Felipone se plaça à la meurtrière qui regardait Tusculum, moi à celle
qui regardait Mondragone. Onofrio surveillait les autres meurtrières,
allant de l'une à l'autre. Il avait mis son tronçon de sapin dans
la petite lucarne ronde qui lui servait de fenêtre, afin de nous
barricader. La porte fermée se gardait elle-même en attendant que nous
eussions à réunir nos efforts pour la défendre, si nous ne pouvions
tenir l'ennemi à distance.
Un silence effrayant avait succédé au dehors à la chute du corps de
Campani. Pas un cri ne s'était échappé de sa bouche. Tout à coup,
Onofrio arma à son tour le long fusil qu'il avait désarmé en nous
ouvrant la porte.
--En voilà un qui va vers vous, Felipone, dit-il sans se déconcerter; ne
vous pressez pas!
Felipone tira ses deux coups; la fumée ne lui permit pas de voir s'ils
avaient porté, et, d'ailleurs, il n'avait pas une seconde à perdre pour
recharger.
Ce qui devait arriver arriva. Les bandits qui nous cernaient, se voyant
repoussés de deux côtés à la fois, se réunirent pour se porter sur les
deux faces de la cabane, qu'ils supposaient dépourvues du moyen de
défense des meurtrières. C'était à moi de les recevoir, et Onofrio,
devinant leurs mouvements, se porta à la quatrième ouverture, orientée
vers Monte-Cavo.
Quand les assaillants virent que nous avions ouvert le feu ils nous
firent voir, à leur tour, que plusieurs d'entre eux avaient des fusils.
Ils essayèrent une décharge sur la petite fenêtre à travers laquelle
s'échappait peut-être un faible rayon de la clarté de la lampe. Mais
leur plomb rencontra la grosse bûche, que le berger se contenta de
repousser pour fermer plus hermétiquement l'embrasure. Nous pûmes en
compter cinq réunis un instant. Ils se dispersèrent aussitôt, et leurs
ombres, opaques dans le brouillard, parurent se multiplier en tournant
autour de la cabane; mais peut-être n'étaient-ils réellement que cinq
changeant de place.
Leur obstination était le seul indice à peu près certain de la
supériorité marquée de leur nombre sur le nôtre. Ils semblaient
déterminés à venir chercher, sous notre feu, leurs compagnons morts
ou blessés, ou à les venger en nous exterminant; car, entre chaque
décharge, ils gagnaient évidemment du terrain, et, si nos coups
portaient, nous ne pouvions plus le savoir. Nos ennemis approchaient en
rampant dans l'herbe haute et serrée qui environnait la cabane. Nous
usions peut-être nos munitions en pure perte, car il nous fallait tirer
et recharger sans relâche. Nous sentions bien qu'une fois collés aux
murs et accrochés à un toit si facile à escalader, ils étaient maîtres
de la situation. Qu'ils pussent mettre le feu à notre abri de litière,
et nous étions perdus. Sans l'humidité des dernières heures de la
nuit, la bourre de leurs fusils eût suffi pour incendier notre pauvre
forteresse.
Ce siége dura au moins un quart d'heure, pendant lequel il nous fut
impossible de savoir où nous étions. Si nos ennemis eussent été plus
résolus et plus braves, il est à croire que nous n'eussions pu nous
préserver aussi longtemps; mais ils agissaient sous le coup d'une
préoccupation qui nous fut soudainement révélée, lorsque, au milieu d'un
de ces silences plus redoutables que leurs efforts ostensibles, nous
entendîmes une voix crier de loin:
--_Les voilà!_
Nous prêtâmes l'oreille, c'était le lourd galop des carabiniers sur les
pavés volcaniques de la voie latine.
--Nous sommes sauvés! dit le berger en faisant le signe de la croix.
Voilà du secours; notre bataille a été entendue!
--Nous sommes perdus! dit Felipone.
--Non, non, reprit Onofrio; nos bandits prennent la fuite; voyez, voyez!
Je le savais bien qu'ils agissaient sans ordres! Poursuivons-les! à moi,
Lupo! à moi, Télégone!
--Ami! s'écria Felipone en l'arrêtant, les carabiniers ne doivent pas
savoir que vous m'avez vu cette nuit, non plus que mon camarade. Restez
ici, nous fuyons!
--Je ne vous ai pas vus? demanda le berger sans curiosité ni surprise
hors de propos, mais du ton et de l'air d'un homme qui reçoit
aveuglément sa consigne.
--Non! adieu! Les bandits ont voulu vous dévaliser; vous vous êtes
défendu tout seul. Si on les prend, et s'ils vous contredisent, vous
tiendrez bon. On vous connaît, on vous croira. D'ailleurs, Dieu vous
récompensera, ami, et vous savez que Felipone n'est pas ingrat! Au
revoir!
--La paix soit avec vous! répondit le berger. Si vous ne voulez pas
qu'on vous voie, entrez dans les châtaigniers, et filez jusqu'au _buco
de Rocca-di-Papa_.
--Il a raison, me dit le fermier, car voici le jour, et il est trop tard
pour rentrer à Mondragone. Venez!
Nous nous élançâmes dehors. Il nous fallut enjamber la face hideuse de
Campani, qui était tombé sur le dos en travers de la porte. Un peu plus
loin, sous les châtaigniers, un cadavre gisait, la poitrine criblée de
chevrotines.
--Ah! il s'est traîné jusque-là? dit Felipone, qui s'était baissé pour
le voir; c'est bien lui! et c'est moi qui l'ai touché! Voilà mes deux
coups de fusil! Voyons s'il est bien mort... Oui; il est déjà froid!
--Marchons! marchons! lui dis-je, les carabiniers paraissent.
--À cette distance, je ne les crains pas à la course, quoique j'aie un
peu de ventre. Et vous, savez-vous courir?
--Je l'espère! allons! Mais que faites-vous?
--Je cherche sur ce chien mort quelque chose... que je tiens! Attendez!
il faut que je lui crache à la figure... C'est fait.
Nous nous enfonçâmes dans le bois, en suivant d'abord la même direction
qui nous avait menés à Grotta-Ferrata. Puis, inclinant sur la gauche,
nous entrâmes dans un sentier ondulé qui se rétrécissait et s'effaçait
toujours davantage, jusqu'à ce qu'il disparût entièrement sur les bords
d'un ruisseau admirablement accidenté. Il faisait jour, et les bois
prenaient les reflets rosés de l'aurore.
--Nous voilà aussi en sûreté que possible, dit le fermier en se jetant
sur la mousse. Ah! si j'avais su que je devais fournir une pareille
course, je me serais mis à la diète la semaine dernière. C'est égal,
le jarret est encore bon. Et vous, mon garçon, ça va bien? A quoi
pensez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas content d'être enfin débarrassé
de Masolino?
--Débarrassé! Qu'en savons-nous? Vous pensez donc qu'il était là?
--Eh bien, et vous? Est-ce que vous ne l'aviez jamais vu?
--Au jour? Non.
--Alors votre connaissance ne sera pas longue; c'est le cadavre que j'ai
souffleté tout à l'heure.
--Le frère de Daniella?
--C'est moi qui l'ai tué, et je prends ça sur moi avec plaisir... et
orgueil! Le Satan! Je lui devais ça pour avoir voulu violer ma femme, un
jour qu'elle lavait seule à la fontaine. La Danielluccia va prendre le
deuil; elle n'en sera que plus jolie: ça sied bien aux femmes, et elle
me devra un beau cierge devant la madone de Lucullus pour l'avoir
débarrassée d'une pareille crapule de frère.
Telle fut l'oraison funèbre du bandit. La figure animée de Felipone
exprimait une satisfaction si franche, que, brisé de fatigue et
d'émotion, je me sentis machinalement entraîné à la partager.
--Ah ça! dit-il, quand, tout en parlant, il eut repris haleine, nous
ne sommes pas au bout de notre fuite; il faut que je m'occupe de vous
cacher, et, pour cela, il nous faut grimper dans un vilain endroit; mais
vous êtes capable de trouver ça joli, vous qui êtes peintre et qui ne
voyez pas comme les gens raisonnables.
--Avant tout, lui dis-je, je veux savoir ce qui doit résulter pour vous
de la peine que vous prenez pour moi.
--Pour vous, à présent que Campani et Masolino ont rendu au diable leurs
âmes de chien, je ne risque pas grand'chose. Votre affaire s'arrangera
ou bien vous fuirez avec votre maîtresse. Vous savez, maintenant, que
vous n'étiez pas la principale pièce de gibier traqué à Mondragone. Pour
le prince, je ne cours pas non plus grand danger. A l'occasion, même,
son frère le cardinal me saura gré de l'avoir fait partir, et, s'il faut
tout vous dire... je vous dirai ça plus tard!
--Il vous a aidé, sous main, à favoriser son évasion?
--_Chi lo sà_? Mais, pour avoir servi celle du docteur, si l'on découvre
jamais qu'il était de la partie, je pourrais bien tâter de la prison
plus longtemps qu'il ne convient à mon tempérament. Donc, mon affaire, à
présent, est de vous sauver (par amitié pour Daniella et pour vous-même,
qui me plaisez) sans me compromettre. C'est bien facile, si on ne
découvre pas mon souterrain. Voilà pourquoi je ne veux pas m'y fourrer
en plein jour. Je vas reparaître à la lumière des cieux, en pleine
campagne, les mains dans mes poches, comme un bon régisseur que je suis.
Les carabiniers me demanderont d'où je viens. J'ai ma réponse toute
prête, mon alibi tout préparé, mes compères tout avertis. Ce serait trop
long et inutile à vous dire. Sachez seulement qu'il vaut mieux pour moi,
à présent qu'il fait jour, rentrer dans deux heures que tout de suite.
Ainsi, n'ayez pas d'inquiétude pour moi, et gagnons un endroit où vous
pourrez m'attendre jusqu'à la nuit prochaine.
--Pourquoi ne resterais-je pas ici? L'endroit me plaît et me paraît
absolument désert.
--Il ne l'est pas assez! Dans une heure il y aura par là des bergers
ou des bûcherons. Il faut aller où les troupeaux ne vont pas et où les
bûcherons ne travaillent jamais; là surtout où les carabiniers ne
se risqueraient pas volontiers, même sur leurs jambes. Allons, mon
camarade, venez! un peu de courage encore!
--Je conviens que je suis fatigué, surtout depuis... depuis que j'ai vu
ce Masolino! Il me semble, à présent, qu'il avait de la ressemblance
avec Daniella, et cela me fait mal. Leurs âmes n'avaient aucun rapport;
mais le sang parlera malgré elle; elle le pleurera!
--C'est son devoir, la chère enfant! mais elle sera vite consolée,
demain peut-être, quand vous la presserez dans vos bras!
--Demain? Croyez-vous donc qu'elle soit assez guérie pour sortir de la
villa Taverna?
--Vous voulez tout savoir, et, à présent, on peut tout vous dire. Elle
n'a jamais été malade, elle n'a jamais eu d'entorse; on a inventé ça
pour vous empêcher de vous exposer. Elle était en prison, la pauvrette!
--En prison?
--Oui, dans sa chambre, à Frascati, tout en haut de cette grande
carcasse de maison que vous connaissez. Son frère l'avait barricadée là,
et Dieu sait ce qu'elle a souffert!
--Oh! mon Dieu! Et, à présent, elle n'est pas encore libre?
--Elle le sera dans deux heures. Dans deux heures, j'irai, sans bruit,
lui ouvrir la porte. Vous n'avez donc pas vu qu'en retournant la
carcasse de Masolino, j'ai pris cette grosse clef dans sa poche?
Felipone me montrait une clef massive toute tachée de sang.
--Lavez-la, lui dis-je en songeant à l'horreur de cette circonstance
pour Daniella.
--Et mes mains aussi, dit-il en se penchant sur le ruisseau, car le sang
de cette vermine me répugne. Je dirai à ma filleule: «Ma chère petite,
verse des larmes, c'est ton devoir; mais réjouis-toi, car je t'apporte
une bonne nouvelle. Onofrio a tué ton coquin de frère qui voulait piller
son musée d'antiquités tusculanes; ton amant est libre, et, de lui-même,
il va revenir s'emprisonner à Mondragone pour partir avec toi quand
faire se pourra».
--Mais alors, cher ami, pourquoi ne viendrait-elle pas me trouver ici
pour fuir dès la nuit prochaine? Je sais les chemins, à présent.
--Eh! mon bon ami, avez-vous une dizaine de mille francs en poche pour
fréter un petit bâtiment de contrebande qui viendra vous attendre, à ses
risques et périls, à Torre di Paterno ou à Torre di Vajanica?
--Hélas! non. J'oublie que je ne suis pas un prince et que je n'enlève
pas une héritière. Il me faudrait passer par le chemin de tout le monde,
et ce serait plus long et plus difficile. Donc, faites-moi rentrer dans
ma cage la nuit prochaine. Partez! courez délivrer Daniella! Je saurai
bien me cacher tout seul! D'ailleurs, à quoi servent nos précautions?
Puis-je compter sur autre chose que sur la Providence, dans le position
où me voici? Ne vais-je pas rencontrer, dans la cachette où vous voulez
me conduire, quelques-uns des bandits que nous avons étrillés et qui,
fuyant comme nous les carabiniers, s'y seront rendus ou s'y rendront de
leur côté?
--Je ne serais pas si novice que de vous exposer à refaire connaissance
avec leurs pierres. Soyez tranquille! la bande qui accompagnait nos deux
coquins n'est pas de ce pays-ci. Les gens de Frascati ne sont pas si
mauvais que ça, ni si hardis non plus; ils connaissaient trop bien
Masolino pour s'entendre avec lui. Nos assassins sont d'ailleurs; et je
gagerais que ce sont tous gens de Marino, le bourg du Diable! À
l'heure qu'il est, ils rentrent chez eux par le bois Ferentino; ils se
déshabillent et se couchent comme feraient des chrétiens, et, si l'on
fait par là des perquisitions, leurs femmes crieront Jésus-Dieu et
jureront sur le sang du Christ qu'ils n'ont pas découché. D'ailleurs,
voyez-vous, ma cachette est une cachette. Elle n'est connue que
d'Onofrio qui l'a découverte, de moi, du docteur et de ma femme. La
chère âme y a nourri notre ami pendant vingt-quatre heures, avant que
l'entrée de mon souterrain fût tout à fait déblayée. Venez donc, et
sachez d'ailleurs que c'est mon chemin, car je ne veux pas risquer
d'être vu revenant par les fourrés. Je vas m'en retourner chez nous par
Rocca-di-Papa.
Nous nous remîmes en route en remontant le cours rapide du petit
ruisseau, à travers les roches, tantôt enjambant d'une rive à l'autre,
afin d'y trouver place pour nos pieds sur les blocs qui le resserraient,
tantôt, quand il s'élargissait sur un sable sans profondeur, marchant
dans l'eau jusqu'à mi-jambe, faute d'une berge praticable.
L'instinct paysagiste est si fort, je dirai presque si animal en moi,
que, malgré ma lassitude et les sérieuses difficultés d'une pareille
marche, malgré les pensées à la fois lugubres et enivrantes qui me
traversaient l'esprit comme des songes fiévreux, je me surprenais
admirant les mille accidents imprévus et les mille grâces sauvages de ce
ruisseau mystérieux caché dans les déchirures d'une terre luxuriante de
fleurs et de roches éclatantes de mousses satinées. Nous passions comme
deux sangliers à travers les lianes de cette forêt vierge, et j'avais un
regret, un chagrin instinctif de briser ces guirlandes de lierre et de
liserons, de souiller sous mes pieds ces tapis d'iris et de narcisses,
de déranger enfin cette splendide et délicate décoration, où la nature
semblait savourer les délices de son libre essor, en cachette du travail
spoliateur de l'homme.
Il y eut enfin un moment où les parois de rocs et de buissons qui nous
pressaient s'écartèrent assez pour me laisser voir le pays où nous
rampions comme dans un fossé. Ce fut un coup d'oeil magique aux
premières lueurs du soleil. Nous étions dans le fond d'une étroite gorge
couverte de taillis épais, semée de monticules et tourmentée de ces
mouvements brusques et variés qui sont propres aux terrains volcaniques.
Les nombreux reliefs de ces petites masses, que protégeait une enceinte
de masses plus élevées, rendaient cette solitude particulièrement
favorable au genre de retraite que nous cherchions. Derrière nous les
terrains onduleux, d'un vert splendide, semés de buissons brillants
de rosée, s'enfuyaient en bonds rapides vers les basses vallées de
Tusculum. Un petit aqueduc ruiné, perdu dans les arbres et dans les
plantes grimpantes, fermait la vue de ce côté-là. Devant nous se
dressait une gigantesque muraille de rocher à pic qu'un reste de brume
faisait paraître plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et
d'où tombait une cascade perpendiculaire, tranquille comme une nappe
d'argent, ou comme un rayon du matin.
Cette cascade, qui me parut plus belle que toutes celles de Tivoli,
parce qu'elle est dans un cadre plus grandiose et plus austère, n'a ni
célébrité, ni reproductions, ni touristes. Elle n'a pas même de nom:
c'est le _buco_, le _trou_, de Rocca-di-Papa, un village bâti sur un
cône volcanique, à peu de distance, et que, d'où nous étions, il est
impossible d'apercevoir ni de pressentir. L'incognito de cette belle
cataracte s'explique par son absence durant la saison des voyages et des
promenades. La source qui l'alimente s'échappe en filets invisibles dans
une coupure voisine dès que la saison des pluies, et la splendeur de son
développement aux premiers jours du printemps est encore une recherche
que cette sauvage localité garde pour elle-même et pour les rares
promeneurs des jours d'avril.
Je l'avais vue de loin, le jour de ma conversation avec Onofrio sur
l'_arx_ de Tusculum et il m'avait dit: «On ne peut pas aller auprès;
c'est trop difficile.» En effet, c'est impossible à première vue, à
travers le taillis serré de noisetiers et de chênes nains qui couvre les
seuls endroits accessibles. Pourtant nous y parvînmes, et je trouvai
même cette dure ascension moins pénible que ne le sont certains parcours
dans les petits bois ravinés de mon pays. Ce pays-ci a une défense de
moins, la défense la plus sérieuse que les fourrés d'Europe puissent
offrir: il ne produit pas de ronces. On ne s'y trouve pas enfermé et
comme mis en cage par ces énormes réseaux d'églantiers et de mûres
sauvages qui s'installent chez nous dans les taillis, et que les chiens
de chasse les plus intrépides renoncent quelquefois à traverser.
Ici, la nature n'est pas méchante, malgré son grand air de résistance.
Elle menace plus qu'elle ne blesse. Elle est en harmonie avec le
tempérament hardi et aventureux, mais peu résistant et rarement stoïque
de ses habitants.
En cette circonstance, je dois pourtant dire que Felipone fut plus
robuste, c'est-à-dire plus gai et plus insouciant que moi. J'étais
harassé; j'avais des nerfs et il n'avait que des muscles. Nous ne
marchions plus que sur les mains et sur les genoux, lorsque enfin nous
gagnâmes un sol à peu près vierge de pas humains, au flanc du grand mur
de rocher. Il n'y avait même pas de traces d'animaux dans cette impasse.
La cascade tombait à notre droite, et une coupure aiguë sillonnait le
massif volcanique devant nous.
C'est là que bondissait, sur un escalier naturel, le véritable courant
de la source, la cascade à grande nappe n'étant que le résultat des eaux
pluviales et d'un torrent accidentel. Cet escalier se trouve enfoncé en
retrait dans le roc et devient invisible à mesure qu'il s'élève.
--Suivez cette échelle de roches et de cascatelles, me dit Felipone. Il
y a partout moyen d'y grimper à sec avec un peu d'adresse. Ma femme y a
passé pour aller voir notre ami le docteur, un jour qu'un grand mal de
dents m'empêchait de sortir; pauvre petite femme! elle est si bonne
pour moi! Je vous quitte ici. J'ai encore un peu de chemin à faire à la
manière des chèvres, et je gagnerai le bourg de Rocca-di-Papa, qui est
là-haut tout près; vous ne vous en douteriez guère, car ceci ressemble
au bout du monde.
--C'est donc à ce village que je dois grimper de mon côté?
--Non pas! quand vous aurez grimpé, vous trouverez une drôle de
construction, une vilaine bâtisse, et vous y resterez jusqu'à ce que je
vienne vous chercher. Vous serez là tout seul avec le vertige, mais la
tête pourra vous tourner sans inconvénient: il y a encore un rebord à la
plate-forme.
--Ne craignez rien pour moi; courez chez Daniella.
--Oui, je commencerai par elle; après quoi, je tirerai de sa niche ce
pauvre Tartaglia, qui doit s'ennuyer beaucoup, et qui sera bien aise de
déjeuner pour chasser les idées noires. Ça me fait penser que vous allez
jeûner là-haut!
--Cela m'est fort égal: je n'ai envie que de dormir.
--Quand vous aurez dormi, la faim viendra. Diable! Voilà un peu de tabac
et ma pipe, et ma fiole d'anisette avec une tasse de cuir pour puiser
l'eau, qui ne vous manquera pas.
--Non, non. Gardez tout cela; vous en aurez besoin pour retourner, car
vous avez encore de la fatigue devant vous.
--Bah! ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino salé avec mes
chevrotines, je me sens reposé. Je vas seulement boire un coup à votre
santé, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.
Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie
anisée, et me la présenta en disant: _Après vous!_ avec une courtoisie
enjouée.
--Oh! mais, s'écria-t-il quand nous fûmes désaltérés, qu'est-ce que je
vois là? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle
vous envoie. C'est mauvais, mais ça nourrit, et me voilà tranquille sur
votre compte.
En parlant ainsi, il ramassait dans le flot de la cascade un petit sac
de toile grossière accroché à une pointe de rocher.