Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir, qu'on organisa la réunion
privée, pour le jeudi, à deux heures. La veuve, outrée des misères
qu'on faisait à ses enfants, les charbonniers, ne décolérait plus,
depuis surtout que son cabaret se vidait. Jamais grève n'avait eu
moins soif, les soûlards s'enfermaient chez eux, par crainte de
désobéir au mot d'ordre de sagesse. Aussi Montsou, qui grouillait de
monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et
morne, d'un air de désolation. Plus de bière coulant des comptoirs et
des ventres, les ruisseaux étaient secs. Sur le pavé, au débit
Casimir et à l'estaminet du Progrès, on ne voyait que les faces pâles
des cabaretières interrogeant la route; puis, dans Montsou même, toute
la ligne s'étendait déserte, de l'estaminet Lenfant à l'estaminet
Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le débit de la
Tête-Coupée; seul, l'estaminet Saint-Éloi, que des porions
fréquentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait
jusqu'au Volcan, dont les dames chômaient, faute d'amateurs, bien
qu'elles eussent baissé leur prix de dix sous à cinq sous, vu la
rigueur des temps. C'était un vrai deuil qui crevait le coeur du pays
entier.
--Nom de Dieu! s'était écriée la veuve Désir, en tapant des deux mains
sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en
prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embête!
Pour elle, toutes les autorités, tous les patrons, c'étaient des
gendarmes, un terme de mépris général, dans lequel elle enveloppait
les ennemis du peuple. Et elle avait accueilli avec transport la
demande d'Étienne: sa maison entière appartenait aux mineurs, elle
prêterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-même les
invitations, puisque la loi l'exigeait. D'ailleurs, tant mieux, si la
loi n'était pas contente! on verrait sa gueule. Dès le lendemain, le
jeune homme lui apporta à signer une cinquantaine de lettres, qu'il
avait fait copier par les voisins du coron sachant écrire; et l'on
envoya ces lettres, dans les fosses, aux délégués et à des hommes dont
on était sûr. L'ordre du jour avoué était de discuter la continuation
de la grève; mais, en réalité, on attendait Pluchart, on comptait sur
un discours de lui, pour enlever l'adhésion en masse à l'Internationale.
Le jeudi matin, Étienne fut pris d'inquiétude, en ne voyant pas
arriver son ancien contremaître, qui avait promis par dépêche d'être
là le mercredi soir. Que se passait-il donc? Il était désolé de ne
pouvoir s'entendre avec lui, avant la réunion. Dès neuf heures, il se
rendit à Montsou, dans l'idée que le mécanicien y était peut-être allé
tout droit, sans s'arrêter au Voreux.
--Non, je n'ai pas vu votre ami, répondit la veuve Désir. Mais tout
est prêt, venez donc voir.
Elle le conduisit dans la salle de bal. La décoration en était restée
la même, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de
fleurs en papier peint, et des écussons de carton doré alignant des
noms de saints et de saintes, le long des murs. Seulement, on avait
remplacé la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans
un angle; et, rangés de biais, des bancs garnissaient la salle.
--C'est parfait, déclara Étienne.
--Et, vous savez, reprit la veuve, vous êtes chez vous. Gueulez tant
que ça vous plaira... Faudra que les gendarmes me passent sur le
corps, s'ils viennent.
Malgré son inquiétude, il ne put s'empêcher de sourire en la
regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins
dont un seul réclamait un homme, pour être embrassé; ce qui faisait
dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en
prenait deux chaque soir, à cause de la besogne.
Mais Étienne s'étonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme
la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il
s'écria:
--Tiens! c'est déjà vous!
Souvarine, qui avait travaillé la nuit au Voreux, les machineurs
n'étant pas en grève, venait simplement par curiosité. Quant à
Rasseneur, il semblait gêné depuis deux jours, sa grasse figure ronde
avait perdu son rire débonnaire.
--Pluchart n'est pas arrivé, je suis très inquiet, ajouta Étienne.
Le cabaretier détourna les yeux et répondit entre ses dents:
--Ça ne m'étonne pas, je ne l'attends plus.
--Comment?
Alors, il se décida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave:
--C'est que, moi aussi, je lui ai envoyé une lettre, si tu veux que je
te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai supplié de ne pas venir...
Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-mêmes, sans
nous adresser aux étrangers.
Étienne, hors de lui, tremblant de colère, les yeux dans les yeux du
camarade, répétait en bégayant:
--Tu as fait ça! tu as fait ça!
--J'ai fait ça, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en
Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui...
Mais, vois-tu, je me fous de vos idées, moi! La politique, le
gouvernement, tout ça, je m'en fous! Ce que je désire, c'est que le
mineur soit mieux traité. J'ai travaillé au fond pendant vingt ans,
j'y ai sué tellement de misère et de fatigue, que je me suis juré
d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et,
je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires,
vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus misérable...Quand
il sera forcé par la faim de redescendre, on le salera davantage, la
Compagnie le paiera à coups de trique, comme un chien échappé qu'on
fait rentrer à la niche... Voilà ce que je veux empêcher, entends-tu!
Il haussait la voix, le ventre en avant, planté carrément sur ses
grosses jambes. Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se
confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort.
Est-ce que ce n'était pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup
changer le monde, mettre les ouvriers à la place des patrons, partager
l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des
mille ans pour que ça se réalisât peut-être. Alors, qu'on lui fichât
la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait
pas se casser le nez, c'était de marcher droit, d'exiger les réformes
possibles, d'améliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les
occasions. Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener
la Compagnie à des conditions meilleures; au lieu que, va te faire
fiche! on y crèverait tous, en s'obstinant.
Étienne l'avait laissé parler, la parole coupée par l'indignation.
Puis, il cria:
--Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines?
Un instant, il l'aurait giflé; et, pour résister à la tentation, il se
lança dans la salle à grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs,
au travers desquels il s'ouvrait un passage.
--Fermez la porte au moins, fit remarquer Souvarine. On n'a pas
besoin d'entendre.
Après être allé lui-même la fermer, il s'assit tranquillement sur une
des chaises du bureau. Il avait roulé une cigarette, il regardait les
deux autres de son oeil doux et fin, les lèvres pincées d'un mince
sourire.
--Quand tu te fâcheras, ça n'avance à rien, reprit judicieusement
Rasseneur. Moi, j'ai cru d'abord que tu avais du bon sens. C'était
très bien de recommander le calme aux camarades, de les forcer à ne
pas remuer de chez eux, d'user de ton pouvoir enfin pour le maintien
de l'ordre. Et, maintenant, voilà que tu vas les jeter dans le
gâchis!
A chacune de ses courses au milieu des bancs, Étienne revenait vers le
cabaretier, le saisissait par les épaules, le secouait, en lui criant
ses réponses dans la face.
--Mais, tonnerre de Dieu! je veux bien être calme. Oui, je leur ai
imposé une discipline! oui, je leur conseille encore de ne pas bouger!
Seulement, il ne faut pas qu'on se foute de nous, à la fin!... Tu es
heureux de rester froid. Moi, il y a des heures où je sens ma tête
qui déménage.
C'était, de son côté, une confession. Il se raillait de ses illusions
de néophyte, de son rêve religieux d'une cité où la justice allait
régner bientôt, entre les hommes devenus frères. Un bon moyen
vraiment, se croiser les bras et attendre, si l'on voulait voir les
hommes se manger entre eux jusqu'à la fin du monde, comme des loups.
Non! il fallait s'en mêler, autrement l'injustice serait éternelle,
toujours les riches suceraient le sang des pauvres. Aussi ne se
pardonnait-il pas la bêtise d'avoir dit autrefois qu'on devait bannir
la politique de la question sociale. Il ne savait rien alors, et
depuis il avait lu, il avait étudié. Maintenant, ses idées étaient
mûres, il se vantait d'avoir un système. Pourtant, il l'expliquait
mal, en phrases dont la confusion gardait un peu de toutes les
théories traversées et successivement abandonnées. Au sommet, restait
debout l'idée de Karl Marx: le capital était le résultat de la
spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconquérir
cette richesse volée. Dans la pratique, il s'était d'abord, avec
Proudhon, laissé prendre par la chimère du crédit mutuel, d'une vaste
banque d'échange, qui supprimait les intermédiaires; puis, les
sociétés coopératives de Lassalle, dotées par l'État, transformant peu
à peu la terre en une seule ville industrielle, l'avaient passionné,
jusqu'au jour où le dégoût lui en était venu, devant la difficulté du
contrôle; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait
que tous les instruments du travail fussent rendus à la collectivité.
Mais cela demeurait vague, il ne savait comment réaliser ce nouveau
rêve, empêché encore par les scrupules de sa sensibilité et de sa
raison, n'osant risquer les affirmations absolues des sectaires. Il
en était simplement à dire qu'il s'agissait de s'emparer du
gouvernement, avant tout. Ensuite, on verrait.
--Mais qu'est-ce qu'il te prend? pourquoi passes-tu aux bourgeois?
continua-t-il avec violence, en revenant se planter devant le
cabaretier. Toi-même, tu le disais: il faut que ça pète!
Rasseneur rougit légèrement.
--Oui, je l'ai dit. Et si ça pète, tu verras que je ne suis pas plus
lâche qu'un autre... Seulement, je refuse d'être avec ceux qui
augmentent le gâchis, pour y pêcher une position.
A son tour, Étienne fut pris de rougeur. Les deux hommes ne crièrent
plus, devenus aigres et mauvais, gagnés par le froid de leur rivalité.
C'était, au fond, ce qui outrait les systèmes, jetant l'un à une
exagération révolutionnaire, poussant l'autre à une affectation de
prudence, les emportant malgré eux au-delà de leurs idées vraies, dans
ces fatalités des rôles qu'on ne choisit pas soi-même. Et Souvarine,
qui les écoutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un
mépris silencieux, l'écrasant mépris de l'homme prêt à donner sa vie,
obscurément, sans même en tirer l'éclat du martyre.
--Alors, c'est pour moi que tu dis ça? demanda Étienne. Tu es jaloux?
--Jaloux de quoi? répondit Rasseneur. Je ne me pose pas en grand
homme, je ne cherche pas à créer une section à Montsou, pour en
devenir le secrétaire.
L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta:
--Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brûles
seulement d'être à notre tête, de faire le monsieur en correspondant
avec le fameux Conseil fédéral du Nord!
Un silence régna. Étienne, frémissant, reprit:
--C'est bon... Je croyais n'avoir rien à me reprocher. Toujours je
te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps
avant moi. Mais, puisque tu ne peux souffrir personne à ton côté,
j'agirai désormais tout seul... Et, d'abord, je t'avertis que la
réunion aura lieu, même si Pluchart ne vient pas, et que les camarades
adhéreront malgré toi.
--Oh! adhérer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait... Il faudra
les décider à payer la cotisation.
--Nullement. L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en grève.
Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra à
notre secours.
Rasseneur, du coup, s'emporta.
--Eh bien! nous allons voir... J'en suis, de ta réunion, et je
parlerai. Oui, je ne te laisserai pas tourner la tête aux amis, je
les éclairerai sur leurs intérêts véritables. Nous saurons lequel ils
entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de
toi, qui as tout bouleversé chez nous, en moins d'une année... Non!
non! fous-moi la paix! c'est maintenant à qui écrasera l'autre!
Et il sortit, en faisant claquer la porte. Les guirlandes de fleurs
tremblèrent au plafond, les écussons dorés sautèrent contre les murs.
Puis, la grande salle retomba à sa paix lourde.
Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table. Après avoir
marché un instant en silence, Étienne se soulageait longuement.
Était-ce sa faute, si on lâchait ce gros fainéant pour venir à lui? et
il se défendait d'avoir recherché la popularité, il ne savait pas même
comment tout cela s'était fait, la bonne amitié du coron, la confiance
des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux, à cette heure. Il
s'indignait qu'on l'accusât de vouloir pousser au gâchis par ambition,
il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternité.
Brusquement, il s'arrêta devant Souvarine, il cria:
--Vois-tu, si je savais coûter une goutte de sang à un ami, je
filerais tout de suite en Amérique!
Le machineur haussa les épaules, et un sourire amincit de nouveau ses
lèvres.
--Oh! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que ça fait? la terre en a
besoin.
Étienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre côté de
la table. Cette face blonde, dont les yeux rêveurs s'ensauvageaient
parfois d'une clarté rouge, l'inquiétait, exerçait sur sa volonté une
action singulière. Sans que le camarade parlât, conquis par ce
silence même, il se sentait absorbé peu à peu.
--Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu à ma place? N'ai-je pas raison
de vouloir agir?... Le mieux, n'est-ce pas? est de nous mettre de
cette Association.
Souvarine, après avoir soufflé lentement un jet de fumée, répondit par
son mot favori:
--Oui, des bêtises! mais, en attendant, c'est toujours ça...
D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientôt. Il s'en occupe.
--Qui donc?
--Lui!
Il avait prononcé ce mot à demi-voix, d'un air de ferveur religieuse,
en jetant un regard vers l'Orient. C'était du maître qu'il parlait,
de Bakounine l'exterminateur.
--Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que
tes savants sont des lâches, avec leur évolution... Avant trois ans,
l'Internationale, sous ses ordres, doit écraser le vieux monde.
Étienne tendait les oreilles, très attentif. Il brûlait de
s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le
machineur ne lâchait que de rares paroles obscures, comme s'il en eût
gardé pour lui les mystères.
--Mais enfin explique-moi... Quel est votre but?
--Tout détruire... Plus de nations, plus de gouvernements, plus de
propriété, plus de Dieu ni de culte.
--J'entends bien. Seulement, à quoi ça vous mène-t-il?
--A la commune primitive et sans forme, à un monde nouveau, au
recommencement de tout.
--Et les moyens d'exécution? comment comptez-vous vous y prendre?
--Par le feu, par le poison, par le poignard. Le brigand est le vrai
héros, le vengeur populaire, le révolutionnaire en action, sans
phrases puisées dans les livres. Il faut qu'une série d'effroyables
attentats épouvantent les puissants et réveillent le peuple.
En parlant, Souvarine devenait terrible. Une extase le soulevait sur
sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux pâles, et ses mains
délicates étreignaient le bord de la table, à la briser. Saisi de
peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait reçu
la vague confidence, des mines chargées sous les palais du tzar, des
chefs de la police abattus à coups de couteau ainsi que des sangliers,
une maîtresse à lui, la seule femme qu'il eût aimée, pendue à Moscou,
un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux,
une dernière fois.
--Non! non! murmura Étienne, avec un grand geste qui écartait ces
abominables visions, nous n'en sommes pas encore là, chez nous.
L'assassinat, l'incendie, jamais! C'est monstrueux, c'est injuste,
tous les camarades se lèveraient pour étrangler le coupable!
Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au rêve
sombre de cette extermination du monde, fauché comme un champ de
seigle, à ras de terre. Ensuite, que ferait-on, comment
repousseraient les peuples? Il exigeait une réponse.
--Dis-moi ton programme. Nous voulons savoir où nous allons, nous
autres.
Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noyé et perdu:
--Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils
empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution.
Cela fit rire Étienne, malgré le froid que la réponse lui avait
soufflé sur la chair. Du reste, il confessait volontiers qu'il y
avait du bon dans ces idées, dont l'effrayante simplicité l'attirait.
Seulement, ce serait donner la partie trop belle à Rasseneur, si l'on
en contait de pareilles aux camarades. Il s'agissait d'être pratique.
La veuve Désir leur proposa de déjeuner. Ils acceptèrent, ils
passèrent dans la salle du cabaret, qu'une cloison mobile séparait du
bal, pendant la semaine. Lorsqu'ils eurent fini leur omelette et leur
fromage, le machineur voulut partir; et, comme l'autre le retenait:
--A quoi bon? pour vous entendre dire des bêtises inutiles!... J'en
ai assez vu. Bonsoir!
Il s'en alla de son air doux et obstiné, une cigarette aux lèvres.
L'inquiétude d'Étienne croissait. Il était une heure, décidément
Pluchart lui manquait de parole. Vers une heure et demie, les
délégués commencèrent à paraître, et il dut les recevoir, car il
désirait veiller aux entrées, de peur que la Compagnie n'envoyât ses
mouchards habituels. Il examinait chaque lettre d'invitation,
dévisageait les gens; beaucoup, d'ailleurs, pénétraient sans lettre,
il suffisait qu'il les connût, pour qu'on leur ouvrît la porte. Comme
deux heures sonnaient, il vit arriver Rasseneur, qui acheva sa pipe
devant le comptoir, en causant, sans hâte. Ce calme goguenard acheva
de l'énerver, d'autant plus que des farceurs étaient venus, simplement
pour la rigolade, Zacharie, Mouquet, d'autres encore: ceux-là se
fichaient de la grève, trouvaient drôle de ne rien faire; et,
attablés, dépensant leurs derniers deux sous à une chope, ils
ricanaient, ils blaguaient les camarades, les convaincus, qui allaient
avaler leur langue d'embêtement.
Un nouveau quart d'heure s'écoula. On s'impatientait dans la salle.
Alors, Étienne, désespéré, eut un geste de résolution. Et il se
décidait à entrer, quand la veuve Désir, qui allongeait la tête
au-dehors, s'écria:
--Mais le voilà, votre monsieur!
C'était Pluchart, en effet. Il arrivait en voiture, traîné par un
cheval poussif. Tout de suite, il sauta sur le pavé, mince, bellâtre,
la tête carrée et trop grosse, ayant sous sa redingote de drap noir
l'endimanchement d'un ouvrier cossu. Depuis cinq ans, il n'avait plus
donné un coup de lime, et il se soignait, se peignait surtout avec
correction, vaniteux de ses succès de tribune; mais il gardait des
raideurs de membres, les ongles de ses mains larges ne repoussaient
pas, mangés par le fer. Très actif, il servait son ambition, en
battant la province sans relâche, pour le placement de ses idées.
--Ah! ne m'en veuillez pas! dit-il, devançant les questions et les
reproches. Hier, conférence à Preuilly le matin, réunion le soir à
Valençay. Aujourd'hui, déjeuner à Marchiennes, avec Sauvagnat...
Enfin, j'ai pu prendre une voiture. Je suis exténué, vous entendez ma
voix. Mais ça ne fait rien, je parlerai tout de même.
Il était sur le seuil du Bon-Joyeux, lorsqu'il se ravisa.
--Sapristi! et les cartes que j'oublie! Nous serions propres!
Il revint à la voiture, que le cocher remisait, et il tira du coffre
une petite caisse de bois noir, qu'il emporta sous son bras.
Étienne, rayonnant, marchait dans son ombre, tandis que Rasseneur,
consterné, n'osait lui tendre la main. L'autre la lui serrait déjà,
et il dit à peine un mot rapide de la lettre: quelle drôle d'idée!
pourquoi ne pas faire cette réunion? on devait toujours faire une
réunion, quand on le pouvait. La veuve Désir lui offrit de prendre
quelque chose, mais il refusa. Inutile! il parlait sans boire.
Seulement, il était pressé, parce que, le soir, il comptait pousser
jusqu'à Joiselle, où il voulait s'entendre avec Legoujeux. Tous alors
entrèrent en paquet dans la salle de bal. Maheu et Levaque, qui
arrivaient en retard, suivirent ces messieurs. Et la porte fut fermée
à clef, pour être chez soi, ce qui fit ricaner plus haut les
blagueurs, Zacharie ayant crié à Mouquet qu'ils allaient peut-être
bien foutre un enfant à eux tous, là-dedans.
Une centaine de mineurs attendaient sur les banquettes, dans l'air
enfermé de la salle, où les odeurs chaudes du dernier bal remontaient
du parquet. Des chuchotements coururent, les têtes se tournèrent,
pendant que les nouveaux venus s'asseyaient aux places vides. On
regardait le monsieur de Lille, la redingote noire causait une
surprise et un malaise.
Mais, immédiatement, sur la proposition d'Étienne, on constitua le
bureau. Il lançait des noms, les autres approuvaient en levant la
main. Pluchart fut nommé président, puis on désigna comme assesseurs
Maheu et Étienne lui-même. Il y eut un remuement de chaises, le
bureau s'installait; et l'on chercha un instant le président disparu
derrière la table, sous laquelle il glissait la caisse, qu'il n'avait
pas lâchée. Quand il reparut, il tapa légèrement du poing pour
réclamer l'attention; ensuite, il commença d'une voix enrouée:
--Citoyens...
Une petite porte s'ouvrit, il dut s'interrompre. C'était la veuve
Désir, qui, faisant le tour par la cuisine, apportait six chopes sur
un plateau.
--Ne vous dérangez pas, murmura-t-elle. Lorsqu'on parle, on a soif.
Maheu la débarrassa et Pluchart put continuer. Il se dit très touché
du bon accueil des travailleurs de Montsou, il s'excusa de son retard,
en parlant de sa fatigue et de sa gorge malade. Puis, il donna la
parole au citoyen Rasseneur, qui la demandait.
Déjà, Rasseneur se plantait à côté de la table, près des chopes. Une
chaise retournée lui servait de tribune. Il semblait très ému, il
toussa avant de lancer à pleine voix:
--Camarades...
Ce qui faisait son influence sur les ouvriers des fosses, c'était la
facilité de sa parole, la bonhomie avec laquelle il pouvait leur
parler pendant des heures, sans jamais se lasser. Il ne risquait
aucun geste, restait lourd et souriant, les noyait, les étourdissait,
jusqu'à ce que tous criassent: «Oui, oui, c'est bien vrai, tu as
raison!» Pourtant, ce jour-là, dès les premiers mots, il avait senti
une opposition sourde. Aussi avançait-il prudemment. Il ne discutait
que la continuation de la grève, il attendait d'être applaudi, avant
de s'attaquer à l'Internationale. Certes, l'honneur défendait de
céder aux exigences de la Compagnie; mais, que de misères! quel avenir
terrible, s'il fallait s'obstiner longtemps encore! Et, sans se
prononcer pour la soumission, il amollissait les courages, il montrait
les corons mourant de faim, il demandait sur quelles ressources
comptaient les partisans de la résistance. Trois ou quatre amis
essayèrent de l'approuver, ce qui accentua le silence froid du plus
grand nombre, la désapprobation peu à peu irritée qui accueillait ses
phrases. Alors, désespérant de les reconquérir, la colère l'emporta,
il leur prédit des malheurs, s'ils se laissaient tourner la tête par
des provocations venues de l'étranger. Les deux tiers s'étaient
levés, se fâchaient, voulaient l'empêcher d'en dire davantage,
puisqu'il les insultait, en les traitant comme des enfants incapables
de se conduire. Et lui, buvant coup sur coup des gorgées de bière,
parlait quand même au milieu du tumulte, criait violemment qu'il
n'était pas né, bien sûr, le gaillard qui l'empêcherait de faire son
devoir!
Pluchart était debout. Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du
poing sur la table, il répétait de sa voix étranglée:
--Citoyens... citoyens...
Enfin, il obtint un peu de calme, et la réunion, consultée, retira la
parole à Rasseneur. Les délégués qui avaient représenté les fosses,
dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enragés
par la faim, travaillés d'idées nouvelles. C'était un vote réglé à
l'avance.
--Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing à
Rasseneur.
Étienne s'était penché, derrière le dos du président, pour apaiser
Maheu, très rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite.
--Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole.
Un silence profond se fit. Il parla. Sa voix sortait, pénible et
rauque; mais il s'y était habitué, toujours en course, promenant sa
laryngite avec son programme. Peu à peu, il l'enflait et en tirait
des effets pathétiques. Les bras ouverts, accompagnant les périodes
d'un balancement d'épaules, il avait une éloquence qui tenait du
prône, une façon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont
le ronflement monotone finissait par convaincre.
Et il plaça son discours sur la grandeur et les bienfaits de
l'Internationale, celui qu'il déballait d'abord, dans les localités où
il débutait. Il en expliqua le but, l'émancipation des travailleurs;
il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la
province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanité.
Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les étages, dressaient
l'immense cathédrale du monde futur. Puis, c'était l'administration
intérieure: il lut les statuts, parla des congrès, indiqua
l'importance croissante de l'oeuvre, l'élargissement du programme,
qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant à la
liquidation sociale, pour en finir avec le salariat. Plus de
nationalités, les ouvriers du monde entier réunis dans un besoin
commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la
société libre, où celui qui ne travaillerait pas, ne récolterait pas!
Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le
plafond enfumé dont l'écrasement rabattait les éclats de sa voix.
Une houle agita les têtes. Quelques-uns crièrent:
--C'est ça!... Nous en sommes!
Lui, continuait. C'était la conquête du monde avant trois ans. Et il
énumérait les peuples conquis. De tous côtés pleuvaient les
adhésions. Jamais religion naissante n'avait fait tant de fidèles.
Puis, quand on serait les maîtres, on dicterait des lois aux patrons,
ils auraient à leur tour le poing sur la gorge.
--Oui! oui!... C'est eux qui descendront!
D'un geste, il réclama le silence. Maintenant, il abordait la
question des grèves. En principe, il les désapprouvait, elles étaient
un moyen trop lent, qui aggravait plutôt les souffrances de l'ouvrier.
Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient inévitables, il
fallait s'y résoudre, car elles avaient l'avantage de désorganiser le
capital. Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une
providence pour les grévistes, il citait des exemples: à Paris, lors
de la grève des bronziers, les patrons avaient tout accordé d'un coup,
pris de terreur à la nouvelle que l'Internationale envoyait des
secours; à Londres, elle avait sauvé les mineurs d'une houillère, en
rapatriant à ses frais un convoi de Belges, appelés par le
propriétaire de la mine. Il suffisait d'adhérer, les Compagnies
tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande armée des
travailleurs, décidés à mourir les uns pour les autres, plutôt que de
rester les esclaves de la société capitaliste.
Des applaudissements l'interrompirent. Il s'essuyait le front avec
son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait. Quand
il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui coupèrent la
parole.
--Ça y est! dit-il rapidement à Étienne. Ils en ont assez... Vite!
les cartes!
Il avait plongé sous la table, il reparut avec la petite caisse de
bois noir.
--Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de
membres. Que vos délégués s'approchent, je les leur remettrai, et ils
les distribueront... Plus tard, on réglera tout.
Rasseneur s'élança, protesta encore. De son côté, Étienne s'agitait,
ayant à prononcer un discours. Une confusion extrême s'ensuivit.
Levaque lançait les poings en avant, comme pour se battre. Debout,
Maheu parlait, sans qu'on pût distinguer un seul mot. Dans ce
redoublement de tumulte, une poussière montait du parquet, la
poussière volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur
forte des herscheuses et des galibots.
Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Désir l'emplit de son
ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante:
--Taisez-vous donc, nom de Dieu!... V'là les gendarmes!
C'était le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard,
pour dresser procès-verbal et dissoudre la réunion. Quatre gendarmes
l'accompagnaient. Depuis cinq minutes, la veuve les amusait à la
porte, en répondant qu'elle était chez elle, qu'on avait bien le droit
de réunir des amis. Mais on l'avait bousculée, et elle accourait
prévenir ses enfants.
--Faut filer par ici, reprit-elle. Il y a un sale gendarme qui garde
la cour. Ça ne fait rien, mon petit bûcher ouvre sur la ruelle...
Dépêchez-vous donc!
Déjà, le commissaire frappait à coups de poing; et, comme on n'ouvrait
pas, il menaçait d'enfoncer la porte. Un mouchard avait dû parler,
car il criait que la réunion était illégale, un grand nombre de
mineurs se trouvant là sans lettre d'invitation.
Dans la salle, le trouble augmentait. On ne pouvait se sauver ainsi,
on n'avait pas même voté, ni pour l'adhésion, ni pour la continuation
de la grève. Tous s'entêtaient à parler à la fois. Enfin, le
président eut l'idée d'un vote par acclamation. Des bras se levèrent,
les délégués déclarèrent en hâte qu'ils adhéraient au nom des
camarades absents. Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de
Montsou devinrent membres de l'Internationale.
Cependant, la débandade commençait. Protégeant la retraite, la veuve
Désir était allée s'accoter contre la porte, que les crosses des
gendarmes ébranlaient dans son dos. Les mineurs enjambaient les
bancs, s'échappaient à la file, par la cuisine et le bûcher.
Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de
ses injures, rêvant de se faire offrir une chope, pour se remettre.
Étienne, après s'être emparé de la petite caisse, attendait avec
Pluchart et Maheu, qui tenaient à honneur de sortir les derniers.
Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en
présence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore
barricade.
--Ça vous avance à grand-chose, de tout casser chez moi! dit-elle.
Vous voyez bien qu'il n'y a personne.
Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaça
simplement de la conduire en prison. Et il s'en alla pour verbaliser,
il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et
de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des
camarades, se fichaient de la force armée.
Dehors, dans la ruelle, Étienne, embarrassé de la caisse, galopa,
suivi des autres. L'idée brusque de Pierron lui vint, il demanda
pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, répondit
qu'il était malade: une maladie complaisante, la peur de se
compromettre. On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arrêter, il
déclara qu'il repartait à l'instant pour Joiselle, où Legoujeux
attendait des ordres. Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit
pas la course, les talons en l'air, tous lancés au travers de Montsou.
Des mots s'échangeaient, entrecoupés par le halètement des poitrines.
Étienne et Maheu riaient de confiance, certains désormais du triomphe:
lorsque l'Internationale aurait envoyé des secours, ce serait la
Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail. Et, dans cet
élan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pavé des
routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de
farouche, une violence dont le vent allait enfiévrer les corons, aux
quatre coins du pays.
V
Une autre quinzaine s'écoula. On était aux premiers jours de janvier,
par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine. Et la
misère avait empiré encore, les corons agonisaient d'heure en heure,
sous la disette croissante. Quatre mille francs, envoyés de Londres,
par l'Internationale, n'avaient pas donné trois jours de pain. Puis,
rien n'était venu. Cette grande espérance morte abattait les
courages. Sur qui compter maintenant, puisque leurs frères eux-mêmes
les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver,
isolés du monde.
Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante.
Étienne s'était multiplié avec les délégués: on ouvrait des
souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'à Paris;
on faisait des quêtes, on organisait des conférences. Ces efforts
n'aboutissaient guère, l'opinion, qui s'était émue d'abord, devenait
indifférente, depuis que la grève s'éternisait, très calme, sans
drames passionnants. A peine de maigres aumônes suffisaient-elles à
soutenir les familles les plus pauvres. Les autres vivaient en
engageant les nippes, en vendant pièce à pièce le ménage. Tout filait
chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine,
des meubles même. Un instant, on s'était cru sauvé, les petits
détaillants de Montsou, tués par Maigrat, avaient offert des crédits,
pour tâcher de lui reprendre la clientèle; et, durant une semaine,
Verdonck l'épicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent
en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'épuisaient, les trois
s'arrêtèrent. Des huissiers s'en réjouirent, il n'en résultait qu'un
écrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs.
Plus de crédit nulle part, plus une vieille casserole à vendre, on
pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.
Étienne aurait vendu sa chair. Il avait abandonné ses appointements,
il était allé à Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de
drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu. Seules,
les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides,
disait-il. Son désespoir était que la grève se fût produite trop tôt,
lorsque la caisse de prévoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir.
Il y voyait la cause unique du désastre, car les ouvriers
triompheraient sûrement des patrons, le jour où ils trouveraient dans
l'épargne l'argent nécessaire à la résistance. Et il se rappelait les
paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser à la grève,
pour détruire les premiers fonds de la caisse.
La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le
bouleversait. Il préférait sortir, se fatiguer en promenades
lointaines. Un soir, comme il rentrait et qu'il passait près de
Réquillart, il avait aperçu, au bord de la route, une vieille femme
évanouie. Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, après l'avoir
relevée, il s'était mis à héler une fille, qu'il voyait de l'autre
côté de la palissade.
--Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette. Aide-moi
donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.
La Mouquette, apitoyée aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la
masure branlante que son père s'était ménagée au milieu des décombres.
Elle en ressortit aussitôt avec du genièvre et un pain. Le genièvre
ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulûment.
C'était la mère d'un mineur, elle habitait un coron, du côté de
Cougny, et elle était tombée là, en revenant de Joiselle, où elle
avait tenté vainement d'emprunter dix sous à une soeur. Lorsqu'elle
eut mangé, elle s'en alla, étourdie.
Étienne était resté dans le champ vague de Réquillart, dont les
hangars écroulés disparaissaient sous les ronces.
--Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.
Et, comme il hésitait:
--Alors, tu as toujours peur de moi?
Il la suivit, gagné par son rire. Ce pain qu'elle avait donné de si
grand coeur, l'attendrissait. Elle ne voulut pas le recevoir dans la
chambre du père, elle l'emmena dans sa chambre à elle, où elle versa
tout de suite deux petits verres de genièvre. Cette chambre était
très propre, il lui en fit compliment. D'ailleurs, la famille ne
semblait manquer de rien: le père continuait son service de
palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras
croisés, s'était mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous
par jour. On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus
fainéante pour ça.
--Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment
par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?
Il ne put s'empêcher de rire, lui aussi, tellement elle avait lancé ça
d'un air mignon.
--Mais je t'aime bien, répondit-il.
--Non, non, pas comme je veux... Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis? ça me ferait tant plaisir!
C'était vrai, elle le lui demandait depuis six mois. Il la regardait
toujours, se collant à lui, l'étreignant de ses deux bras
frissonnants, la face levée dans une telle supplication d'amour, qu'il
en était très touché. Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau,
avec son teint jauni, mangé par le charbon; mais ses yeux luisaient
d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de
désir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si
humble, si ardent, il n'osa plus refuser.
--Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!
Et elle se livra dans une maladresse et un évanouissement de vierge,
comme si c'était la première fois, et qu'elle n'eût jamais connu
d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui déborda de
reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.
Étienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune. On ne se
vantait pas d'avoir eu la Mouquette. En s'en allant, il se jura de ne
point recommencer. Et il lui gardait un souvenir amical pourtant,
elle était une brave fille.
Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit
lui firent oublier l'aventure. Le bruit courait que la Compagnie
consentirait peut-être à une concession, si les délégués tentaient une
nouvelle démarche près du directeur. Du moins, des porions avaient
répandu ce bruit. La vérité était que, dans la lutte engagée, la mine
souffrait plus encore que les mineurs. Des deux côtés, l'obstination
entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le
capital se détruisait. Chaque jour de chômage emportait des centaines
de mille francs. Toute machine qui s'arrête est une machine morte.
L'outillage et le matériel s'altéraient, l'argent immobilisé fondait,
comme une eau bue par du sable. Depuis que le faible stock de houille
s'épuisait sur le carreau des fosses, la clientèle parlait de
s'adresser en Belgique; et il y avait là, pour l'avenir, une menace.
Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec
soin, c'étaient les dégâts croissants, dans les galeries et les
tailles. Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois
cassaient de toutes parts, des éboulements se produisaient à chaque
heure. Bientôt, les désastres étaient devenus tels, qu'ils devaient
nécessiter de longs mois de réparation, avant que l'abattage pût être
repris. Déjà, des histoires couraient la contrée: à Crèvecoeur, trois
cents mètres de voie s'étaient effondrés d'un bloc, bouchant l'accès
de la veine Cinq-Paumes; à Madeleine, la veine Maugrétout s'émiettait
et s'emplissait d'eau. La Direction refusait d'en convenir, lorsque,
brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcée
d'avouer. Un matin, près de la Piolaine, on trouva le sol fendu
au-dessus de la galerie nord de Mirou, éboulée de la veille; et, le
lendemain, ce fut un affaissement intérieur du Voreux qui ébranla tout
un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaître.
Étienne et les délégués hésitaient à risquer une démarche, sans
connaître les intentions de la Régie. Dansaert, qu'ils interrogèrent,
évita de répondre: certainement, on déplorait le malentendu, on ferait
tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne précisait pas.
Ils finirent par décider qu'ils se rendraient près de M. Hennebeau,
pour mettre la raison de leur côté; car ils ne voulaient pas qu'on les
accusât plus tard d'avoir refusé à la Compagnie une occasion de
reconnaître ses torts. Seulement, ils jurèrent de ne céder sur rien,
de maintenir quand même leurs conditions, qui étaient les seules
justes.
L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour où le coron tombait à la
misère noire. Elle fut moins cordiale que la première. Maheu parla
encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces
messieurs n'avaient rien de nouveau à leur dire. D'abord,
M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui était parvenu,
les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'entêteraient
dans leur révolte détestable; et cette raideur autoritaire produisit
l'effet le plus fâcheux, à tel point que, si les délégués s'étaient
dérangés avec des intentions conciliantes, la façon dont on les
recevait aurait suffi à les faire s'obstiner davantage. Ensuite, le
directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles:
ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage à part,
tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont
on l'accusait de profiter. Du reste, il ajoutait qu'il prenait
l'offre sur lui, que rien n'était résolu, qu'il se flattait pourtant
d'obtenir à Paris cette concession. Mais les délégués refusèrent et
répétèrent leurs exigences: le maintien de l'ancien système, avec une
hausse de cinq centimes par berline. Alors, il avoua qu'il pouvait
traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs
femmes et de leurs petits mourant de faim. Et, les yeux à terre, le
crâne dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche. On se
sépara brutalement. M. Hennebeau faisait claquer les portes.
Étienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons
sur le pavé, dans la rage muette des vaincus poussés à bout.
Vers deux heures, les femmes du coron tentèrent, de leur côté, une
démarche près de Maigrat. Il n'y avait plus que cet espoir, fléchir
cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de crédit. C'était une
idée de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des
gens. Elle décida la Brûlé et la Levaque à l'accompagner; quant à la
Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter
Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guérir. D'autres
femmes se joignirent à la bande, elles étaient bien une vingtaine.
Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur
de la route, sombres et misérables, ils hochèrent la tête
d'inquiétude. Des portes se fermèrent, une dame cacha son argenterie.
On les rencontrait ainsi pour la première fois, et rien n'était d'un
plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gâtait, quand les femmes
battaient ainsi les chemins. Chez Maigrat, il y eut une scène
violente. D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de
croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ça, c'était gentil, de
s'être entendu, pour apporter l'argent d'un coup. Puis, dès que la
Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter. Est-ce qu'elles
se fichaient du monde? Encore du crédit, elles rêvaient donc de le
mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de
pain! Et il les renvoyait à l'épicier Verdonck, aux boulangers
Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant.
Les femmes l'écoutaient d'un air d'humilité peureuse, s'excusaient,
guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir. Il recommença à
dire des farces, il offrit sa boutique à la Brûlé, si elle le prenait
pour galant. Une telle lâcheté les tenait toutes, qu'elles en rirent;
et la Levaque renchérit, déclara qu'elle voulait bien, elle. Mais il
fut aussitôt grossier, il les poussa vers la porte. Comme elles
insistaient, suppliantes, il en brutalisa une. Les autres, sur le
trottoir, le traitèrent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras
en l'air dans un élan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en
criant qu'un homme pareil ne méritait pas de manger.
Le retour au coron fut lugubre. Quand les femmes rentrèrent les mains
vides, les hommes les regardèrent, puis baissèrent la tête. C'était
fini, la journée s'achèverait sans une cuillerée de soupe; et les
autres journées s'étendaient dans une ombre glacée, où ne luisait pas
un espoir. Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre.
Cet excès de misère les faisait s'entêter davantage, muets, comme des
bêtes traquées, résolues à mourir au fond de leur trou, plutôt que
d'en sortir. Qui aurait osé parler le premier de soumission? on avait
juré avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient,
ainsi qu'on tenait à la fosse, quand il y en avait un sous un
éboulement. Ça se devait, ils étaient là-bas à une bonne école pour
savoir se résigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours,
lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'âge de douze ans; et leur
dévouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers
de leur métier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort,
une vantardise du sacrifice.
Chez les Maheu, la soirée fut affreuse. Tous se taisaient, assis
devant le feu mourant, où fumait la dernière pâtée d'escaillage.
Après avoir vidé les matelas poignée à poignée, on s'était décidé
l'avant-veille à vendre pour trois francs le coucou; et la pièce
semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait
plus de son bruit. Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait
d'autre luxe que la boîte de carton rose, un ancien cadeau de Maheu,
auquel la Maheude tenait comme à un bijou. Les deux bonnes chaises
étaient parties, le père Bonnemort et les enfants se serraient sur un
vieux banc moussu, rentré du jardin. Et le crépuscule livide qui
tombait semblait augmenter le froid.
--Quoi faire? répéta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.
Étienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de
l'impératrice, collés contre le mur. Il les en aurait arrachés depuis
longtemps, sans la famille qui les défendait, pour l'ornement. Aussi
murmura-t-il, les dents serrées:
--Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous
regardent crever!
--Si je portais la boîte? reprit la femme toute pâle, après une
hésitation.
Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tête sur
la poitrine, s'était redressé.
--Non, je ne veux pas!
Péniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la pièce. Était-ce
Dieu possible, d'en être réduit à cette misère! le buffet sans une
miette, plus rien à vendre, pas même une idée pour avoir un pain! Et
le feu qui allait s'éteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle
avait envoyée le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui était
revenue les mains vides, en disant que la Compagnie défendait la
glane. Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si
l'on volait quelqu'un, à ramasser les brins de charbon perdus! La
petite, désespérée, racontait qu'un homme l'avait menacée d'une gifle;
puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser
battre.
--Et ce bougre de Jeanlin? cria la mère, où est-il encore, je vous le
demande?... Il devait apporter de la salade: on en aurait brouté
comme des bêtes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas. Hier
déjà, il a découché. Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a
toujours l'air d'avoir le ventre plein.
--Peut-être, dit Étienne, ramasse-t-il des sous sur la route.
Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.
--Si je savais ça!... Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer
et me tuer ensuite.
Maheu, de nouveau, s'était affaissé, au bord de la table. Lénore et
Henri, étonnés qu'on ne mangeât pas, commençaient à geindre; tandis
que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la
langue dans sa bouche, pour tromper sa faim. Personne ne parla plus,
tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le
grand-père toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se
tournaient en hydropisie, le père asthmatique, les genoux enflés
d'eau, la mère et les petits travaillés de la scrofule et de l'anémie
héréditaires. Sans doute, le métier voulait ça; on ne s'en plaignait
que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et déjà l'on
tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver
à souper. Quoi faire, où aller, mon Dieu?
Alors, dans le crépuscule dont la morne tristesse assombrissait de
plus en plus la pièce, Étienne, qui hésitait depuis un instant, se
décida, le coeur crevé.
--Attendez-moi, dit-il. Je vais voir quelque part.
Et il sortit. L'idée de la Mouquette lui était venue. Elle devait
bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers. Cela le fâchait,
d'être ainsi forcé de retourner à Réquillart: cette fille lui
baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne
lâchait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle,
s'il le fallait.
--Moi aussi, je vais voir, dit à son tour la Maheude. C'est trop
bête.
Elle rouvrit la porte derrière le jeune homme et la rejeta violemment,
laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarté d'un
bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer. Dehors, une courte
réflexion l'arrêta. Puis, elle entra chez les Levaque.
--Dis donc, je t'ai prêté un pain, l'autre jour. Si tu me le rendais.
Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'était guère encourageant;
et la maison sentait la misère plus que la sienne.
La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu éteint, tandis que
Levaque, soûlé par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la
table. Adossé au mur, Bouteloup frottait machinalement ses épaules,
avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mangé les économies, et
qui s'étonne d'avoir à se serrer le ventre.
--Un pain, ah! ma chère, répondit la Levaque. Moi qui voulais t'en
emprunter un autre!
Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui
écrasa la face contre la table.
--Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ça te brûle les boyaux!... Au lieu
de te faire payer à boire, est-ce que tu n'aurais pas dû demander
vingt sous à un ami?
Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la saleté du
ménage, abandonné depuis si longtemps déjà, qu'une odeur insupportable
s'exhalait du carreau. Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son
fils, ce gueux de Bébert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle
criait que ce serait un fameux débarras, s'il ne revenait plus. Puis,
elle dit qu'elle allait se coucher. Au moins, elle aurait chaud.
Elle bouscula Bouteloup.
--Allons, houp! montons... Le feu est mort, pas besoin d'allumer la
chandelle pour voir les assiettes vides... Viens-tu à la fin, Louis?
Je te dis que nous nous couchons. On se colle, ça soulage... Et que
ce nom de Dieu de saoulard crève ici de froid tout seul!
Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa résolument par les
jardins, pour se rendre chez les Pierron. Des rires s'entendaient.
Elle frappa, et il y eut un brusque silence. On mit une grande minute
à lui ouvrir.
--Tiens! c'est toi, s'écria la Pierronne en affectant une vive
surprise. Je croyais que c'était le médecin.
Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis
devant un grand feu de houille.
--Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas. La figure a l'air bonne,
c'est dans le ventre que ça le travaille. Alors, il lui faut de la
chaleur, on brûle tout ce qu'on a.
Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair
grasse. Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade.
D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur
de lapin: bien sûr qu'on avait déménagé le plat. Des miettes
traînaient sur la table; et, au beau milieu, elle aperçut une
bouteille de vin oubliée.
--Maman est allée à Montsou pour tâcher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne. Nous nous morfondons à l'attendre.
Mais sa voix s'étrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et
elle aussi était tombée sur la bouteille. Tout de suite, elle se
remit, elle raconta l'histoire: oui, c'était du vin, les bourgeois de
la Piolaine lui avaient apporté cette bouteille-là pour son homme, à
qui le médecin ordonnait du bordeaux. Et elle ne tarissait pas en
remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas
fière, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-même ses aumônes!
--Je sais, dit la Maheude, je les connais.
Son coeur se serrait à l'idée que le bien va toujours aux moins
pauvres. Jamais ça ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porté
de l'eau à la rivière. Comment ne les avait-elle pas vus dans le
coron? Peut-être tout de même en aurait-elle tiré quelque chose.
--J'étais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait
plus gras chez vous que chez nous... As-tu seulement du vermicelle, à
charge de revanche?
La Pierronne se désespéra bruyamment.
--Rien du tout, ma chère. Pas ce qui s'appelle un grain de semoule...
Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point réussi. Nous allons
nous coucher sans souper.
A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle
tapa du poing contre la porte. C'était cette coureuse de Lydie
qu'elle avait enfermée, disait-elle, pour la punir de n'être rentrée
qu'à cinq heures, après toute une journée de vagabondage. On ne
pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.
Cependant, la Maheude restait debout, sans se décider à partir. Ce
grand feu la pénétrait d'un bien-être douloureux, la pensée qu'on
mangeait là, lui creusait l'estomac davantage. Évidemment, ils
avaient renvoyé la vieille et enfermé la petite, pour bâfrer leur
lapin. Ah! on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ça
portait bonheur à sa maison!
--Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.
Dehors, la nuit était tombée, et la lune, derrière des nuages,
éclairait la terre d'une clarté louche. Au lieu de retraverser les
jardins, la Maheude fit le tour, désolée, n'osant rentrer chez elle.
Mais, le long des façades mortes, toutes les portes sentaient la
famine et sonnaient le creux. A quoi bon frapper? c'était misère et
compagnie. Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de
l'oignon elle-même était partie, cette odeur forte qui annonçait le
coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur
des vieux caveaux, l'humidité des trous où rien ne vit. Les bruits
vagues se mouraient, des larmes étouffées, des jurons perdus; et, dans
le silence qui s'alourdissait peu à peu, on entendait venir le sommeil
de la faim, l'écrasement des corps jetés en travers des lits, sous les
cauchemars des ventres vides.
Comme elle passait devant l'église, elle vit une ombre filer
rapidement. Un espoir la fit se hâter, car elle avait reconnu le curé
de Montsou, l'abbé Joire, qui disait la messe le dimanche à la
chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, où le
règlement de quelque affaire l'avait appelé. Le dos rond, il courait
de son air d'homme gras et doux, désireux de vivre en paix avec tout
le monde. S'il avait fait sa course à la nuit, ce devait être pour ne
pas se compromettre au milieu des mineurs. On disait du reste qu'il
venait d'obtenir de l'avancement. Même, il s'était promené déjà avec
son successeur, un abbé maigre, aux yeux de braise rouge.
--Monsieur le curé, monsieur le curé, bégaya la Maheude.
Mais il ne s'arrêta point.
--Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.
Elle se retrouvait devant chez elle. Ses jambes ne la portaient plus,
et elle rentra.
Personne n'avait bougé. Maheu était toujours au bord de la table,
abattu. Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc,
pour avoir moins froid. Et on ne s'était pas dit une parole, seule la
chandelle avait brûlé, si courte, que la lumière elle-même bientôt
leur manquerait. Au bruit de la porte, les enfants tournèrent la
tête; mais, en voyant que la mère ne rapportait rien, ils se remirent
à regarder par terre, renfonçant une grosse envie de pleurer, de peur
qu'on ne les grondât. La Maheude était retombée à sa place, près du
feu mourant. On ne la questionna point, le silence continua. Tous
avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore à causer;
et c'était maintenant une attente anéantie, sans courage, l'attente
dernière du secours qu'Étienne, peut-être, allait déterrer quelque
part. Les minutes s'écoulaient, ils finissaient par ne plus y
compter.
Lorsque Étienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de
pommes de terre, cuites et refroidies.
--Voilà tout ce que j'ai trouvé, dit-il.
Chez la Mouquette, le pain manquait également: c'était son dîner
qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout
son coeur.
--Merci, répondit-il à la Maheude qui lui offrait sa part. J'ai mangé
là-bas.
Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la
nourriture. Le père et la mère, eux aussi, se retenaient, afin d'en
laisser davantage; mais le vieux, goulûment, avalait tout. On dut lui
reprendre une pomme de terre pour Alzire.
Alors, Étienne dit qu'il avait appris des nouvelles. La Compagnie,
irritée de l'entêtement des grévistes, parlait de rendre leurs livrets
aux mineurs compromis. Elle voulait la guerre, décidément. Et un
bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir décidé un grand
nombre d'ouvriers à redescendre: le lendemain, la Victoire et
Feutry-Cantel devaient être au complet; même il y aurait, à Madeleine
et à Mirou, un tiers des hommes. Les Maheu furent exaspérés.
--Nom de Dieu! cria le père, s'il y a des traîtres, faut régler leur
compte!
Et, debout, cédant à l'emportement de sa souffrance:
--A demain soir, dans la forêt!... Puisqu'on nous empêche de nous
entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la forêt que nous serons chez nous.
Ce cri avait réveillé le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie
assoupissait. C'était le cri ancien de ralliement, le rendez-vous où
les mineurs de jadis allaient comploter leur résistance aux soldats du
roi.
--Oui, oui, à Vandame! J'en suis, si l'on va là-bas!
La Maheude eut un geste énergique.
--Nous irons tous. Ça finira, ces injustices et ces traîtrises!
Étienne décida que le rendez-vous serait donné à tous les corons, pour
le lendemain soir. Mais le feu était mort, comme chez les Levaque, et
la chandelle brusquement s'éteignit. Il n'y avait plus de houille,
plus de pétrole, il fallut se coucher à tâtons, dans le grand froid
qui pinçait la peau. Les petits pleuraient.