corps s’effondre, j’étouffe. Je me suis traîné vers de l’air, sur la
plateforme, j’ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un peu de
vie et je sors—oh! en des secondes—de mon engourdissement chaud
de sang, la vie me reprend en me débarrassant des bandelettes de
l’évanouissement et c’est la ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque,
qui subsiste, qui s’éternise.
De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands ouverts—et
ils ne voient pas.
Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de
soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes
yeux et en s’enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes pleurs
anciens—et j’ai tant pleuré—sont revenus, sont repartis avec mes
yeux. Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c’est ta vision, ma
bien-aimée, c’est ta fugitive et lente vision qui m’a aveuglé—et c’est
de ne t’avoir pas vue que je ne vois plus.
Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je me
contais des contes—mon conte—en sérénité, en confiance: je trouvais
ça très touchant et très amusant.
Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d’indifférence, tout mon
être—secrètement, doucement, pour que je ne m’en aperçusse pas—tout
mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se gonflait et s’en
allait à la dérive du fleuve d’amour, s’en allait comme il était
venu—sans baisers.
Et je me croyais calme, résigné!
Je me mourais—sous moi.
Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c’est une rue avec des
lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, pour
monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus trouer de
ta chère silhouette, de tes cheveux,—du noir, un noir total...
Je me rappelle maintenant: c’est le jour des morts; hier ce n’était
que le jour de la mort, aujourd’hui ce sont les morts, un par un, ceux
qui ont un nom, ceux qui n’en ont pas et je suis leur compagnon, leur
prisonnier, un mort qui a des souvenirs, sans images, un souvenir muet,
un souvenir à vide, un souvenir si lointain qu’on ne peut le saisir. Et
que m’importe de voir puisque je ne t’ai pas vue!
Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, pour te
revoir!...
* * * * *
Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m’avais repris et m’a
lâché et maintenant timidement, je regarde—pour voir quoi?
Des gens qui s’apitoient, des gens que je n’aurais jamais dû voir—mes
yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop vus! Ah!
Je n’aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j’aurais dû garder mes
yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur
ces gens, en ce soir des morts où je ne t’apercevrai pas, en ce soir de
mort qui agonise si lentement et qui s’épand, qui s’allonge à l’infini
de notre amour et qui l’enferme d’un tombeau mourant et glissant, d’un
tombeau qui grandit, qui grandit devant mes pauvres yeux, devant mon
envie de pleurer, mon désespoir et mon désir.
Comme je t’aime!
V
«CELLE QUI EST TROP GAIE.»
—Je ne t’aime pas assez.
—Qu’est-ce qui te prend?
—Toi.
—Pas assez?
—Non. Pas assez. J’ai réfléchi à ça sur mon omnibus.
—Je t’avais pourtant défendu...
—Je l’ai tout de même assiégé et occupé.
—Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?
—On ne remarque pas les gens en omnibus.
—Et tes voisins?
—Ils ont à penser à eux.
—Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu songes
à moi et que tu m’aimes.
—Je ne t’aime pas assez.
—Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m’avoir pas rencontrée
avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier t’a rendu fou:
c’est bien, que veux-tu de plus?
—Toi d’abord.
—Tu m’as.
—Et je veux plus. De l’omnibus, pour ne pas faire attention aux
voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je
causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d’aimer celle qui
m’aime. Je suis jaloux d’elle. Elle m’aime plus et mieux.»
—C’est vrai.
—N’est-ce pas? n’est-ce pas?
—Mais oui. Pourquoi m’obliger à t’aimer plus que tu ne m’aimes?
—C’est que tu es trop gaie. Tu ris. J’aurais voulu te voir triste pour
les journées que nous avons perdues.
—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t’ont apporté de
la tristesse, de l’horreur, elles t’ont blessé. Et je te retrouve
aujourd’hui et j’ai pu venir vers toi et nous nous disons des choses
dans les bras l’un de l’autre et j’ai ta chair sous les mains, sous les
lèvres, j’ai ton cœur, là, qui s’inquiète, qui tâche à s’inquiéter près
de mon cœur, j’ai ton ennui de petit enfant, j’ai ta mauvaise humeur,
ta bouderie contre le bonheur: que veux-tu encore?
—Je veux t’aimer.
—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, en
une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu sais
combien j’ai besoin d’intimité, combien j’ai besoin de secret, d’être
seule avec toi. Eh bien! aujourd’hui mon amour me semble bruyant,
presque public, tout de clameur et de puissance. Il éclate, il se
lâche, il hurle, il rit.
—Chérie, chérie!
—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m’aimer comme un saint
sacrement, par m’aimer en un songe, de loin, de si loin...
—Je t’ai aimée de si loin et en un tel songe...
—Ça t’a passé?
—Non, ça ne m’a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te touche,
j’exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon
songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme un halo, comme
une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le monde.
—Sois sincère: tu m’aimes et tu m’aimes bien, tu m’aimes fortement,
en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide, qui
pleure et qui trouve une furie, une fièvre nouvelle et féconde en
pleurs et tu m’aimes, mieux que tout le monde, mais comme ferait tout
le monde.
—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que j’ai
passés sans toi, à t’attendre. Aie pitié de ces heures si longues,
si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où ma vie venait
expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je ne te pouvais
donner. J’ai les lèvres gercées de ne pas t’avoir embrassée.
—Et tu m’embrasses lourdement, étroitement, d’un baiser pointu, aigu,
qui cerne, qui se multiplie et qui s’éternise.
—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.
—Je ne te la pardonne pas, je l’aime. Je ne l’excuse pas car c’est ta
seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici,
s’il te plaît?
—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de
l’humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de
tristesse.
—Zut!
—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de toi
comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur et de
pureté. J’ai remarqué que seule au monde et parmi toutes les femmes,
tu étais femme du monde, que tu savais t’avancer avec la grâce de la
décence, que ta démarche était parfaite comme la beauté. J’ai vu des
filles dont les hanches saillaient, valsaient, perçaient l’étoffe, le
décor, les rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les hanches
avaient l’air d’être en vedette sur une affiche de music-hall et qui
roulaient, littéralement, des filles qui ne savaient que faire de leurs
mains, qui avaient une marche d’attente, de provocation, même quand
elles ne voulaient pas, et d’abandon dans la honte, des filles qu’on
tutoie de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est
toujours tenté de te dire: «Vous.»
—Pas toi?
—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les belles,
les nobles lettres que tu m’écrivais? La tendresse s’y haussait à
l’héroïsme et c’était une sérénité ardente et pure; le sentiment s’y
haussait à l’idée et c’était profond et grand et le cœur y devenait de
l’âme. Je me sentais tout petit devant tes lettres: je t’y découvrais
sainte et martyre et si innocemment, si furieusement, si savamment
maternelle! Tu m’enveloppais de conseils, en même temps que tu me
lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s’éployait et me dépassait,
s’enfonçait dans le mur et dans le ciel: Je pleurais de n’être pas
digne de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand que toi, de ne
pas pouvoir t’aimer autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi,
toute la religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en
tous les mots d’amour, qui faisaient de tes lettres un globe d’or,
d’or subtil, d’or liturgique s’enfonçaient en moi comme des pointes de
remords, me revêtaient d’un cilice de honte. Moi qui croyais si peu,
qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...
—Laisse ça: tu ne m’humilieras pas. Je t’ai.
—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes images,
ton acceptation résolue de l’amour et de ses dangers et ta timidité
devant l’amour, tu n’imagines rien de plus joli, de plus délicat, de
plus fort.
—C’est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça.
—Mais, chérie...
—Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N’aie pas à la fois le plaisir,
tout court, et le plaisir de te faire de la peine et de m’en faire.
Je suis toujours la femme ancienne, la femme de tes rêveries, de tes
psychologies, de tes poésies. Mais je suis gaie aujourd’hui: je veux
rester gaie et je veux que nos lyrismes soient des lyrismes en action.
Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment!
—Eh! oui, chérie.
—Ne dis pas ça comme ça. C’est à ton corps défendant que...
—Tu vas faire un calembour de fille.
—Tu es dur aujourd’hui pour les filles. Tu m’as écrit des lettres où
tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d’elles. C’était très
bien. Qu’as-tu donc?
—J’ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t’ai espérée et
où j’ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et tous mes
malheurs m’ont repris, de frais, m’ont secoué, m’ont courbé, m’ont
empli, m’ont enduit de leur glu méchante.
—Tu n’es tout entier qu’une plainte. Il te reste les yeux pour
pleurer. Tu permets que je les embrasse?
—Tout de même. Fais vite.
—Ah! ah!
—Quoi?
—Ah! ah!
Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers et la
plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est
si fatalement gaie aujourd’hui que, n’ayant rien pour me répondre, elle
rit, pour ne pas parler, pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir
sinon qu’elle est là—et moi.
Et ce sont des rires qui volent, qui m’enserrent, qui crépitent, qui
éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec des
baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c’est un bain de rires et
il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses cheveux, dans tous
les plis de ses vêtements.
Je n’ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent et je
vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, sauvagement et
cette chambre va être joyeuse—qui n’est pas faite pour ça.
Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu n’as
rien à me demander?»
—Tu veux que je te demande de te déshabiller?
—Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure?
—Je vais te déshabiller moi-même.
—Tu vas te fatiguer.
Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans les
cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le tournoiement
des choses blanches et des choses bleues qui s’évident, qui meurent,
qui tombent sur le fauteuil, des rires dans les hauts de meubles, des
rires dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire rose, un rire en
relief, un rire d’harmonie, un rire de chair, de lumière, de grâce, de
ferme jeunesse résolue, son corps qui se dresse, qui s’infléchit, qui
s’affirme et qui, tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans
un drap.
Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d’effort pour m’égayer: la voilà,
la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire
gaieté qui m’a pris, qui m’a tordu,—et le lit est un lit de rires.
Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous rions comme des
enfants, comme des démons, nous rions comme si nous accomplissions un
sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie le labeur et la peine de notre
volupté, qui se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre volupté,
qui la voile, qui la viole, un rire qui se glisse en notre étreinte,
qui nous sépare, qui nous unit, qui nous soude, qui nous confond.
Ce n’est pas un rire épileptique: c’est la nature qui tour à tour
gazouille, crie, s’alanguit, vibre en lui, c’est un rire excusable.
—Mais pourquoi rions-nous?
Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient.
Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos
laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, le
corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras ouverts,
lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et
je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui rit de partout,
malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour rire et qui va
recommencer pour rire encore, qui va fuir de son épuisement pour rire
et nous sommes une machine à rire, un rire bossué, crevé, échevelé,
ruisselant, épars, un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire
d’horreur et d’éternité.
Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus fort,
après avoir dit—en riant—des bêtises. Comme j’ai fait, de profil
perdu, quelques grimaces, pour l’oreiller, pour le lobe de ton oreille,
pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi qui regardait de
biais, tu m’as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du ton d’un clown
anglais et je me suis précipité sur ce «monsieur Singe». Je te l’ai
renvoyé, en un baiser rieur, je te l’ai appliqué sur la joue et sur le
cœur, de deux baisers, je t’en ai barbouillé le visage, le corps et
l’âme, de trois, de dix, de cent baisers.
Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté.
Tu m’as menacé:
«Répète un peu.»
J’ai répété.
Tu as ajouté:
«Tu vas voir.»
Et j’ai vu.
De tes ongles, tu t’es amusée longuement, patiemment à m’égratigner
la poitrine et le dos. Je m’obstinais, riant plus fort: «Monsieur
Singe! monsieur Singe» et tu t’obstinais, aiguë, les dents serrées,
m’égratignant, sous mes baisers, sous mes rires, pour avoir à rire
encore, plus fort, de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à me
soigner en riant.
Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour toute
notre vie et pour la vie des autres—et ça a duré une heure, une heure
et demie—pas plus.
Tu t’es habillée de rire, tu m’as mordu d’un «Au revoir» en riant et
ç’a été une fuite de rires et des rires qui restaient aussi—pour moi.
* * * * *
J’en ai eu pour mon omnibus, j’en ai pour mon dîner, j’en ai pour ma
nuit, pour...
* * * * *
Mais qu’est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, épaisse,
insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des lignes lâches:
«M^{me} Claire T... est restée avec vous aujourd’hui dans un
appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: je ne vous
lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement.
Carte-lettre qui se tourne, qui s’ouvre, qui se ferme, qui offre
toujours aux yeux la même ignominie. Je n’aurais pas imaginé que le
service des postes fût aussi rapide. Elle m’est venue si vite, cette
lettre!
Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles,
contre les âmes et contre les cœurs.
Mes rires? où sont mes rires? j’en avais horreur tout à l’heure. Il me
les faut maintenant.
Ils sont loin.
Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir la
même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me représenter son
dégoût, sa terreur.
Je ne revois d’elle que son rire.
N’aie pas peur, n’aie pas peur, chérie. Je suis là—mais lui, eux, où
est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit cette lettre,
cette chose qui se terre pour se lever sur mon chemin, sur ton chemin,
pour nous épier, pour nous suivre, qui monte la garde, la méchante
garde devant notre bonheur et qui lance sur lui les mots qui arrêtent,
qui souillent, les mots qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les
mots-valets qui trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui
menacent, qui condamnent,—sans mandat.
Peu m’importe ce papier, peu m’importe le nom de l’infâme. Je le défie
en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne
veux rien suspecter parce qu’il me faudrait suspecter tout le monde,
parce que tout le monde, n’importe qui, peut se glisser le long d’un
secret, peut lire et voir à travers, peut baver dessus sans savoir,
parce que tout le monde peut être au courant de tout, parce que le
mystère, l’occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard, se livre
et livre les gens au hasard, parce que le mal, la haine, l’envie, la
perfidie inutile est partout, parce que la trahison est nationale et
internationale, qu’il suffit d’avoir du bonheur pour être perdu, qu’il
suffît d’avoir du cœur pour sembler insulter ceux qui n’en ont pas, la
foule, le monde, l’univers.
Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois tranquille;
elle ne servira de rien.
Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je
m’éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la boue,
de la honte, de l’humanité au visage, pour m’éveiller, pour ne pas
m’endormir et m’ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, en ma
divinité.
* * * * *
Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l’évoque courbée sur cette
lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je l’évoque broyée,
s’abandonnant, mourante. Non! je l’évoque riant, je ne puis me rappeler
d’elle que son rire! J’ai possédé un rire, je suis l’amant d’un rire,
je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes yeux! Je ne les
revois que mourant, s’échevelant en un rire et tu ris sur cette lettre,
tu ris dans cette lettre, chérie, chérie...
* * * * *
Tu n’es pas venue—et c’était inévitable. Tu avais reçu la même lettre,
la mienne, son reflet de haine et tu t’en étais affolée. Tu n’as pas
osé _crâner_, tu m’as envoyé un télégramme qui m’est arrivé, j’en
suis sûr, en voletant d’effroi jusqu’à moi, sans porteur, sans autre
intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme haletant, craquelé,
d’une haute et courte écriture se pelotonnant, cherchant à s’échapper,
flageolante et vide, un télégramme éploré, un télégramme d’agonie—et
j’ai imaginé, malgré moi, ton rire autour.
Cette chambre est pleine de rire, encore, d’un relent de rire que je
sens, que je vois. J’ai acheté un petit abat-jour pour le voir moins,
j’ai essayé d’écrire pour moins entendre: le rire a percé l’abat-jour,
a percé mes oreilles.
J’ai fini: le rire m’a suivi.
Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec toi,
contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t’a
bravé, qui t’a attiré, le rire néfaste qui t’a créé et engendré tout
armé, gros de larmes, inépuisable d’horreur.
Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être
plusieurs: des gens m’en veulent, parce que je n’ai pas voulu d’eux et
de leur amitié, d’autres parce qu’ils n’ont rien à faire. Des voisins,
des confrères ils sont trop! des domestiques, des filles!
J’ai une piste.
Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d’ivoire qui est une
tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une
tour d’immatérialité mauve car la lune et le soleil et les étoiles,
c’est encore trop grossier pour eux. C’est le frère et la sœur: ils
sont poètes puisqu’ils sont frère et sœur et qu’il est poète.
Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par la
volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, avaient
entendu Wagner—dans le texte.
Blonds comme on n’est blond que dans les légendes, beaux comme on est
beau dans l’au-delà, si purs en leurs regards, leurs gestes, leur
démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si ouvertement
ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges par vocation,
ils sont harmonieux en leurs discours et leurs silences et chantent
quand ils veulent parler. Leur affection est pour tous ceux qui
les connaissent une consolation de l’existence et un avant-goût de
l’au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, ils égrènent un chapelet de
sublimités, et épandent, sans la couper, la beauté en des phrases qui
se dorent de tous les ors et se doublent de tout azur. Rien ne trouve
grâce devant eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche,
rien n’existe que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs
hautes chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils
prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes lyriques,
sans violence où l’élégie—la plus noble élégie venait attendrir et
nuancer de discrétion l’audace de son génie.
Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour
séraphins, pour monades et pour Dieux. C’est un délice vivant et si
peu vivant, c’est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas ce que
c’est que les rues, qui ne sait pas ce qu’est le chemin de fer, ce que
sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, sur les mers
et dans les clairs de lune après y avoir été amenée par l’envol d’une
Chimère.
Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c’est ma lettre
anonyme.
Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui et elle,
moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom que je
n’ai jamais prononcé, prénom devant lequel j’ai hésité! Il ne vous a
pas émus, misérables, ce prénom magique, il ne vous a pas retenus comme
au seuil d’une grotte enchantée, comme au seuil du paradis lumineux?
Ah! ah! un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui frappent et
qui font saigner, un mot bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l’a
craché, votre main de scandale et de ténèbre.
Canailles! canailles!
Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse ou
si tu l’as désirée—je ne suis pas de ces gens qui peuvent établir une
distinction, une gradation, un pont entre l’amour et le désir et qui
peuvent entre eux jeter un précipice—, je ne sais même pas si, pour
parler le style de la Bible, tu l’as convoitée: je sais que tu l’as
obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de ton néant lacrymatoire
que tu prodiguais, de ton infortune, de ta souffrance, que tu l’as
souillée de tes supplications et de ton désespoir, que tu as exercé
sur elle le plus effroyable chantage à la tristesse, le chantage à la
pitié, le chantage à la fraternité, le chantage à l’âme-sœur.
Et, de ta Tour d’ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu chez des
marchands de vin et le peuple t’a marché sur les pieds, a grouillé
autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins d’ombre, en des
murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé des fiacres, et ta
sœur—ton rêve de sœur,—a sali ses souliers dans des ruisseaux,
courant, suant, se tachant, culbutant pour le plaisir, pour le plaisir
de trahir.
Dévouement? A toi.
Ah! c’est beau! c’est très beau!
Mais ne me demande pas d’admirer—puisque tu ne peux même pas me
demander de te punir, puisque tu m’es sacré—à cause de ta trahison,
puisque, étant entré dans mon secret par la petite porte, la porte de
l’assassin, tu fais partie de mon secret, comme le meurtrier qui, après
avoir tué le prêtre en son église, demeurait en sûreté en cette église:
jouis du droit d’asile et va... va...
C’est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, et
que tu emplis cette chambre. Non.
Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, une
voix où tout tremble, où tout implore:
—La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de soixante-quinze
ans, incapable de gagner sa vie!...
Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante
et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui
traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation qui,
des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans ma
chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, voix
d’outre-tombe qui prolonge la misère, qui m’offre toutes les misères,
qui m’entraîne dans les mailles du filet de Misère.
* * * * *
Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, chérie,
pour ta haute et câline apparition, pour chasser d’ici la trahison et
la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, ton pensif visage
d’espoir? Ah! je t’aperçois et je ne perçois qu’un rire, un rire
éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire d’hier!
Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout le reste,
ton rire qui clame, qui s’étend sur la trahison et sur la misère qui,
plus effroyable, ensevelit en lui—pour les ressusciter—ma douleur,
mon trouble et mon inquiétude.
* * * * *