LXI

Felipone se plaça à la meurtrière qui regardait Tusculum, moi à celle

qui regardait Mondragone. Onofrio surveillait les autres meurtrières,

allant de l'une à l'autre. Il avait mis son tronçon de sapin dans

la petite lucarne ronde qui lui servait de fenêtre, afin de nous

barricader. La porte fermée se gardait elle-même en attendant que nous

eussions à réunir nos efforts pour la défendre, si nous ne pouvions

tenir l'ennemi à distance.

Un silence effrayant avait succédé au dehors à la chute du corps de

Campani. Pas un cri ne s'était échappé de sa bouche. Tout à coup,

Onofrio arma à son tour le long fusil qu'il avait désarmé en nous

ouvrant la porte.

--En voilà un qui va vers vous, Felipone, dit-il sans se déconcerter; ne

vous pressez pas!

Felipone tira ses deux coups; la fumée ne lui permit pas de voir s'ils

avaient porté, et, d'ailleurs, il n'avait pas une seconde à perdre pour

recharger.

Ce qui devait arriver arriva. Les bandits qui nous cernaient, se voyant

repoussés de deux côtés à la fois, se réunirent pour se porter sur les

deux faces de la cabane, qu'ils supposaient dépourvues du moyen de

défense des meurtrières. C'était à moi de les recevoir, et Onofrio,

devinant leurs mouvements, se porta à la quatrième ouverture, orientée

vers Monte-Cavo.

Quand les assaillants virent que nous avions ouvert le feu ils nous

firent voir, à leur tour, que plusieurs d'entre eux avaient des fusils.

Ils essayèrent une décharge sur la petite fenêtre à travers laquelle

s'échappait peut-être un faible rayon de la clarté de la lampe. Mais

leur plomb rencontra la grosse bûche, que le berger se contenta de

repousser pour fermer plus hermétiquement l'embrasure. Nous pûmes en

compter cinq réunis un instant. Ils se dispersèrent aussitôt, et leurs

ombres, opaques dans le brouillard, parurent se multiplier en tournant

autour de la cabane; mais peut-être n'étaient-ils réellement que cinq

changeant de place.

Leur obstination était le seul indice à peu près certain de la

supériorité marquée de leur nombre sur le nôtre. Ils semblaient

déterminés à venir chercher, sous notre feu, leurs compagnons morts

ou blessés, ou à les venger en nous exterminant; car, entre chaque

décharge, ils gagnaient évidemment du terrain, et, si nos coups

portaient, nous ne pouvions plus le savoir. Nos ennemis approchaient en

rampant dans l'herbe haute et serrée qui environnait la cabane. Nous

usions peut-être nos munitions en pure perte, car il nous fallait tirer

et recharger sans relâche. Nous sentions bien qu'une fois collés aux

murs et accrochés à un toit si facile à escalader, ils étaient maîtres

de la situation. Qu'ils pussent mettre le feu à notre abri de litière,

et nous étions perdus. Sans l'humidité des dernières heures de la

nuit, la bourre de leurs fusils eût suffi pour incendier notre pauvre

forteresse.

Ce siége dura au moins un quart d'heure, pendant lequel il nous fut

impossible de savoir où nous étions. Si nos ennemis eussent été plus

résolus et plus braves, il est à croire que nous n'eussions pu nous

préserver aussi longtemps; mais ils agissaient sous le coup d'une

préoccupation qui nous fut soudainement révélée, lorsque, au milieu d'un

de ces silences plus redoutables que leurs efforts ostensibles, nous

entendîmes une voix crier de loin:

--_Les voilà!_

Nous prêtâmes l'oreille, c'était le lourd galop des carabiniers sur les

pavés volcaniques de la voie latine.

--Nous sommes sauvés! dit le berger en faisant le signe de la croix.

Voilà du secours; notre bataille a été entendue!

--Nous sommes perdus! dit Felipone.

--Non, non, reprit Onofrio; nos bandits prennent la fuite; voyez, voyez!

Je le savais bien qu'ils agissaient sans ordres! Poursuivons-les! à moi,

Lupo! à moi, Télégone!

--Ami! s'écria Felipone en l'arrêtant, les carabiniers ne doivent pas

savoir que vous m'avez vu cette nuit, non plus que mon camarade. Restez

ici, nous fuyons!

--Je ne vous ai pas vus? demanda le berger sans curiosité ni surprise

hors de propos, mais du ton et de l'air d'un homme qui reçoit

aveuglément sa consigne.

--Non! adieu! Les bandits ont voulu vous dévaliser; vous vous êtes

défendu tout seul. Si on les prend, et s'ils vous contredisent, vous

tiendrez bon. On vous connaît, on vous croira. D'ailleurs, Dieu vous

récompensera, ami, et vous savez que Felipone n'est pas ingrat! Au

revoir!

--La paix soit avec vous! répondit le berger. Si vous ne voulez pas

qu'on vous voie, entrez dans les châtaigniers, et filez jusqu'au _buco

de Rocca-di-Papa_.

--Il a raison, me dit le fermier, car voici le jour, et il est trop tard

pour rentrer à Mondragone. Venez!

Nous nous élançâmes dehors. Il nous fallut enjamber la face hideuse de

Campani, qui était tombé sur le dos en travers de la porte. Un peu plus

loin, sous les châtaigniers, un cadavre gisait, la poitrine criblée de

chevrotines.

--Ah! il s'est traîné jusque-là? dit Felipone, qui s'était baissé pour

le voir; c'est bien lui! et c'est moi qui l'ai touché! Voilà mes deux

coups de fusil! Voyons s'il est bien mort... Oui; il est déjà froid!

--Marchons! marchons! lui dis-je, les carabiniers paraissent.

--À cette distance, je ne les crains pas à la course, quoique j'aie un

peu de ventre. Et vous, savez-vous courir?

--Je l'espère! allons! Mais que faites-vous?

--Je cherche sur ce chien mort quelque chose... que je tiens! Attendez!

il faut que je lui crache à la figure... C'est fait.

Nous nous enfonçâmes dans le bois, en suivant d'abord la même direction

qui nous avait menés à Grotta-Ferrata. Puis, inclinant sur la gauche,

nous entrâmes dans un sentier ondulé qui se rétrécissait et s'effaçait

toujours davantage, jusqu'à ce qu'il disparût entièrement sur les bords

d'un ruisseau admirablement accidenté. Il faisait jour, et les bois

prenaient les reflets rosés de l'aurore.

--Nous voilà aussi en sûreté que possible, dit le fermier en se jetant

sur la mousse. Ah! si j'avais su que je devais fournir une pareille

course, je me serais mis à la diète la semaine dernière. C'est égal,

le jarret est encore bon. Et vous, mon garçon, ça va bien? A quoi

pensez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas content d'être enfin débarrassé

de Masolino?

--Débarrassé! Qu'en savons-nous? Vous pensez donc qu'il était là?

--Eh bien, et vous? Est-ce que vous ne l'aviez jamais vu?

--Au jour? Non.

--Alors votre connaissance ne sera pas longue; c'est le cadavre que j'ai

souffleté tout à l'heure.

--Le frère de Daniella?

--C'est moi qui l'ai tué, et je prends ça sur moi avec plaisir... et

orgueil! Le Satan! Je lui devais ça pour avoir voulu violer ma femme, un

jour qu'elle lavait seule à la fontaine. La Danielluccia va prendre le

deuil; elle n'en sera que plus jolie: ça sied bien aux femmes, et elle

me devra un beau cierge devant la madone de Lucullus pour l'avoir

débarrassée d'une pareille crapule de frère.

Telle fut l'oraison funèbre du bandit. La figure animée de Felipone

exprimait une satisfaction si franche, que, brisé de fatigue et

d'émotion, je me sentis machinalement entraîné à la partager.

--Ah ça! dit-il, quand, tout en parlant, il eut repris haleine, nous

ne sommes pas au bout de notre fuite; il faut que je m'occupe de vous

cacher, et, pour cela, il nous faut grimper dans un vilain endroit; mais

vous êtes capable de trouver ça joli, vous qui êtes peintre et qui ne

voyez pas comme les gens raisonnables.

--Avant tout, lui dis-je, je veux savoir ce qui doit résulter pour vous

de la peine que vous prenez pour moi.

--Pour vous, à présent que Campani et Masolino ont rendu au diable leurs

âmes de chien, je ne risque pas grand'chose. Votre affaire s'arrangera

ou bien vous fuirez avec votre maîtresse. Vous savez, maintenant, que

vous n'étiez pas la principale pièce de gibier traqué à Mondragone. Pour

le prince, je ne cours pas non plus grand danger. A l'occasion, même,

son frère le cardinal me saura gré de l'avoir fait partir, et, s'il faut

tout vous dire... je vous dirai ça plus tard!

--Il vous a aidé, sous main, à favoriser son évasion?

--_Chi lo sà_? Mais, pour avoir servi celle du docteur, si l'on découvre

jamais qu'il était de la partie, je pourrais bien tâter de la prison

plus longtemps qu'il ne convient à mon tempérament. Donc, mon affaire, à

présent, est de vous sauver (par amitié pour Daniella et pour vous-même,

qui me plaisez) sans me compromettre. C'est bien facile, si on ne

découvre pas mon souterrain. Voilà pourquoi je ne veux pas m'y fourrer

en plein jour. Je vas reparaître à la lumière des cieux, en pleine

campagne, les mains dans mes poches, comme un bon régisseur que je suis.

Les carabiniers me demanderont d'où je viens. J'ai ma réponse toute

prête, mon alibi tout préparé, mes compères tout avertis. Ce serait trop

long et inutile à vous dire. Sachez seulement qu'il vaut mieux pour moi,

à présent qu'il fait jour, rentrer dans deux heures que tout de suite.

Ainsi, n'ayez pas d'inquiétude pour moi, et gagnons un endroit où vous

pourrez m'attendre jusqu'à la nuit prochaine.

--Pourquoi ne resterais-je pas ici? L'endroit me plaît et me paraît

absolument désert.

--Il ne l'est pas assez! Dans une heure il y aura par là des bergers

ou des bûcherons. Il faut aller où les troupeaux ne vont pas et où les

bûcherons ne travaillent jamais; là surtout où les carabiniers ne

se risqueraient pas volontiers, même sur leurs jambes. Allons, mon

camarade, venez! un peu de courage encore!

--Je conviens que je suis fatigué, surtout depuis... depuis que j'ai vu

ce Masolino! Il me semble, à présent, qu'il avait de la ressemblance

avec Daniella, et cela me fait mal. Leurs âmes n'avaient aucun rapport;

mais le sang parlera malgré elle; elle le pleurera!

--C'est son devoir, la chère enfant! mais elle sera vite consolée,

demain peut-être, quand vous la presserez dans vos bras!

--Demain? Croyez-vous donc qu'elle soit assez guérie pour sortir de la

villa Taverna?

--Vous voulez tout savoir, et, à présent, on peut tout vous dire. Elle

n'a jamais été malade, elle n'a jamais eu d'entorse; on a inventé ça

pour vous empêcher de vous exposer. Elle était en prison, la pauvrette!

--En prison?

--Oui, dans sa chambre, à Frascati, tout en haut de cette grande

carcasse de maison que vous connaissez. Son frère l'avait barricadée là,

et Dieu sait ce qu'elle a souffert!

--Oh! mon Dieu! Et, à présent, elle n'est pas encore libre?

--Elle le sera dans deux heures. Dans deux heures, j'irai, sans bruit,

lui ouvrir la porte. Vous n'avez donc pas vu qu'en retournant la

carcasse de Masolino, j'ai pris cette grosse clef dans sa poche?

Felipone me montrait une clef massive toute tachée de sang.

--Lavez-la, lui dis-je en songeant à l'horreur de cette circonstance

pour Daniella.

--Et mes mains aussi, dit-il en se penchant sur le ruisseau, car le sang

de cette vermine me répugne. Je dirai à ma filleule: «Ma chère petite,

verse des larmes, c'est ton devoir; mais réjouis-toi, car je t'apporte

une bonne nouvelle. Onofrio a tué ton coquin de frère qui voulait piller

son musée d'antiquités tusculanes; ton amant est libre, et, de lui-même,

il va revenir s'emprisonner à Mondragone pour partir avec toi quand

faire se pourra».

--Mais alors, cher ami, pourquoi ne viendrait-elle pas me trouver ici

pour fuir dès la nuit prochaine? Je sais les chemins, à présent.

--Eh! mon bon ami, avez-vous une dizaine de mille francs en poche pour

fréter un petit bâtiment de contrebande qui viendra vous attendre, à ses

risques et périls, à Torre di Paterno ou à Torre di Vajanica?

--Hélas! non. J'oublie que je ne suis pas un prince et que je n'enlève

pas une héritière. Il me faudrait passer par le chemin de tout le monde,

et ce serait plus long et plus difficile. Donc, faites-moi rentrer dans

ma cage la nuit prochaine. Partez! courez délivrer Daniella! Je saurai

bien me cacher tout seul! D'ailleurs, à quoi servent nos précautions?

Puis-je compter sur autre chose que sur la Providence, dans le position

où me voici? Ne vais-je pas rencontrer, dans la cachette où vous voulez

me conduire, quelques-uns des bandits que nous avons étrillés et qui,

fuyant comme nous les carabiniers, s'y seront rendus ou s'y rendront de

leur côté?

--Je ne serais pas si novice que de vous exposer à refaire connaissance

avec leurs pierres. Soyez tranquille! la bande qui accompagnait nos deux

coquins n'est pas de ce pays-ci. Les gens de Frascati ne sont pas si

mauvais que ça, ni si hardis non plus; ils connaissaient trop bien

Masolino pour s'entendre avec lui. Nos assassins sont d'ailleurs; et je

gagerais que ce sont tous gens de Marino, le bourg du Diable! À

l'heure qu'il est, ils rentrent chez eux par le bois Ferentino; ils se

déshabillent et se couchent comme feraient des chrétiens, et, si l'on

fait par là des perquisitions, leurs femmes crieront Jésus-Dieu et

jureront sur le sang du Christ qu'ils n'ont pas découché. D'ailleurs,

voyez-vous, ma cachette est une cachette. Elle n'est connue que

d'Onofrio qui l'a découverte, de moi, du docteur et de ma femme. La

chère âme y a nourri notre ami pendant vingt-quatre heures, avant que

l'entrée de mon souterrain fût tout à fait déblayée. Venez donc, et

sachez d'ailleurs que c'est mon chemin, car je ne veux pas risquer

d'être vu revenant par les fourrés. Je vas m'en retourner chez nous par

Rocca-di-Papa.

Nous nous remîmes en route en remontant le cours rapide du petit

ruisseau, à travers les roches, tantôt enjambant d'une rive à l'autre,

afin d'y trouver place pour nos pieds sur les blocs qui le resserraient,

tantôt, quand il s'élargissait sur un sable sans profondeur, marchant

dans l'eau jusqu'à mi-jambe, faute d'une berge praticable.

L'instinct paysagiste est si fort, je dirai presque si animal en moi,

que, malgré ma lassitude et les sérieuses difficultés d'une pareille

marche, malgré les pensées à la fois lugubres et enivrantes qui me

traversaient l'esprit comme des songes fiévreux, je me surprenais

admirant les mille accidents imprévus et les mille grâces sauvages de ce

ruisseau mystérieux caché dans les déchirures d'une terre luxuriante de

fleurs et de roches éclatantes de mousses satinées. Nous passions comme

deux sangliers à travers les lianes de cette forêt vierge, et j'avais un

regret, un chagrin instinctif de briser ces guirlandes de lierre et de

liserons, de souiller sous mes pieds ces tapis d'iris et de narcisses,

de déranger enfin cette splendide et délicate décoration, où la nature

semblait savourer les délices de son libre essor, en cachette du travail

spoliateur de l'homme.

Il y eut enfin un moment où les parois de rocs et de buissons qui nous

pressaient s'écartèrent assez pour me laisser voir le pays où nous

rampions comme dans un fossé. Ce fut un coup d'oeil magique aux

premières lueurs du soleil. Nous étions dans le fond d'une étroite gorge

couverte de taillis épais, semée de monticules et tourmentée de ces

mouvements brusques et variés qui sont propres aux terrains volcaniques.

Les nombreux reliefs de ces petites masses, que protégeait une enceinte

de masses plus élevées, rendaient cette solitude particulièrement

favorable au genre de retraite que nous cherchions. Derrière nous les

terrains onduleux, d'un vert splendide, semés de buissons brillants

de rosée, s'enfuyaient en bonds rapides vers les basses vallées de

Tusculum. Un petit aqueduc ruiné, perdu dans les arbres et dans les

plantes grimpantes, fermait la vue de ce côté-là. Devant nous se

dressait une gigantesque muraille de rocher à pic qu'un reste de brume

faisait paraître plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et

d'où tombait une cascade perpendiculaire, tranquille comme une nappe

d'argent, ou comme un rayon du matin.

Cette cascade, qui me parut plus belle que toutes celles de Tivoli,

parce qu'elle est dans un cadre plus grandiose et plus austère, n'a ni

célébrité, ni reproductions, ni touristes. Elle n'a pas même de nom:

c'est le _buco_, le _trou_, de Rocca-di-Papa, un village bâti sur un

cône volcanique, à peu de distance, et que, d'où nous étions, il est

impossible d'apercevoir ni de pressentir. L'incognito de cette belle

cataracte s'explique par son absence durant la saison des voyages et des

promenades. La source qui l'alimente s'échappe en filets invisibles dans

une coupure voisine dès que la saison des pluies, et la splendeur de son

développement aux premiers jours du printemps est encore une recherche

que cette sauvage localité garde pour elle-même et pour les rares

promeneurs des jours d'avril.

Je l'avais vue de loin, le jour de ma conversation avec Onofrio sur

l'_arx_ de Tusculum et il m'avait dit: «On ne peut pas aller auprès;

c'est trop difficile.» En effet, c'est impossible à première vue, à

travers le taillis serré de noisetiers et de chênes nains qui couvre les

seuls endroits accessibles. Pourtant nous y parvînmes, et je trouvai

même cette dure ascension moins pénible que ne le sont certains parcours

dans les petits bois ravinés de mon pays. Ce pays-ci a une défense de

moins, la défense la plus sérieuse que les fourrés d'Europe puissent

offrir: il ne produit pas de ronces. On ne s'y trouve pas enfermé et

comme mis en cage par ces énormes réseaux d'églantiers et de mûres

sauvages qui s'installent chez nous dans les taillis, et que les chiens

de chasse les plus intrépides renoncent quelquefois à traverser.

Ici, la nature n'est pas méchante, malgré son grand air de résistance.

Elle menace plus qu'elle ne blesse. Elle est en harmonie avec le

tempérament hardi et aventureux, mais peu résistant et rarement stoïque

de ses habitants.

En cette circonstance, je dois pourtant dire que Felipone fut plus

robuste, c'est-à-dire plus gai et plus insouciant que moi. J'étais

harassé; j'avais des nerfs et il n'avait que des muscles. Nous ne

marchions plus que sur les mains et sur les genoux, lorsque enfin nous

gagnâmes un sol à peu près vierge de pas humains, au flanc du grand mur

de rocher. Il n'y avait même pas de traces d'animaux dans cette impasse.

La cascade tombait à notre droite, et une coupure aiguë sillonnait le

massif volcanique devant nous.

C'est là que bondissait, sur un escalier naturel, le véritable courant

de la source, la cascade à grande nappe n'étant que le résultat des eaux

pluviales et d'un torrent accidentel. Cet escalier se trouve enfoncé en

retrait dans le roc et devient invisible à mesure qu'il s'élève.

--Suivez cette échelle de roches et de cascatelles, me dit Felipone. Il

y a partout moyen d'y grimper à sec avec un peu d'adresse. Ma femme y a

passé pour aller voir notre ami le docteur, un jour qu'un grand mal de

dents m'empêchait de sortir; pauvre petite femme! elle est si bonne

pour moi! Je vous quitte ici. J'ai encore un peu de chemin à faire à la

manière des chèvres, et je gagnerai le bourg de Rocca-di-Papa, qui est

là-haut tout près; vous ne vous en douteriez guère, car ceci ressemble

au bout du monde.

--C'est donc à ce village que je dois grimper de mon côté?

--Non pas! quand vous aurez grimpé, vous trouverez une drôle de

construction, une vilaine bâtisse, et vous y resterez jusqu'à ce que je

vienne vous chercher. Vous serez là tout seul avec le vertige, mais la

tête pourra vous tourner sans inconvénient: il y a encore un rebord à la

plate-forme.

--Ne craignez rien pour moi; courez chez Daniella.

--Oui, je commencerai par elle; après quoi, je tirerai de sa niche ce

pauvre Tartaglia, qui doit s'ennuyer beaucoup, et qui sera bien aise de

déjeuner pour chasser les idées noires. Ça me fait penser que vous allez

jeûner là-haut!

--Cela m'est fort égal: je n'ai envie que de dormir.

--Quand vous aurez dormi, la faim viendra. Diable! Voilà un peu de tabac

et ma pipe, et ma fiole d'anisette avec une tasse de cuir pour puiser

l'eau, qui ne vous manquera pas.

--Non, non. Gardez tout cela; vous en aurez besoin pour retourner, car

vous avez encore de la fatigue devant vous.

--Bah! ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino salé avec mes

chevrotines, je me sens reposé. Je vas seulement boire un coup à votre

santé, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.

Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie

anisée, et me la présenta en disant: _Après vous!_ avec une courtoisie

enjouée.

--Oh! mais, s'écria-t-il quand nous fûmes désaltérés, qu'est-ce que je

vois là? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle

vous envoie. C'est mauvais, mais ça nourrit, et me voilà tranquille sur

votre compte.

En parlant ainsi, il ramassait dans le flot de la cascade un petit sac

de toile grossière accroché à une pointe de rocher.

La Daniella, Vol. II. · 第 17 / 39 题