IV

Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Étienne chez Rasseneur, il

trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur

soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans

ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne

s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en

avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son

visage inquiet s'éclaira. Toute la matinée, le vide du buffet, la

maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue

en élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué

au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et

qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis,

voilà qu'il y avait de tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il

riait d'aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout;

tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large

tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage

de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était

pour le père, quand il n'y en avait que pour un. Tous venaient de

faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne

boisson claire des fins de quinzaine.

--Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé

à son tour. J'ai voulu garder un peu d'argent... Mais, si tu en

désires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent!

--Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain,

de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaîtée dans la jatte

qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait

Alzire à ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre

et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu'il fût bien

chaud.

Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dans une moitié de

tonneau, transformée en baquet. Catherine, qui passait la première,

l'avait empli d'eau tiède; et elle se déshabillait tranquillement,

ôtait son béguin, sa veste, sa culotte, jusqu'à sa chemise, habituée à

cela depuis l'âge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal. Elle

se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement

avec du savon noir. Personne ne la regardait, Lénore et Henri

eux-mêmes n'avaient plus la curiosité de voir comment elle était

faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier,

laissant sa chemise mouillée et ses autres vêtements, en tas, sur le

carreau. Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin

s'était hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie

mangeait encore; et celui-ci le bousculait, réclamait son tour, criait

que s'il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper

d'abord, il ne voulait pas avoir la rinçure des galopins, d'autant

plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l'eau, on pouvait en

remplir les encriers de l'école. Ils finirent par se laver ensemble,

tournés également vers le feu, et ils s'entraidèrent même, ils se

frottèrent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans

l'escalier, tout nus.

--En font-ils un gâchis! murmurait la Maheude, en prenant par terre

les vêtements pour les mettre sécher. Alzire, éponge un peu, hein!

Mais un tapage, de l'autre côté du mur, lui coupa la parole.

C'étaient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un piétinement

de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de

courge vide.

--La Levaque reçoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de

racler le fond de sa jatte avec la cuiller. C'est drôle, Bouteloup

prétendait que la soupe était prête.

--Ah! oui, prête! dit la Maheude, j'ai vu les légumes sur la table,

pas même épluchés.

Les cris redoublaient, il y eut une poussée terrible qui ébranla le

mur, puis un grand silence tomba. Alors, le mineur, en avalant une

dernière cuillerée, conclut d'un air de calme justice:

--Si la soupe n'est pas prête, ça se comprend.

Et, après avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de

cochon. Il en coupait des morceaux carrés, qu'il piquait de la pointe

de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette. On ne

parlait pas, quand le père mangeait. Lui-même avait la faim

silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de

Maigrat, ça devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune

question à sa femme. Il demanda seulement si le vieux dormait

toujours, là-haut. Non, le grand-père était déjà sorti, pour son tour

de promenade accoutumé. Et le silence recommença.

Mais l'odeur de la viande avait fait lever les têtes de Lénore et

d'Henri, qui s'amusaient par terre à dessiner des ruisseaux avec l'eau

répandue. Tous deux vinrent se planter près du père, le petit en

avant. Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins

d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterné

s'engouffrer dans la bouche. A la longue, le père remarqua le désir

gourmand qui les pâlissait et leur mouillait les lèvres.

--Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.

Et, comme sa femme hésitait:

--Tu sais, je n'aime pas ces injustices. Ça m'ôte l'appétit, quand

ils sont là, autour de moi, à mendier un morceau.

--Mais oui, ils en ont eu! s'écria-t-elle, en colère. Ah bien! si tu

les écoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils

s'empliront jusqu'à crever... N'est-ce pas, Alzire, que nous avons

tous mangé du fromage?

--Bien sûr, maman, répondit la petite bossue, qui, dans ces

circonstances-là, mentait avec un aplomb de grande personne.

Lénore et Henri restaient immobiles de saisissement, révoltés d'une

pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la

vérité. Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse

envie de protester, de dire qu'ils n'étaient pas là, eux, lorsque les

autres en avaient mangé.

--Allez-vous-en donc! répétait la mère, en les chassant à l'autre bout

de la salle. Vous devriez rougir d'être toujours dans l'assiette de

votre père. Et, s'il était le seul à en avoir, est-ce qu'il ne

travaille pas, lui? tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne

savez encore que dépenser. Ah! oui, et plus que vous n'êtes gros!

Maheu les rappela. Il assit Lénore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa

cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la

dînette avec eux. Chacun sa part, il leur coupait des petits

morceaux. Les enfants, ravis, dévoraient.

Quand il eut fini, il dit à sa femme:

--Non, ne me sers pas mon café. Je vais me laver d'abord... Et

donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale.

Ils empoignèrent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le

ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des

vêtements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes,

lasses de déteindre sur le dos de son frère. En le voyant filer

sournoisement par la porte ouverte, sa mère l'arrêta.

--Où vas-tu?

--Là.

--Où, là?... Écoute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits

pour ce soir. Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade,

tu auras affaire à moi.

--Bon! bon!

Jeanlin partit, les mains dans les poches, traînant ses sabots,

roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur.

A son tour, Zacharie descendait, plus soigné, le torse pris dans un

tricot de laine noire à raies bleues. Son père lui cria de ne pas

rentrer tard; et il sortit en hochant la tête, la pipe aux dents, sans

répondre.

De nouveau, le baquet était plein d'eau tiède. Maheu, lentement,

enlevait déjà sa veste. Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lénore et

Henri jouer dehors. Le père n'aimait pas se laver en famille, comme

cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron. Du reste,

il ne blâmait personne, il disait simplement que c'était bon pour les

enfants, de barboter ensemble.

--Que fais-tu donc là-haut? cria la Maheude à travers l'escalier.

--Je raccommode ma robe, que j'ai déchirée hier, répondit Catherine.

--C'est bien... Ne descends pas, ton père se lave.

Alors, Maheu et la Maheude restèrent seuls. Celle-ci s'était décidée

à poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien

près du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux

vagues de petit être sans pensée. Lui, tout nu, accroupi devant le

baquet, y avait d'abord plongé sa tête, frottée de ce savon noir dont

l'usage séculaire décolore et jaunit les cheveux de la race. Ensuite,

il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les

cuisses, se les racla énergiquement des deux poings. Debout, sa femme

le regardait.

--Dis donc, commença-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arrivé...

Tu te tourmentais, hein? ça t'a déridé, ces provisions... Imagine-toi

que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou. Oh! ils

sont aimables, ils ont habillé les petits, et j'avais honte de les

supplier, car ça me reste en travers, quand je demande.

Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise,

crainte d'une culbute. Le père continuait à s'user la peau, sans

hâter d'une question cette histoire qui l'intéressait, attendant

patiemment de comprendre.

--Faut te dire que Maigrat m'avait refusé, oh! raide! comme on flanque

un chien dehors... Tu vois si j'étais à la noce! Ça tient chaud, des

vêtements de laine, mais ça ne vous met rien dans le ventre, pas vrai?

Il leva la tête, toujours muet. Rien à la Piolaine, rien chez

Maigrat: alors, quoi? Mais, comme à l'ordinaire, elle venait de

retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui

était mal commode d'atteindre. D'ailleurs, il aimait qu'elle le

savonnât, qu'elle le frottât partout, à se casser les poignets. Elle

prit du savon, elle lui laboura les épaules, tandis qu'il se

raidissait, afin de tenir le coup.

--Donc, je suis retournée chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui

en ai dit... Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui

arriverait du mal, s'il y avait une justice... Ça l'ennuyait, il

tournait les yeux, il aurait bien voulu filer...

Du dos, elle était descendue aux fesses; et, lancée, elle poussait

ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y

passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de

grand nettoyage. Seulement, elle suait à ce terrible va-et-vient des

bras, toute secouée elle-même, si essoufflée, que ses paroles

s'étranglaient.

--Enfin, il m'a appelée vieux crampon... Nous aurons du pain jusqu'à

samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prêté cent sous... J'ai

encore pris chez lui le beurre, le café, la chicorée, j'allais même

prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il

grognait... Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes

de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragoût et

un pot-au-feu... Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matinée.

Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux

endroits où ça ne voulait pas sécher. Lui, heureux, sans songer au

lendemain de la dette, éclatait d'un gros rire et l'empoignait à

pleins bras.

--Laisse donc, bête! tu es trempé, tu me mouilles... Seulement, je

crains que Maigrat n'ait des idées...

Elle allait parler de Catherine, elle s'arrêta. A quoi bon inquiéter

le père? Ça ferait des histoires à n'en plus finir.

--Quelles idées? demanda-t-il.

--Des idées de nous voler, donc! Faudra que Catherine épluche joliment

la note.

Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lâcha plus. Toujours le

bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait à le frotter si fort,

puis à lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils

des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'était également chez les

camarades du coron l'heure des bêtises, où l'on plantait plus

d'enfants qu'on n'en voulait. La nuit, on avait sur le dos la

famille. Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme

qui jouit du seul bon moment de la journée, appelant ça prendre son

dessert, et un dessert qui ne coûtait rien. Elle, avec sa taille et

sa gorge roulantes, se débattait un peu, pour rire.

--Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!... Et Estelle qui nous regarde!

attends que je lui tourne la tête.

--Ah! ouiche! à trois mois, est-ce que ça comprend?

Lorsqu'il se fut relevé, Maheu passa simplement une culotte sèche.

Son plaisir, quand il était propre et qu'il avait rigolé avec sa

femme, était de rester un moment le torse nu. Sur sa peau blanche,

d'une blancheur de fille anémique, les éraflures, les entailles du

charbon, laissaient des tatouages, des «greffes», comme disent les

mineurs; et il s'en montrait fier, il étalait ses gros bras, sa

poitrine large, d'un luisant de marbre veiné de bleu. En été, tous

les mineurs se mettaient ainsi sur les portes. Il y alla même un

instant, malgré le temps humide, cria un mot salé à un camarade, le

poitrail également nu, au-delà des jardins. D'autres parurent. Et

les enfants, qui traînaient sur les trottoirs, levaient la tête,

riaient eux aussi à la joie de toute cette chair lasse de

travailleurs, mise au grand air.

En buvant son café, sans passer encore une chemise, Maheu conta à sa

femme la colère de l'ingénieur, pour le boisage. Il était calmé,

détendu, et il écouta avec un hochement d'approbation les sages

conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces

affaires-là. Toujours elle lui répétait qu'on ne gagnait rien à se

buter contre la Compagnie. Elle lui parla ensuite de la visite de

madame Hennebeau. Sans le dire, tous deux en étaient fiers.

--Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de

l'escalier.

--Oui, oui, ton père se sèche.

La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de

popeline gros bleu, pâlie et usée déjà dans les plis. Elle était

coiffée d'un bonnet de tulle noire, tout simple.

--Tiens! tu t'es habillée... Où vas-tu donc?

--Je vais à Montsou acheter un ruban pour mon bonnet... J'ai retiré

le vieux, il était trop sale.

--Tu as donc de l'argent, toi?

--Non, c'est Mouquette qui a promis de me prêter dix sous.

La mère la laissa partir. Mais, à la porte, elle la rappela.

--Écoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban... il te

volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.

Le père, qui s'était accroupi devant le feu, pour sécher plus vite sa

nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:

--Tâche de ne pas traîner la nuit sur les routes.

Maheu, l'après-midi, travailla dans son jardin. Déjà il y avait semé

des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge,

depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit à

repiquer. Ce coin de jardin les fournissait de légumes, sauf de

pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez. Du reste, lui

s'entendait très bien à la culture et obtenait même des artichauts, ce

qui était traité de pose par les voisins. Comme il préparait sa

planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carré à lui,

en regardant des romaines que Bouteloup avait plantées le matin; car,

sans le courage du logeur à bêcher, il n'aurait guère poussé là que

des orties. Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage.

Levaque, délassé et excité d'avoir tapé sur sa femme, tâcha vainement

d'entraîner Maheu chez Rasseneur. Voyons, est-ce qu'une chope

l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant

avec les camarades, puis on rentrerait dîner. C'était la vie, après

la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal à cela,

mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles

seraient fanées le lendemain. Au fond, il refusait par sagesse, ne

voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était

avec Jeanlin que sa Lydie avait filé. Levaque répondit que ça devait

être quelque chose comme ça, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et

ces galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut

tranquillisés, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le

camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une crudité de bons

diables. Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au

fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre.

Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante

ressemblait à un gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les

portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'école était

fermée, toute la marmaille traînait, c'était un grouillement de petits

êtres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pères, qui

n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,

accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes

avec des paroles rares, à l'abri d'un mur. La Pierronne partit

furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme;

et il se décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que

Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce

que ni la fille ni les garçons ne rentraient. Elle l'aurait parié:

jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait

pu être tous autour de la table. Puis, c'était la salade de

pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir à

cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade

accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le

feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec

de l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette

bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les briques des corons d'un

empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce

violent fumet de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de

suite sur une chaise, la tête contre la muraille. Dès qu'il

s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri

et Lénore venaient de casser une assiette en s'obstinant à aider

Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort rentra le

premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse. Alors, la

Maheude réveilla Maheu.

--Mangeons, tant pis!... Ils sont assez grands pour retrouver la

maison. L'embêtant, c'est la salade!

V

Chez Rasseneur, après avoir mangé une soupe, Étienne, remonté dans

l'étroite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du

Voreux, était tombé sur son lit, tout vêtu, assommé de fatigue. En

deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures. Quand il s'éveilla,

au crépuscule, il resta étourdi un instant, sans reconnaître le lieu

où il se trouvait; et il éprouvait un tel malaise, une telle pesanteur

de tête, qu'il se mit péniblement debout, avec l'idée de prendre

l'air, avant de dîner et de se coucher pour la nuit.

Dehors, le temps était de plus en plus doux, le ciel de suie se

cuivrait, chargé d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait

l'approche dans la tiédeur humide de l'air. La nuit venait par

grandes fumées, noyant les lointains perdus de la plaine. Sur cette

mer immense de terres rougeâtres, le ciel bas semblait se fondre en

noire poussière, sans un souffle de vent à cette heure, qui

animât les ténèbres. C'était d'une tristesse blafarde et morte

d'ensevelissement.

Étienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de

secouer sa fièvre. Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri déjà au

fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il

s'arrêta un moment, pour voir la sortie des ouvriers à la journée.

Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs à

l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, mêlés aux

filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre.

D'abord, ce furent la Brûlé et son gendre Pierron. Elle le

querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation

avec un surveillant, pour son compte de pierres.

--Oh! sacrée chiffe, va! s'il est permis d'être un homme et de

s'aplatir comme ça devant un de ces salops qui nous mangent!

Pierron la suivait paisiblement, sans répondre. Il finit par dire:

--Fallait peut-être sauter sur le chef. Merci! pour avoir des ennuis!

--Tends le derrière, alors! cria-t-elle. Ah! nom de Dieu! si ma fille

m'avait écoutée!... Ça ne suffit donc pas qu'ils m'aient tué le père,

tu voudrais peut-être que je dise merci. Non, vois-tu, j'aurai leur

peau!

Les voix se perdirent, Étienne la regarda disparaître, avec son nez

d'aigle, ses cheveux blancs envolés, ses longs bras maigres qui

gesticulaient furieusement. Mais, derrière lui, la conversation de

deux jeunes gens lui fit prêter l'oreille. Il avait reconnu Zacharie,

qui attendait là, et que son ami Mouquet venait d'aborder.

--Arrives-tu? demanda celui-ci. Nous mangeons une tartine, puis nous

filons au Volcan.

--Tout à l'heure, j'ai affaire.

--Quoi donc?

Le moulineur se tourna et aperçut Philomène qui sortait du criblage.

Il crut comprendre.

--Ah! bon, c'est ça... Alors, je pars devant.

--Oui, je te rattraperai.

Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son père, le vieux Mouque,

qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement

bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le père filait le

long du canal.

Déjà, Zacharie poussait Philomène dans ce même chemin écarté, malgré

sa résistance. Elle était pressée, une autre fois; et ils se

disputaient tous deux, en vieux ménage. Ça n'avait rien de drôle, de

ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillée

et qu'on n'a pas les blés pour se coucher dedans.

--Mais non, ce n'est pas ça, murmura-t-il impatienté. J'ai à te dire

une chose.

Il la tenait à la taille, il l'emmenait doucement. Puis, lorsqu'ils

furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de

l'argent.

--Pour quoi faire? demanda-t-elle.

Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait

désespérer sa famille.

--Tais-toi donc!... J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, où il y

a ces sales femmes de chanteuses.

Il se défendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.

Puis, comme elle haussait les épaules, il dit brusquement:

--Viens avec nous, si ça t'amuse... Tu vois que tu ne me déranges

pas. Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!... Viens-tu?

--Et le petit? répondit-elle. Est-ce qu'on peut remuer, avec un

enfant qui crie toujours?... Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne

s'entendent plus, à la maison.

Mais il la retint, il la supplia. Voyons, c'était pour ne pas avoir

l'air bête devant Mouquet, auquel il avait promis. Un homme ne

pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules. Vaincue,

elle avait retroussé une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle

le fil et tirait des pièces de dix sous d'un coin de la bordure. De

crainte d'être volée par sa mère, elle cachait là le gain des heures

qu'elle faisait en plus, à la fosse.

--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle. Je veux bien t'en donner trois...

Seulement, il faut me jurer que tu vas décider ta mère à nous marier.

En voilà assez, de cette vie en l'air! Avec ça, maman me reproche

toutes les bouchées que je mange... Jure, jure d'abord.

Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,

simplement lasse de son existence. Lui, jura, cria que c'était une

chose promise, sacrée; puis, lorsqu'il tint les trois pièces, il la

baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait poussé les choses

jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui était la chambre d'hiver de

leur vieux ménage, si elle n'avait répété que non, que ça ne lui

causerait aucun plaisir. Elle retourna au coron toute seule, pendant

qu'il coupait à travers champs, pour rejoindre son camarade.

Étienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,

croyant à un simple rendez-vous. Les filles étaient précoces, aux

fosses; et il se rappelait les ouvrières de Lille, qu'il attendait

derrière les fabriques, ces bandes de filles gâtées dès quatorze ans,

dans les abandons de la misère. Mais une autre rencontre le surprit

davantage. Il s'arrêta.

C'était, en bas du terri, dans un creux où de grosses pierres avaient

glissé, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bébert,

assis l'une à sa droite, l'autre à sa gauche.

--Hein? vous dites?... Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si

vous réclamez... Qui est-ce qui a eu l'idée, voyons!

En effet, Jeanlin avait eu une idée. Après s'être, pendant une heure,

le long du canal, roulé dans les prés en cueillant des pissenlits avec

les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on

ne mangerait jamais tout ça chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,

il était allé à Montsou, gardant Bébert pour faire le guet, poussant

Lydie à sonner chez les bourgeois, où elle offrait les pissenlits. Il

disait, expérimenté déjà, que les filles vendaient ce qu'elles

voulaient. Dans l'ardeur du négoce, le tas entier y avait passé; mais

la gamine avait fait onze sous. Et, maintenant, les mains nettes,

tous trois partageaient le gain.

--C'est injuste! déclara Bébert. Faut diviser en trois... Si tu

gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.

--De quoi, injuste? répliqua Jeanlin furieux. J'en ai cueilli

davantage, d'abord!

L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une

crédulité qui le rendait continuellement victime. Plus âgé et plus

fort, il se laissait même gifler. Mais, cette fois, l'idée de tout

cet argent l'excitait à la résistance.

--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole... S'il ne partage pas, nous le

dirons à sa mère.

Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.

--Répète un peu. C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez

vendu la salade à maman... Et puis, bougre de bête, est-ce que je

puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...

Voilà chacun vos deux sous. Dépêchez-vous de les prendre ou je les

recolle dans ma poche.

Dompté, Bébert accepta les deux sous. Lydie, tremblante, n'avait rien

dit, car elle éprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de

petite femme battue. Comme il lui tendait les deux sous, elle avança

la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement.

--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ça?... Ta mère te le

chipera bien sûr, si tu ne sais pas le cacher... Vaut mieux que je te

le garde. Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.

Et les neuf sous disparurent. Pour lui fermer la bouche, il l'avait

empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'était sa

petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour

qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrière les cloisons,

par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient

guère, trop jeunes, tâtonnant, jouant, pendant des heures, à des jeux

de petits chiens vicieux. Lui appelait ça «faire papa et maman»; et,

quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le

tremblement délicieux de l'instinct, souvent fâchée, mais cédant

toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.

Comme Bébert n'était pas admis à ces parties-là, et qu'il recevait une

bourrade, dès qu'il voulait tâter de Lydie, il restait gêné, travaillé

de colère et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont

ils ne se gênaient nullement en sa présence. Aussi n'avait-il qu'une

idée, les effrayer, les déranger, en leur criant qu'on les voyait.

--C'est foutu, v'là un homme qui regarde!

Cette fois, il ne mentait pas, c'était Étienne qui se décidait à

continuer son chemin. Les enfants bondirent, se sauvèrent, et il

passa, tournant le terri, suivant le canal, amusé de la belle peur de

ces polissons. Sans doute, c'était trop tôt à leur âge; mais quoi?

ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait

fallu les attacher, pour les tenir. Au fond cependant, Étienne

devenait triste.

Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait à

Réquillart, et là, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les

filles de Montsou rôdaient avec leurs amoureux. C'était le

rendez-vous commun, le coin écarté et désert, où les herscheuses

venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer

sur le carin. Les palissades rompues ouvraient à chacun l'ancien

carreau, changé en un terrain vague, obstrué par les débris de deux

hangars qui s'étaient écroulés, et par les carcasses des grands

chevalets restés debout. Des berlines hors d'usage traînaient,

d'anciens bois à moitié pourris entassaient des meules; tandis qu'une

végétation drue reconquérait ce coin de terre, s'étalait en herbe

épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts. Aussi chaque fille

s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,

les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans

les berlines. On se logeait quand même, coudes à coudes, sans

s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fût, autour de la

machine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, une

revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de

l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, à

peine femmes.

Pourtant, un gardien habitait là, le vieux Mouque, auquel la Compagnie

abandonnait, presque sous le beffroi détruit, deux pièces, que la

chute attendue des dernières charpentes menaçait d'un continuel

écrasement. Il avait même dû étayer une partie du plafond; et il y

vivait très bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la

Mouquette dans l'autre. Comme les fenêtres n'avaient plus une seule

vitre, il s'était décidé à les boucher en clouant des planches: on ne

voyait pas clair, mais il faisait chaud. Du reste, ce gardien ne

gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait

jamais des ruines de Réquillart, dont on conservait seulement le puits

pour servir de cheminée à un foyer, qui aérait la fosse voisine.

Et c'était ainsi que le père Mouque achevait de vieillir, au milieu

des amours. Dès dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous

les coins des décombres, non en galopine effarouchée et encore verte

comme Lydie, mais en fille déjà grasse, bonne pour des garçons barbus.

Le père n'avait rien à dire, car elle se montrait respectueuse, jamais

elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il était habitué à ces

accidents-là. Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,

chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,

sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'était pis, s'il

voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons

pour son lapin, à l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un

à un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il

devait se méfier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des

sentiers. D'ailleurs, peu à peu, ces rencontres-là n'avaient plus

dérangé personne, ni lui qui veillait simplement à ne pas tomber, ni

les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'éloignant à petits

pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.

Seulement, de même qu'elles le connaissaient à cette heure, lui avait

également fini par les connaître, ainsi que l'on connaît les pies

polissonnes qui se débauchent dans les poiriers des jardins. Ah!

cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!

Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se

détournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des

ténèbres. Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux

avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa

chambre. Ce n'était pas que ça l'empêchât de dormir, mais ils

poussaient si fort, qu'à la longue ils dégradaient le mur.

Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le père

Bonnemort, qui, régulièrement, avant son dîner, faisait la même

promenade. Les deux anciens ne se parlaient guère, échangeaient à

peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.

Mais cela les égayait, d'être ainsi, de songer à de vieilles choses,

qu'ils remâchaient en commun, sans avoir besoin d'en causer. A

Réquillart, ils s'asseyaient sur une poutre, côte à côte, lâchaient un

mot, puis partaient pour leurs rêvasseries, le nez vers la terre.

Sans doute, ils redevenaient jeunes. Autour d'eux, des galants

troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,

une odeur chaude de filles montait, dans la fraîcheur des herbes

écrasées. C'était déjà derrière la fosse, quarante-trois ans plus

tôt, que le père Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si

chétive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser à l'aise.

Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tête, se

quittaient enfin, souvent même sans se dire bonsoir.

Ce soir-là, toutefois, comme Étienne arrivait, le père Bonnemort, qui

se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait à Mouque:

--Bonne nuit, vieux!... Dis donc, tu as connu la Roussie?

Mouque resta un instant muet, dodelina des épaules, puis, en rentrant

dans sa maison:

--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!

Étienne, à son tour, vint s'asseoir sur la poutre. Sa tristesse

augmentait, sans qu'il sût pourquoi. Le vieil homme, dont il

regardait disparaître le dos, lui rappelait son arrivée du matin, le

flot de paroles que l'énervement du vent avait arrachées à ce

silencieux. Que de misère! et toutes ces filles, éreintées de

fatigue, qui étaient encore assez bêtes, le soir, pour fabriquer des

petits, de la chair à travail et à souffrance! Jamais ça ne finirait,

si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim. Est-ce qu'elles

n'auraient pas dû plutôt se boucher le ventre, serrer les cuisses,

ainsi qu'à l'approche du malheur? Peut-être ne remuait-il confusément

ces idées moroses que dans l'ennui d'être seul, lorsque les autres, à

cette heure, s'en allaient deux à deux prendre du plaisir. Le temps

mou l'étouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient

sur ses mains fiévreuses. Oui, toutes y passaient, c'était plus fort

que la raison.

Justement, comme Étienne restait assis, immobile dans l'ombre, un

couple qui descendait de Montsou le frôla sans le voir, en s'engageant

dans le terrain vague de Réquillart. La fille, une pucelle bien sûr,

se débattait, résistait, avec des supplications basses, chuchotées;

tandis que le garçon, muet, la poussait quand même vers les ténèbres

d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages

moisis s'entassaient. C'étaient Catherine et le grand Chaval. Mais

Étienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des

yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité, qui

changeait le cours de ses réflexions. Pourquoi serait-il intervenu?

lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment à être bourrées

d'abord.

En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine était allée à

Montsou par le pavé. Depuis l'âge de dix ans, depuis qu'elle gagnait

sa vie à la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la

complète liberté des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne

l'avait eue, à quinze ans, c'était grâce à l'éveil tardif de sa

puberté, dont elle attendait encore la crise. Quand elle fut devant

les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une

blanchisseuse, où elle était certaine de trouver la Mouquette; car

celle-ci vivait là, avec des femmes qui se payaient des tournées de

café, du matin au soir. Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,

précisément, avait régalé à son tour, si bien qu'elle ne put lui

prêter les dix sous promis. Pour la consoler, on lui offrit vainement

un verre de café tout chaud. Elle ne voulut même pas que sa camarade

empruntât à une autre femme. Une pensée d'économie lui était venue,

une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle

l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.

Elle se hâta de reprendre le chemin du coron, et elle était aux

dernières maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de

l'estaminet Piquette, l'appela.

--Eh! Catherine, où cours-tu si vite?

C'était le grand Chaval. Elle fut contrariée, non qu'il lui déplût,

mais parce qu'elle n'était pas en train de rire.

--Entre donc boire quelque chose... Un petit verre de doux, veux-tu?

Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez

elle. Lui, s'était avancé, la suppliait à voix basse, au milieu de la

rue. Son idée, depuis longtemps, était de la décider à monter dans la

chambre qu'il occupait au premier étage de l'estaminet Piquette, une

belle chambre qui avait un grand lit, pour un ménage. Il lui faisait

donc peur, qu'elle refusait toujours. Elle, bonne fille, riait,

disait qu'elle monterait la semaine où les enfants ne poussent pas.

Puis, d'une chose à une autre, elle en arriva, sans savoir comment, à

parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.

--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.

Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillée

au fond du gros désir d'avoir son ruban. L'idée d'un emprunt lui

revint, elle finit par accepter, à la condition qu'elle lui rendrait

ce qu'il dépenserait pour elle. Cela les fit plaisanter de nouveau:

il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui

rendrait l'argent. Mais il y eut une autre difficulté, quand il parla

d'aller chez Maigrat.

--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a défendu.

--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire où l'on va!... C'est lui

qui tient les plus beaux rubans de Montsou.

Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et

Catherine, comme deux galants qui achètent leur cadeau de noces, il

devint très rouge, il montra ses pièces de ruban bleu avec la rage

d'un homme dont on se moque. Puis, les jeunes gens servis, il se

planta sur la porte pour les regarder s'éloigner dans le crépuscule;

et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un

renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se

repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque

tous auraient dû être par terre, à lui lécher les pieds.

Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine. Il marchait

près d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la

hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air. Elle s'aperçut tout

d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pavé et qu'ils s'engageaient

ensemble dans l'étroit chemin de Réquillart. Mais elle n'eut pas le

temps de se fâcher: déjà, il la tenait à la taille, il l'étourdissait

d'une caresse de mots continue. Était-elle bête, d'avoir peur! est-ce

qu'il voulait du mal à un petit mignon comme elle, aussi douce que de

la soie, si tendre qu'il l'aurait mangée? Et il lui soufflait derrière

l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la

peau du corps. Elle, étouffée, ne trouvait rien à répondre. C'était

vrai, qu'il semblait l'aimer. Le samedi soir, après avoir éteint la

chandelle, elle s'était justement demandé ce qu'il arriverait, s'il la

prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait rêvé qu'elle ne disait

plus non, toute lâche de plaisir. Pourquoi donc, à la même idée,

aujourd'hui, éprouvait-elle une répugnance et comme un regret? Pendant

qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,

qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garçon

entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupières closes.

Brusquement, Catherine regarda autour d'elle. Chaval l'avait conduite

dans les décombres de Réquillart, et elle eut un recul frissonnant

devant les ténèbres du hangar effondré.

--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!

La peur du mâle l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un

instinct de défense, même lorsque les filles veulent bien, et qu'elles

sentent l'approche conquérante de l'homme. Sa virginité, qui n'avait

rien à apprendre pourtant, s'épouvantait, comme à la menace d'un coup,

d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.

--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune... Vrai!

plus tard, quand je serai faite au moins.

Il grogna sourdement:

--Bête! rien à craindre alors... Qu'est-ce que ça te fiche?

Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoignée solidement, il

la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux

cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l'âge,

avec cette soumission héréditaire, qui, dès l'enfance, culbutait en

plein vent les filles de sa race. Ses bégaiements effrayés

s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.

Étienne, cependant, avait écouté, sans bouger. Encore une qui faisait

le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comédie, il se leva, envahi

d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse où montait de la

colère. Il ne se gênait plus, il enjambait les poutres, car ces

deux-là étaient bien trop occupés à cette heure, pour se déranger.

Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la

route, de voir, en se tournant, qu'ils étaient debout déjà et qu'ils

paraissaient, comme lui, revenir vers le coron. L'homme avait repris

la fille à la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui

parlant toujours dans le cou; et c'était elle qui semblait pressée,

qui voulait rentrer vite, l'air fâché surtout du retard.

Alors, Étienne fut tourmenté d'une envie, celle de voir leurs figures.

C'était imbécile, il hâta le pas pour ne point y céder. Mais ses

pieds se ralentissaient d'eux-mêmes, il finit, au premier réverbère,

par se cacher dans l'ombre. Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut

au passage Catherine et le grand Chaval. Il hésitait d'abord:

était-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce

bonnet? était-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tête serrée

dans le béguin de toile? Voilà pourquoi elle avait pu le frôler, sans

qu'il la devinât. Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses

yeux, la limpidité verdâtre de cette eau de source, si claire et si

profonde. Quelle catin! et il éprouvait un furieux besoin de se

venger d'elle, sans motif, en la méprisant. D'ailleurs, ça ne lui

allait pas d'être en fille: elle était affreuse.

Lentement, Catherine et Chaval étaient passés. Ils ne se savaient

point guettés de la sorte, lui la retenait pour la baiser derrière

l'oreille, tandis qu'elle recommençait à s'attarder sous les caresses,

qui la faisaient rire. Resté en arrière, Étienne était bien obligé de

les suivre, irrité de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand

même à ces choses dont la vue l'exaspérait. C'était donc vrai, ce

qu'elle lui avait juré le matin: elle n'était encore la maîtresse de

personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'était privé d'elle

pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser

prendre sous le nez, qui avait poussé la bêtise jusqu'à s'égayer

salement à les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il

aurait mangé cet homme, dans un de ces besoins de tuer où il voyait

rouge.

Pendant une demi-heure, la promenade dura. Lorsque Chaval et

Catherine approchèrent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,

ils s'arrêtèrent deux fois au bord du canal, trois fois le long du

terri, très gais maintenant, s'amusant à de petits jeux tendres.

Étienne devait s'arrêter lui aussi, faire les mêmes stations, de peur

d'être aperçu. Il s'efforçait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ça

lui apprendrait à ménager les filles, par bonne éducation. Puis,

après le Voreux, libre enfin d'aller dîner chez Rasseneur, il continua

de les suivre, il les accompagna au coron, demeura là, debout dans

l'ombre, pendant un quart d'heure, à attendre que Chaval laissât

Catherine rentrer chez elle. Et, lorsqu'il fut bien sûr qu'ils

n'étaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa très loin sur

la route de Marchiennes, piétinant, ne songeant à rien, trop étouffé

et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.

Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Étienne retraversa le

coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait

être debout le matin, à quatre heures. Le village dormait déjà, tout

noir dans la nuit. Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,

les longues façades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes

qui ronflent. Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.

C'était la fin de la journée, l'écrasement des travailleurs tombant de

la table au lit, assommés de fatigue et de nourriture.

Chez Rasseneur, dans la salle éclairée, un machineur et deux ouvriers

du jour buvaient des chopes. Mais, avant de rentrer, Étienne

s'arrêta, jeta un dernier regard aux ténèbres. Il retrouvait la même

immensité noire que le matin, lorsqu'il était arrivé par le grand

vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bête

mauvaise, vague, piqué de quelques lueurs de lanterne. Les trois

brasiers du terri brûlaient en l'air, pareils à des lunes sanglantes,

détachant par instants les silhouettes démesurées du père Bonnemort et

de son cheval jaune. Et, au-delà, dans la plaine rase, l'ombre avait

tout submergé, Montsou, Marchiennes, la forêt de Vandame, la vaste mer

de betteraves et de blé, où ne luisaient plus, comme des phares

lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges

des fours à coke. Peu à peu, la nuit se noyait, la pluie tombait

maintenant, lente, continue, abîmant ce néant au fond de son

ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,

la respiration grosse et lente de la machine d'épuisement, qui jour et

nuit soufflait.

Germinal(#5711) · 第 18 / 44 题