
pour l’assaillir, lance baissée.
«Il croyait le désarçonner au premier choc, et gagner d’un même coup la
victoire et la dame. Mais le chevalier, qui était maître en fait de
guerre, lui brisa sa cuirasse comme si elle eût été de verre. La
nouvelle parvint au père, qui fit transporter son corps sur une civière
au château où il l’ensevelit, avec de grandes marques de deuil, à côté
de ses antiques aïeux.
«L’hospitalité n’en continua pas moins à être généreusement accordée à
tous venants, car Tanacre était aussi libéral et aussi courtois que son
frère. Dans le cours de la même année, un baron se présenta au château
avec sa femme, venant de pays lointain. Il était d’une étonnante
vaillance, et sa compagne était gracieuse et belle autant qu’on peut le
dire.
«Non moins que belle, elle était honnête, courageuse et vraiment digne
d’être louée en tout. Le chevalier appartenait à une illustre famille,
et dépassait en vaillance tout ce qu’on avait entendu dire des autres
chevaliers. Il était naturel que tant de valeur lui eût mérité une
compagne d’un tel prix. Le chevalier s’appelait Olindre de Longueville
et la dame Drusille.
«Le jeune Tanacre brûla pour elle des mêmes feux dont son frère avait
été embrasé pour une autre et qui, en lui mettant au cœur un désir
injuste, lui avait fait trouver une fin malheureuse. Il n’hésita pas
plus que son frère à violer l’hospitalité sacrée, plutôt que de se
laisser mourir sans satisfaire sa passion violente.
«Mais comme il avait devant les yeux l’exemple de son frère qui avait
trouvé la mort dans son entreprise, il résolut de s’emparer de la dame,
de façon qu’Olindre ne put en tirer vengeance. Tout sentiment de vertu
s’éteignit subitement en lui, et les vices dans lesquels son père avait
toujours été plongé l’inondèrent de leurs flots tumultueux.
«Pendant la nuit, il rassembla dans le plus grand silence une vingtaine
d’hommes armés, et les mit en embuscade sous une grotte qui se trouvait
sur la route, loin du château. Olindre, en arrivant à cet endroit, se
vit barrer de tous côtés le passage, et, bien qu’il se défendît
vigoureusement et longtemps, il perdit en même temps sa femme et la vie.
«Olindre mort, Tanacre emmena captive la belle dame affolée de douleur,
et qui demandait la mort comme une grâce. Résolue à mourir, elle se
précipita du haut d’un rocher qui s’avançait sur un précipice, mais elle
ne put se tuer; on la releva la tête fendue et le corps brisé.
«Tanacre dut la faire porter au château sur une civière. Il la fit
panser avec le plus grand soin, car il ne voulait pas perdre une proie
si chère. Pendant qu’il s’efforçait de la rendre à la santé, il faisait
préparer les noces, car il voulait donner le titre d’épouse et non de
maîtresse à une dame si belle et si pudique.
«Tanacre ne pense pas à autre chose, il ne désire rien autre; il n’a
souci, il ne parle que de cela. Comprenant qu’il a cruellement offensé
la dame, il avoue sa faute et fait tout son possible pour la racheter.
Mais tous ses efforts sont vains; plus il l’aime, plus il s’efforce de
lui plaire, plus elle le prend en haine, plus elle s’affermit dans la
volonté de le mettre à mort.
«Mais sa haine ne l’aveugle pas au point qu’elle ne comprenne que, si
elle veut exécuter son dessein, il faut qu’elle dissimule et qu’elle
cherche des moyens détournés. Elle comprend qu’il lui faut montrer tout
le contraire de ce qu’elle pense, et feindre d’avoir oublié son premier
amour, et d’accepter celui de Tanacre.
«Elle prend un visage riant, mais son cœur réclame vengeance et ne songe
pas à autre chose. Elle roule plusieurs projets en son esprit; elle
rejette les uns, elle combine les autres; elle hésite sur plusieurs.
Enfin elle pense qu’en sacrifiant sa propre vie, elle réussira plus
sûrement. Comment et où pourrait-elle trouver une meilleure mort qu’en
vengeant son cher mari?
«Elle se montre joyeuse, et feint de désirer ardemment voir arriver le
jour de ces noces. Elle fait en un mot tout ce qu’elle peut pour tromper
Tanacre, et cache avec soin ce que son cœur a résolu. Elle se pare et
prend soin de sa toilette plus que d’habitude. Elle semble avoir oublié
complètement Olindre. Mais elle veut que les noces soient célébrées
selon l’usage de son pays.
«Ce n’était qu’un prétexte, car l’usage dont elle parlait n’existait pas
du tout dans son pays. Mais, dans sa pensée qui ne perdait jamais de vue
le but qu’elle voulait atteindre, elle avait imaginé un mensonge à
l’aide duquel elle avait l’espoir de donner la mort à son maître. Elle
lui dit donc qu’elle veut que les noces aient lieu suivant la mode de
son pays, et elle lui explique cette mode.
«--La veuve qui prend un second mari--lui dit-elle--doit auparavant
apaiser l’âme du mort que son mariage offense, en faisant célébrer des
offices et des messes pour la rémission de ses péchés, dans l’église où
ses restes sont ensevelis. A la fin du sacrifice divin, le nouvel époux
remet l’anneau à l’épousée.
«Puis le prêtre, ayant fait apporter sur l’autel même du vin consacré à
cet effet, le bénit en récitant certaines prières, le verse dans une
coupe et le présente aux époux. Mais c’est l’épousée qui doit la
première y tremper ses lèvres.--»
«Tanacre, à qui il importe peu que ses noces se célèbrent conformément à
cet usage, lui dit: «--Pourvu que cela abrège les délais, j’y
consens.--» Le malheureux ne voit pas que c’est la vengeance du meurtre
d’Olindre qu’il avance ainsi; mais son esprit est tellement concentré
sur une seule pensée, qu’il ne pense à pas autre chose.
«Drusille avait auprès d’elle une vieille qui avait été faite
prisonnière en même temps qu’elle. Elle l’appelle et, lui parlant à
l’oreille de façon à n’être entendue par personne de la maison, elle lui
dit: «--Prépare-moi sur-le-champ un de ces breuvages empoisonnés comme
tu sais en composer, et apporte-le-moi dans un vase. J’ai trouvé moyen
d’arracher la vie au fils de Marganor, à ce traître.
«Je sais aussi un moyen de nous sauver, toi et moi, mais je te le dirai
plus tard plus à loisir.--» La vieille s’en va préparer le poison, et
revient l’apporter au palais. Elle trouve le moyen de verser le suc
vénéneux dans un flacon plein d’un vin doux de Crète. Elle le réserve
pour le jour des noces que rien ne peut plus retarder désormais.
«Le jour désigné étant arrivé, Drusille se pare de pierreries et de
riches vêtements, et se rend à l’endroit où elle avait fait élever à
Olindre un grand catafalque porté sur deux colonnes. Là, on célèbre un
office solennel auquel assistent tous les chevaliers et toutes les
dames. Marganor, plus joyeux que de coutume, y vint avec son fils et de
nombreux amis.
«Les saints offices terminés, le vin empoisonné est bénit, et le prêtre
le verse dans une coupe d’or, ainsi que Drusille l’avait dit. Elle en
boit alors autant qu’il fallait pour produire de l’effet, puis, le
visage souriant, elle passe la coupe à l’époux qui la vide jusqu’au
fond.
«Tanacre, après avoir rendu la coupe au prêtre, ouvre les bras d’un air
joyeux pour embrasser Drusille; soudain celle-ci, changeant de manières,
le repousse et lui fait défense d’approcher. Ses yeux et son visage
semblent lancer des flammes. D’une voix terrible, égarée, elle lui crie:
«--Traître, loin de moi!
«Tu aurais de moi joie et soulagement, toi la cause de mes larmes, de
mes tourments, de mes malheurs! Non; tu vas mourir sur l’heure, de ma
main. Apprends, si tu l’ignores, que c’est du poison que tu as bu. Je
n’ai qu’un regret, c’est que la mort soit trop douce, trop facile pour
un bourreau tel que toi; car je ne connais pas de peine assez infâme
pour égaler ton crime.
«Mon seul regret, c’est de ne pas pouvoir, en me sacrifiant, t’infliger
la mort que tu mérites. Si je l’avais pu, comme c’était mon désir, je
mourrais contente. De cela, je demande pardon à mon époux; mais il
connaît ma bonne volonté, et il acceptera que je t’aie fait mourir comme
j’ai pu, n’ayant pu le faire comme je l’aurais voulu.
«Quant au châtiment que je ne puis t’infliger ici-bas, selon mon désir,
j’espère que je verrai ton âme le subir dans l’autre monde, où je te
suivrai pour en être témoin.--» Puis, levant, d’un air joyeux, ses yeux
déjà voilés vers le ciel: «--Accepte, Olindre, cette victime que le bon
vouloir de ta femme offre à ta vengeance.
«Et prie pour moi le Seigneur, afin qu’il m’admette en ce jour avec toi
dans le paradis. S’il te dit qu’une âme a besoin de mérites pour entrer
dans votre royaume, réponds que j’apporte à son saint temple les
dépouilles de ce monstre impitoyable, et qu’il n’y a pas de plus grand
mérite que d’exterminer de pareils scélérats, abominable peste pour le
monde.--»
«Ces dernières paroles s’exhalent avec sa vie. Morte, son visage porte
encore les traces de la joie qu’elle a éprouvée en punissant le barbare
qui lui avait ravi son cher mari. Je ne sais si elle fut précédée ou
suivie par l’âme de Tanacre. Je crois cependant qu’il mourut avant elle,
car il avait absorbé une plus grande quantité de breuvage, et le poison
dut agir plus rapidement sur lui.
«Marganor, qui voit son fils tomber et mourir dans ses bras, est sur le
point de mourir avec lui, vaincu par la douleur qui le saisit d’une
manière si inattendue. Après avoir eu deux fils, il se retrouve seul, et
ce sont deux femmes qui les ont fait mourir. L’une a été la cause de la
mort du premier, l’autre a frappé elle-même le second.
«L’amour, la pitié, le dépit, la douleur et la colère, un désir de mort
et de vengeance agitent cet infortuné père; il tremble, comme la mer
troublée par le vent. Il court vers Drusille pour se venger sur elle,
mais il voit que la vie vient de l’abandonner. Excité par sa haine
ardente, il cherche à frapper ce corps qui ne sent plus rien.
«De même que le serpent se retourne pour mordre la lance qui l’a cloué
sur le sable; de même que le mâtin court après la pierre que lui a
lancée le passant, et se brise en vain les dents de rage et de colère,
et ne veut pas s’en aller sans s’être vengé, ainsi Marganor, plus cruel
qu’un dogue ou qu’un serpent, s’acharne contre le corps inanimé de
Drusille.
«Mais bien qu’il l’ait mis en pièces, la fureur du félon n’est pas
assouvie; il se précipite sur les femmes dont le temple est plein. Sans
choisir l’une plutôt que l’autre, il fait de nous, avec son épée cruelle
et impitoyable, ce que le paysan fait de l’herbe avec sa faulx. Rien ne
peut nous préserver de ses coups; en un instant, il en tue trente et en
blesse bien cent.
«Il est tellement redouté de ses gens, que pas un des chevaliers
présents n’est assez hardi pour relever la tête; les femmes fuient hors
de l’église avec le menu peuple. Il ne reste que ceux qui ne peuvent
sortir. Enfin ce fou furieux est retenu par ses amis, qui lui opposent
une résistance mêlée de respect, et le supplient de se calmer. Laissant
en bas tout le monde dans les pleurs, on l’entraîne dans son château sur
la cime du roc.
«Cependant sa colère durant toujours, et ses amis ainsi que le peuple le
suppliant de ne pas exterminer complètement les femmes sur ses domaines,
il prend le parti de les chasser toutes. Le jour même, il fait publier
un ban leur enjoignant de quitter le pays, et leur assignant ce village
pour résidence. Malheur à celle qui s’approchera davantage du château!
«C’est ainsi que les maris furent séparés de leur femme, les fils de
leur mère. Quelques-uns ayant été assez audacieux pour venir nous voir,
je ne sais qui en a averti Marganor; mais la plupart d’entre eux ont été
cruellement punis, et beaucoup ont péri dans les tourments. Depuis, il a
établi dans son château la loi la plus détestable qu’on puisse entendre
ou qu’on puisse lire.
«Cette loi exige que toute femme qui passe, par hasard ou autrement, par
la vallée, soit battue de verges et chassée du pays. Mais auparavant, on
la dépouille de ses vêtements, et elle est contrainte à montrer ce que
la nature et l’honnêteté nous obligent à cacher. Si quelqu’une y vient,
escortée par des chevaliers en armes, elle est mise à mort.
«Celles qui sont escortées par des chevaliers deviennent les victimes de
cet impitoyable tyran. Traînées au tombeau de ses deux fils morts, elles
y sont immolées de sa propre main. Quant à ceux qui les escortent, ils
sont ignominieusement dépouillés de leurs armes et de leurs destriers et
plongés en prison. Marganor peut faire tout cela d’autant plus
impunément que, nuit et jour, il a plus de mille hommes qui guettent
dans tous les alentours.
«Et pour vous dire plus encore, j’ajouterai que s’il en laisse échapper
quelques-uns, il leur fait auparavant jurer, sur l’hostie consacrée,
d’avoir le sexe féminin en haine toute leur vie. Si donc vous avez envie
de perdre ces dames et vous avec, allez visiter ces murs où réside le
félon, et vous verrez qu’il a autant de puissance que de cruauté.--»
Ce récit, qui avait d’abord ému les guerrières de pitié, leur causa
ensuite une telle indignation que, si au lieu de faire nuit il eût fait
jour, elles auraient couru sur-le-champ au château. Mais la belle
compagnie dut s’arrêter en cet endroit, et dès que l’Aurore eut fait
signe à chaque étoile de céder la place au soleil, elles reprirent leurs
armes, et se remirent en selle.
Comme Roger et ses compagnes s’apprêtaient à partir, ils entendirent
derrière eux un bruit de pas de chevaux résonner sur la route. Ce bruit
leur fit tourner la tête, et regarder au fond de la vallée. Ils
aperçurent à portée de main une troupe d’une vingtaine d’hommes armés,
les uns à cheval, les autres à pied, qui s’avançait par un étroit
sentier.
Au milieu d’eux, sur un cheval, était attachée une femme dont le visage
annonçait les nombreuses années, et qu’ils conduisaient, comme on fait
d’un criminel condamné au feu, à l’échafaud ou au gibet. Malgré la
distance, cette vieille fut sur-le-champ reconnue par les femmes du
village pour la suivante de Drusille.
C’était la suivante qui avait été prise en même temps que Drusille par
Tanacre, ainsi que je l’ai déjà dit, et qui avait été chargée de
confectionner le breuvage empoisonné dont l’effet fut si cruel. Elle
n’était pas entrée dans l’église avec les autres, car elle redoutait ce
qui allait arriver. Pendant la cérémonie, elle était sortie de la ville,
et s’était enfuie du côté où elle espérait trouver son salut.
Marganor ayant appris par ses espions qu’elle s’était réfugiée en
Autriche, chercha longtemps à s’en emparer, afin de la brûler ou de la
pendre. Il finit par tenter, au moyen de dons et de riches promesses,
l’avarice d’un baron qui l’avait accueillie sur ses terres, et qui la
lui livra.
Ce baron la lui avait envoyée jusqu’à Constance, étroitement liée sur
une bête de somme, comme un ballot de marchandises; et, pour lui enlever
la possibilité de se plaindre, il l’avait enfermée dans une caisse. Une
fois au pouvoir des gens de Marganor, de cet homme à qui la pitié était
chose inconnue, elle avait été conduite jusqu’en cet endroit, et elle
était destinée à assouvir la rage de ce barbare impitoyable.
De même que le grand fleuve qui sort du Vésale[9], à mesure qu’il
descend vers la mer et qu’il reçoit le Lambro, le Tessin, l’Adda et les
autres rivières qui lui paient tribut, croît en force et en impétuosité,
ainsi Roger, ainsi les deux guerrières sentent croître leur indignation
et leur colère contre Marganor, en apprenant tous ses forfaits.
Les deux guerrières surtout étaient tellement enflammées de haine et de
colère contre le cruel, par tout ce qu’elles avaient appris, qu’elles
voulurent le punir, malgré le grand nombre de gens qu’il avait à sa
solde. Mais elles estimèrent que lui donner une mort prompte serait une
peine trop douce et peu en rapport avec ses crimes. Elles trouvèrent
plus juste de prolonger son supplice en le faisant mourir dans de longs
tourments.
Mais auparavant elles jugèrent bon de délivrer la femme que ces sbires
conduisaient à la mort. Rendant les rênes à leurs destriers, et les
pressant de l’éperon, elles leur firent en un instant franchir la courte
distance qui les séparait de la troupe armée. Jamais gens ne
furent assaillis avec plus d’impétuosité et de vigueur. Aussi
s’empressèrent-ils de jeter leurs écus, d’abandonner leurs armes et la
vieille, et de s’enfuir sans rien.
De même que le loup qui rentre dans sa tanière chargé de sa proie, et au
moment où il se croit le plus en sûreté, voit le chasseur et ses chiens
lui barrer le passage, jette son fardeau et se lance au plus épais du
fourré, ainsi ces gens, dès qu’ils se virent assaillis, s’empressèrent
de prendre la fuite.
Ils n’abandonnèrent pas seulement la vieille et leurs armes, mais ils
laissèrent aussi la plupart de leurs chevaux, et coururent se cacher
dans les cavernes où ils purent se croire le mieux en sûreté. Roger et
les dames en furent enchantés. Ils choisirent trois de ces chevaux, et
ils y firent monter les trois dames qui depuis la veille étaient en
croupe derrière eux, et faisaient suer leurs destriers.
Puis, débarrassés, ils prirent le chemin qui conduisait vers la demeure
de l’infâme et impitoyable châtelain. Ils voulurent que la vieille vînt
avec eux pour être témoin de la vengeance de Drusille. Mais la vieille,
craignant qu’il ne lui en arrivât mal, ne voulait point y consentir;
elle pleurait, criait, se débattait. Enfin Roger, l’enlevant de force,
la mit en croupe sur le brave Frontin, et partit avec elle au galop.
Parvenus sur le sommet d’une colline, ils virent dans la vallée un riche
et gros bourg composé de nombreuses maisons, et qui n’était clos d’aucun
côté, n’ayant ni fossés ni remparts. Au milieu, se dressait un rocher
qui supportait un château aux murs élevés. Ils s’y dirigèrent en toute
hâte, sachant que c’était la demeure de Marganor.
A peine furent-ils entrés dans le bourg, que les soldats qui étaient de
garde à la porte, fermèrent la barrière derrière eux, tandis qu’on en
faisait autant du côté opposé. Soudain voici venir Marganor accompagné
de nombreux serviteurs à pied et à cheval, et armés de toutes pièces. En
quelques mots, d’un air hautain, il leur exposa l’odieuse coutume
établie sur son domaine.
Marphise, ainsi qu’elle en était convenue d’avance avec Bradamante et
Roger, éperonna son cheval et, pour toute réponse, courut à la rencontre
de Marganor. Se fiant à sa seule force, sans daigner abaisser sa lance
ni se servir de son épée si fameuse, elle lui assena sur le casque un
tel coup de poing, qu’elle le renversa évanoui sur la selle.
En même temps que Marphise, la jeune guerrière de France avait lancé son
destrier. Roger n’était point resté en arrière. Sa lance frappait de
tels coups que, sans la relever, il occit six chevaliers; à l’un il
ouvrit le ventre, à deux autres la poitrine; au quatrième il fendit le
cou, au cinquième il brisa la tête. Quant au sixième qui fuyait, la
lance lui entra par l’échine et, ressortant par l’estomac, se rompit
net.
Autant la fille d’Aymon en touchait de sa lance d’or, autant elle en
couchait à terre. Tout ce qu’elle frappait était brisé et renversé comme
si le ciel ardent eût secoué sa foudre. La population se mit à fuir, qui
vers le château, qui vers la plaine. Les uns coururent se réfugier dans
les églises, les autres dans leurs maisons. Hormis les morts, pas un
homme ne resta sur la place.
Pendant ce temps, Marphise s’était emparée de Marganor, et lui avait lié
les mains derrière le dos. Elle l’avait confié à la vieille suivante de
Drusille qui en parut fort contente. Puis on décida de brûler le bourg,
si les habitants ne revenaient pas de leur erreur, et s’ils ne
consentaient pas à abolir la loi infâme que Marganor avait établie.
On n’eut pas beaucoup de peine à obtenir cela, car ces pauvres gens,
outre la crainte qu’ils avaient de voir Marphise en faire plus encore
qu’elle ne disait--elle parlait de les occire et de les brûler
tous--étaient les ennemis de Marganor, et détestaient sa loi cruelle et
impie. Mais ils avaient fait comme font en général les peuples, qui
obéissent le plus facilement à ceux qu’ils haïssent le plus.
Comme chacun se défie de son voisin, et craint de faire voir ce qu’il
pense, on laisse bannir l’un, tuer l’autre, enlever à celui-ci sa
fortune, à celui-là son honneur. Mais, si l’on se tait, on crie du fond
du cœur vers le ciel, et l’on confie à Dieu et aux saints le soin d’une
vengeance qui, si elle tarde à venir, n’en est que plus terrible.
Maintenant cette tourbe, saturée de colère et de haine, cherchait à se
venger de Marganor par ses actes et ses malédictions. Comme dit le
proverbe: Chacun court faire du bois avec l’arbre que le vent a jeté par
terre. Que Marganor serve d’exemple à ceux qui règnent: tout prince qui
fait le mal doit s’attendre à une fin misérable. Petits et grands se
réjouissaient de le voir punir de ses crimes inouïs.
Un grand nombre de gens, dont il avait fait mourir la femme, la sœur, la
fille ou la mère, ne cachant plus leur haine, accouraient pour lui
donner la mort de leur main. Les magnanimes guerrières et Roger eurent
fort à faire pour le défendre, car ils avaient décidé de le faire mourir
sous les privations, les outrages et les tortures.
Ils le remirent tout nu et lié de façon à ce qu’il ne pût se dégager,
aux mains de la vieille qui le haïssait autant qu’une femme peut haïr
son ennemi. Celle-ci, pour se venger des larmes qu’il lui avait fait
verser, lui mit le corps tout en sang, en le frappant avec un aiguillon
qu’un paysan qui se trouvait là lui avait donné.
La messagère et ses jeunes suivantes, se souvenant de la honte qui leur
avait été infligée, ne purent se retenir d’imiter la vieille et de se
venger aussi. Mais leur désir de le torturer était si grand, qu’elles ne
savaient à quels moyens recourir. Elles auraient voulu pouvoir le mettre
en pièces. L’une le frappait avec une grosse pierre, l’autre le
déchirait avec les ongles, celle-ci le mordait, celle-là le piquait avec
une aiguille.
Parfois un torrent, grossi par une longue pluie ou la fonte des neiges,
se précipite du haut des montagnes, portant la ruine sur son passage,
entraînant les arbres, les rochers, les champs et les récoltes. Mais le
moment arrive où toute cette fougue tombe, et où ce même torrent devient
si faible, qu’un enfant, qu’une femme peuvent la franchir facilement, et
souvent à pied sec.
Il en fut de même de Marganor. Autrefois, tout tremblait autour de lui,
rien qu’en entendant prononcer son nom. Maintenant son orgueil avait été
tellement abattu, sa force avait été tellement domptée, que, jusqu’aux
enfants, chacun pouvait lui faire injure, lui arracher la barbe et les
cheveux. Leur tâche accomplie, Roger et les damoiselles se dirigèrent
vers le château qui s’élevait sur le rocher.
Tout ce qui s’y trouvait tomba sans résistance en leur pouvoir, les
richesses furent en partie pillées, en partie données à Ullania et à ses
compagnes pour les dédommager. On retrouva l’écu d’or, ainsi que les
trois rois qui avaient été faits prisonniers par le tyran, étant arrivés
en ce lieu, comme je crois vous l’avoir dit, à pied et sans armes.
Du jour en effet où ils avaient été désarçonnés par Bradamante, ils
avaient accompagné, à pied et sans armes, la damoiselle avec laquelle
ils étaient venus de rivages si lointains. Je ne sais s’il ne valut pas
mieux pour leurs compagnes, qu’ils se trouvassent sans armes. Ils
auraient pu, il est vrai, les défendre mieux, mais, s’ils avaient
succombé dans la bataille, elles auraient eu un sort pire.
Car elles auraient subi le sort de toutes celles qui arrivaient en ce
lieu escortées par des gens armés; elles auraient été conduites sur le
tombeau des deux frères, où on les eût immolées en sacrifice. Il est en
somme bien moins dur et bien moins désagréable de montrer ses parties
honteuses que de mourir, d’autant plus qu’on a pour excuse d’avoir été
contraint à cela et aux autres outrages qui s’ensuivent, par la force et
la violence.
Avant de s’éloigner, les guerrières font jurer aux habitants de donner à
leurs femmes le gouvernement de leur territoire. Elles menacent de
châtier sévèrement ceux qui seraient assez audacieux pour enfreindre ce
serment. En somme, elles établissent que dans ce pays les femmes
jouiront de tous les droits que les hommes possèdent partout ailleurs.
Puis elles font promettre qu’on refusera l’hospitalité à tous ceux qui
passeront par là, cavaliers ou piétons, et qu’on ne leur permettra de se
reposer sous aucun toit, à moins qu’ils ne jurent par Dieu et les
saints, ou par tout autre serment plus fort s’il en existe toutefois,
d’être à tout jamais les amis des dames et les ennemis de leurs ennemis.
Quant aux habitants présentement mariés, ou qui tôt ou tard prendront
femme, il leur est ordonné de se montrer toujours soumis et obéissants à
la volonté de leurs épouses. Marphise les prévient qu’elle reviendra
avant que l’année soit expirée et que les arbres aient perdu leurs
feuilles. Si elle ne trouve pas cette loi appliquée dans toute sa
rigueur, le bourg peut s’attendre à être incendié et détruit.
Avant de partir, Roger et ses compagnes firent retirer le corps de
Drusille du lieu immonde où on l’avait jeté. Ils la firent ensevelir
avec son mari dans le plus riche tombeau qu’ils purent leur élever.
Pendant ce temps, la vieille continuait à faire ruisseler de sang le dos
de Marganor. Son seul regret était de n’avoir pas assez de force, et
d’être obligée de s’arrêter par moments pour se reposer.
Les vaillantes guerrières ayant aperçu près d’un temple une colonne sur
laquelle l’impitoyable tyran avait fait graver sa loi cruelle et folle,
en firent un trophée en y attachant l’écu, la cuirasse et le casque de
Marganor. Puis elles y firent à leur tour graver la loi qu’elles
venaient de donner à ce pays.
Marphise ne voulut point partir sans avoir fait graver sur la colonne la
loi qu’elle avait imposée, à la place de celle qui y avait été d’abord
inscrite comme témoignage de mort et d’ignominie pour toutes les femmes.
Puis les deux troupes se séparèrent. Celle d’Islande resta pour refaire
sa garde-robe, car elle aurait cru indigne d’elle de paraître à la cour,
si elle n’eût pas été aussi richement vêtue qu’auparavant.
Ullania resta donc au château, gardant Marganor en son pouvoir. Comme
elle ne voulait pas lui rendre la liberté, de peur qu’il ne recommençât
à nuire aux femmes, elle le fit un jour précipiter du haut d’une tour.
Il ne fit jamais un plus grand saut dans toute sa vie. Mais ne parlons
plus d’Ullania ni des siens, et suivons la troupe qui s’avance vers
Arles.
Pendant tout ce jour et le lendemain jusqu’à la troisième heure, Roger
et les guerrières poursuivirent leur route. Arrivés à un endroit où le
chemin se partageait en deux--l’un allait vers le camp, l’autre vers les
murs d’Arles--les amants s’embrassèrent à plusieurs reprises, car il est
toujours cruel et dur de se séparer. Enfin les dames arrivèrent au camp,
et Roger pénétra dans Arles. Quant à moi, je termine là mon chant.