Raymond et son compagnon arrivèrent sans être vus jusqu'à la naissance
de la jetée. La maison de Talbot s'élevait tout près. Une lumière
brillait aux fenêtres.
Le capitaine arrêta le matelot à quelques pas de la maison et s'avança
seul. Il revint au bout d'un instant et, prenant le bras du jeune homme,
il le conduisit près de la fenêtre éclairée.
--Regarde,--lui dit-il,--mais prends garde!
Raymond se pencha avidement.
Assise près d'une table, tout près de la fenêtre, Jeanne était là.
Elle fixait des yeux, sous la lumière vive d'une lampe, un objet caché
dans sa main. Soudain cette main se porta à ses lèvres. Ce mouvement
permit au matelot de voir en pleine lumière l'objet qu'elle tenait et
qu'elle baisait à plusieurs reprises.
Un cri étouffé lui échappa:
--Mon portrait!...--murmura-t-il, pendant qu'un tremblement convulsif
s'emparait de tous ses membres.
La tête lui tourna. Il allait crier, frapper au carreau, se trahir,
quand un pas lourd se fit entendre du côté de la jetée.
--Prends garde!--dit encore le capitaine.--C'est Talbot. Il a pu nous
voir. Laisse-moi faire.
Et, tout en parlant, il força Raymond à se blottir dans un renfoncement
de la muraille. Le jeune homme resta caché pendant que son compagnon
allait au devant de Talbot.
Il entendit la voix du pilote jeter un salut amical au capitaine. Il
le vit s'avancer de son côté. Il reconnut le coup familier frappé au
carreau.... La porte s'ouvrit. Un rayon de lumière s'allongea sur le
pavé du quai, et l'ombre de Jeanne se maria un instant sur le sol à
celle du vieux matelot.
Raymond crut que son coeur se brisait!...
L'épreuve n'était pourtant pas finie.
La porte s'ouvrit encore, et, dans la lumière de la fenêtre, le jeune
homme vit Jeanne s'avancer.... La main de la jeune femme se tendit de
son côté pour détacher le volet de la fenêtre.
Il aurait pu saisir cette main, crier:--Jeanne!... c'est moi!...--la
prendre dans ses bras comme le jour où elle lui avait dit:--Va et
meurs!
Il ne le fit pas!...
Le bruit de la porte qui se refermait le décida seul à sortir de sa
cachette.
Il chancelait. Le capitaine, qui arrivait, dut le soutenir un instant.
--Raymond,--dit-il avec une compassion mal dissimulée,--il ne faut pas
rester ici... Reviens chez moi, mon garçon...
--Non, capitaine,--répondit le jeune matelot avec plus de calme.--Vous
l'avez dit: il ne faut pas rester ici.... La nuit favorisera mon
projet.... Demain, je serai loin du Havre.
--Où vas-tu?
--Où Dieu me conduira.... _N'est-il pas le maître de nos destinées?_
Les deux hommes s'embrassèrent. Raymond jeta un dernier regard vers la
maison, maintenant sombre. Un sanglot déchira sa poitrine.
Puis, pressant une dernière fois la main du capitaine:
--Adieu!...
Et il se perdit dans la nuit.