La Campagne.
Je vous quitte enfin, tristes asiles de l'orgueil & de l'esclavage,
villes superbes où le vice rampe si souvent sous la vertu humiliée, où
l'or tient lieu de tout, où les sentimens précieux de la nature sont
étouffés sous le brillant attirail de la folie! Je te revois, Campagne
chérie, doux asile du bonheur & de l'innocence! Mon ame, dégagée de ses
chaînes, respire l'air délicieux de la liberté; mes idées, mes sentimens
s'étendent comme le vaste horizon dont les bornes échappent à ma vue: un
charme secret s'empare de tous mes sens; je vais être heureux. Rendu à
ma chere cabane, je vais remplir la destination de la nature. Un travail
modéré suffit à mes besoins; mon jardin, mon champ & mon troupeau
offrent en abondance les vrais biens à ma main laborieuse. A l'abri de
vos traits ensanglantés, barbare Calomnie! perfide Médisance! je verrai
de loin les victimes innocentes qui tombent sous vos coups; je pleurerai
sur ces infortunés & je bénirai le sort qui me soustrait à vos fureurs.
Toutes les fois que le soleil disparoissant de notre horizon, ira
répandre ses bienfaits sur un autre hémisphere, je cesserai mon travail,
pour venir errer nonchalamment le long des bords de ce ruisseau, ou je
me coucherai négligemment auprès de sa source sacrée. Là, le spectacle
ravissant de la nature élévera mon ame & charmera mon cœur. J'écarterai
les préjugés funestes dont les nuages épais obscurcissent la vérité.
Seul avec la nature, j'écouterai sa voix, j'ouvrirai mon ame à ses
inspirations divines, j'étudierai les devoirs qu'elle me prescrit, je
jouirai de tous les plaisirs qu'elle m'offre. Je déchirerai les
enveloppes étrangeres sous lesquelles l'homme se cache à mes yeux, je le
verrai tel qu'il est.
Déjà je sens l'influence secrete de la nature, elle semble répandre
autour de moi une atmosphere d'innocence & de volupté. Un feu secret
s'allume dans mon cœur; il s'augmente, il coule dans toutes mes veines:
état délicieux! Tout m'enchante, m'intéresse, me ravit; tout me remplit
de l'idée de la liberté & du bonheur. Mes fers ont disparu, la volupté
brûle mon cœur, & mes yeux répandent les larmes délicieuses du
sentiment.
La nuit répand sur l'Univers un calme profond qui se communique à mon
ame; les Zéphyrs m'apportent doucement le baume voluptueux des fleurs;
les arbres, en courbant au-dessus de ma tête leurs branches touffues,
augmentent l'obscurité de ma retraite; & la lune dont la lumiere
tremblotante se joue à travers le feuillage, vient argenter les flots du
ruisseau qui fuit à mes côtés. Le bruit des eaux qui se brisent en
tombant sur ces rochers escarpés, se mêle au vaste silence de la nature,
sans paroître l'interrompre, ou plutôt il semble l'augmenter encore.
Tous les êtres jouissent ici du repos & du bonheur. Mille insectes
divers se jouent dans l'herbe humide & fraîche, les poissons folâtrent
sans crainte au milieu des eaux; & les oiseaux, sur leurs nids,
savourent voluptueusement les plaisirs de l'amour & du repos: récompense
délicieuse des travaux que la tendresse paternelle leur a fait essuyer
pendant la chaleur du jour.
Innocens animaux, vous goûtez en paix les douceurs de la liberté! la
nuit semble vous envelopper de ses ombres bienfaisantes pour vous
soustraire à la cruauté de l'homme: profitez de ces doux instans;
bientôt le jour va paroître, & votre tyran avec lui.
Aimable rossignol, fais entendre les accens de ta voix; charme les
ennuis de ta compagne chérie, occupée à répandre dans son nid la chaleur
qui va faire éclorre les doux fruits de vos amours mutuelles; que tes
chants fassent retentir tous les échos d'alentour: ils doivent charmer
toute la nature, c'est la tendresse qui les inspire! Et vous, sensibles
tourterelles, livrez-vous sans réserve aux douceurs de l'amour & de la
fidélité; que vos tendres plaintes soient les expressions de vos
plaisirs! Entrelacez vos becs amoureux; que le frémissement voluptueux
de vos ailes agite doucement le feuillage; mais fuyez dès que l'aurore
éclairera vos retraites: l'homme paroîtra; peut-être que sa main cruelle
vous ôtera la vie. Il sait vous arracher à vos plaisirs innocens; mais,
hélas! il ne sait pas les goûter.
J'entends remuer les branches de la forêt, un animal frappe la terre &
s'avance de mon côté, il sort du milieu des broussailles, il paroît au
clair de la lune; c'est un cerf qui vient se désaltérer dans l'onde pure
du ruisseau. Que la forme de son corps est noble & belle! on diroit que
la nature a pris plaisir à répandre sur lui l'élégance & la beauté.
Hélas! à quoi servent ces dons? Demain, si-tôt que l'aurore annoncera le
retour de la lumiere, une meute de chiens cruels, excités par des hommes
plus cruels encore, le forceront à sortir de sa retraite, & le
poursuivront jusqu'à ce que ses genoux chancelans tremblent sous le
poids de son corps accablé. Barbares! quel mal vous ont fait ces animaux
timides, pour prendre plaisir à les tourmenter? Vous êtes des hommes, &
vous vous faites un plaisir de la douleur d'un être foible qui fuit
devant vous? Le cerf pleure sa défaite & sa mort; le lievre blessé
tourne sur vous un regard languissant, qui vous reproche votre cruauté;
la perdrix expirante semble implorer votre pitié pour sa couvée
fugitive. Mais comment vous laisseriez-vous attendrir par ces animaux
innocens? les maux que vous leur faites souffrir ne sont qu'une foible
image des tourmens dont vous accablez vos semblables.
Que manquera-t-il à mon bonheur, si cette retraite peut me soustraire à
votre cruauté? Monde faux & trompeur, je ne regretterai point les
illusions par lesquelles tu éblouis les insensés qui te consacrent leur
cœur! je les verrai sans envie jouir des prétendus biens dont tu les
combles. J'ai vu tes favoris s'empresser après des bulles brillantes &
légeres que l'air promene à son gré, & qui se dissipent à l'instant
qu'on croit les saisir; je les ai vus se tourmenter pendant toute leur
vie pour des chimeres qui doivent faire leur malheur, & périr enfin sans
avoir goûté le repos. J'ai vu dans tes cercles brillans l'or adoré sous
mille noms pompeux. J'ai vu le Dieu de la Frivolité dicter insolemment
ses arrêts ridicules, & les répandre sur toute la terre. J'ai vu ceux
que tu appelles sages se jouer avec les hochets de la folie, & danser au
son de ses grelots. L'homme sensible cherche en vain sur cette terre un
cœur où il puisse reposer son cœur, il n'en trouve point. Le souffle
empoisonné de l'avarice, de la perfidie & du mensonge a flétri toutes
les vertus. L'homme de bien est seul sur la terre. Il ressemble à ces
plantes transportées dans des climats étrangers, qui se desséchent &
penchent leur tige languissante, faute d'avoir une nourriture qui leur
convienne.
Le sommeil bienfaisant regne dans la cabane du laboureur & du berger. Il
n'est point interrompu par les cris aigus d'une conscience criminelle,
ni par les monstres affreux de la haine, de la perfidie, de la
vengeance; ni par les vains projets de l'avarice & de l'ambition.
L'innocence & la paix regnent avec lui. Le chant des oiseaux va bientôt
réveiller ces mortels fortunés. Il me semble les voir regarder avec joie
l'aurore naissante. Leurs forces renouvellées circulent avec impétuosité
dans leurs membres reposés, & y portent par-tout le besoin du travail.
Bientôt ils se répandent dans la campagne, & reprennent en souriant
leurs utiles travaux. Peuvent-ils le refuser aux transports de la
reconnoissance, lorsqu'ils voient, lorsqu'ils entendent toute la nature
célébrer le retour de la lumiere; lorsqu'ils voient le soleil darder sur
leurs moissons & sur leurs fruits les rayons bienfaisans dont la chaleur
précieuse va travailler en silence à l'œuvre merveilleuse de la
maturité, ou faire éclorre les germes féconds que la terre renferme dans
son sein?
Soit que le laboureur recueille l'herbe fleurie de ses prés, soit qu'il
trace lentement un pénible sillon, ou qu'il coupe les épis courbés pour
en former de lourdes gerbes, soit qu'il soulage les branches affaissées
de ses arbres fruitiers, soit enfin qu'il remplisse ses celliers de la
dépouille vermeille de la vigne; la joie, l'espérance ou le plaisir
charment toujours ses travaux.
Dormez tranquillement, heureux habitans de la Campagne, jouissez des
plus doux présens des cieux, & n'enviez point le sort du riche dont
l'éclat vous éblouit. Pendant que la nature répand sur vos membres
fatigués les bienfaits du repos, pendant qu'elle prépare autour de vous
les plaisirs qui doivent charmer votre réveil; le crime, au milieu des
villes, aiguise ses poignards, prépare ses noirs poisons, & marque ses
victimes. Le remords affreux vole de palais en palais, il seme par-tout
épouvante & l'effroi. Il tire avec fracas les rideaux pompeux du riche
coupable, & fait siffler autour de lui ses horribles serpens. L'un
couché sur des coussins qui semblent préparés par les mains de la
volupté, pousse au ciel des cris aigus que lui arrache la douleur
cruelle. Il souffre des maux que le travail & la frugalité ont écartés
de vos chaumieres. Ennemi de la nature, il a voulu lui arracher les
plaisirs destinés à ses favoris; il a voulu jouir du bonheur & du repos
sans l'avoir mérité par son travail & son innocence: il en est puni; la
nature outragée se venge de sa violence & de ses mépris. Un autre,
plongé dans le désespoir, est prêt à s'arracher lui-même une vie que les
suites honteuses du vice lui ont rendue odieuse. Ici la perfidie & le
mensonge trament leurs intrigues secretes; là le jeu, la débauche & les
profusions de toute espece renversent des fortunes & plongent les
familles dans le désespoir. Je vois ces malheureux lever les mains au
ciel, & ramper dans la bassesse & la misere. Qu'ils seroient heureux, si
leurs bras étoient accoutumés au travail, si leurs cœurs ne
connoissoient d'autres besoins que les vôtres!
Et quels plaisirs pourroient donc être comparés à ceux dont vous
jouissez! S'il en étoit quelques-uns, ce seroient ceux de l'homme utile
qui, au milieu de ces villes, travaille à diminuer les maux de
l'humanité. Mais, hélas! qu'il paye cher le plaisir de faire du bien à
ses semblables! le fanatisme lui prépare des persécutions & des fers. Ce
monstre affreux se traîne sur les restes des bûchers que sa fureur
alluma & que la raison éteignit; ses membres livides fouillent parmi les
cendres & les ossemens; il cherche quelque étincelle qui puisse rallumer
ces flammes odieuses. Que dis-je? hélas! Campagnes innocentes, vous
n'êtes pas à l'abri de ses fureurs. Il poursuit ses déplorables victimes
jusques dans le sanctuaire sacré de la nature, & vos ruisseaux ont été
teints plus d'une fois du sang qu'il a versé. La mort, la mort même,
n'est pas un asile assuré contre sa férocité. Il s'acharne sur des
cadavres palpitans, il les emporte en les secouant avec fureur, il
craint que la terre ne les dérobe à sa rage; & si la raison tremblante
ose leur rendre en secret les derniers devoirs, il se jette sur la fosse
en poussant des hurlemens affreux, ronge la terre qui les cache, & la
couvre d'écume & de sang.
L'oubli, oubli seul de la nature a causé tous ces maux. Ce n'est pas
celui qui consacre tous les instans de sa vie à des travaux utiles qui
alluma le premier les flambeaux de la haine, de la superstition & du
fanatisme; c'est celui qui; renonçant aux avantages d'une vie laborieuse
& innocente, chercha dans la crédulité & dans la foiblesse de ses
semblables des ressources contre les besoins qui naissent en foule de
l'oisiveté & des vices.
Heureuse innocence, précieuse médiocrité, vous étiez destinées à faire
le bonheur de l'homme! il est malheureux dès qu'il vous abandonne, & ce
n'est qu'à la Campagne qu'il peut vous retrouver dans toute votre
pureté.
Quel bruit frappe mes oreilles? Un char pompeux s'avance, il s'ouvre;
c'est un riche que le dégoût de la ville, ou plutôt le dégoût de sa
propre existence, conduit à la Campagne. Il vient y chercher le bonheur
& le repos, il n'y trouvera ni l'un ni l'autre. Ce n'est qu'à ses amis
que la nature accorde ses faveurs; & il apporte avec lui tout l'attirail
des vices & des préjugés de la ville. Des hommes ses esclaves guident
ses pas chancelans, l'or de ses habits semble le disputer à l'éclat du
soleil, il s'avance lentement. Que vois-je? des yeux glacés qui
regardent avec froideur les beautés de la nature, une physionomie
flétrie où regnent l'orgueil & le mépris insultant. Il voit le soleil se
coucher derriere les montagnes & darder ses rayons enflammés à travers
un nuage épais, & ce spectacle brillant ne fait aucune impression sur
son ame. Les ombres descendent majestueusement du sommet des montagnes,
un calme sacré s'étend sur toute la nature, le rossignol remplit le
vallon de sa voix touchante, un ruisseau fuit en murmurant entre les
fleurs d'une prairie & les arbrisseaux d'un bosquet touffu. Le riche n'a
rien vu; il foule dédaigneusement: les fleurs de la prairie, il court
s'enfermer dans ces édifices qu'il a décorés du beau nom de maisons de
campagne, & s'y plonger dans les vices que l'habitude lui a rendus
nécessaires. L'aurore aura déjà déployé le bonheur sur toute la nature,
que le riche sera encore enseveli dans la molle dépouille des cygnes; &
des barrieres multipliées défendront sa retraite contre les premiers
rayons du soleil.
Le laboureur travailloit gaiement, la joie épanouissoit son cœur, comme
le soleil du printemps épanouit la rose; le riche paroît, le dédaigne;
aussi-tôt son cœur se resserre, il tremble, il bégaye; c'étoit un homme,
ce n'est plus qu'un esclave. O toi qui méprises l'homme utile qui
cultive la terre, riche orgueilleux, songe que cet homme est ton
semblable! Que dis-je, ton semblable? tu serois heureux, si tu méritois
d'être le sien, Eh! quels sont donc tes avantages sur lui? que
possedes-tu qui puisse justifier ton orgueil & ton mépris? Tes sens usés
& engourdis se refusent aux douces impressions du plaisir innocent, ton
ame ne reçoit plus que des sensations confuses, sans vivacité & sans
délicatesse. Elle ressemble à ces rivieres grossies par des torrens
impurs où l'on chercheroit en vain l'image brillante d'un ciel azuré, &
le tableau riant d'une contrée paisible. C'est dans le fond d'une eau
pure & tranquille que les objets ravissans de la nature se peignent avec
un nouvel éclat; c'est dans une ame innocente & pure que ces mêmes
objets portent l'ivresse délicieuse du sentiment. Es-tu un de ces hommes
courageux qui consacrent leurs jours à la défense de la patrie? es-tu un
de ces peres de l'humanité, un de ces souverains qui travaillent sans
cesse an bonheur de leurs sujets? peux-tu exiger quelque reconnoissance
de celui que tu dédaignes? J'ai de l'or, me réponds-tu: si c'est-là ton
seul mérite, si c'est-là tout ce qui inspire de l'orgueil; écoute,
prête-toi pour un instant à une supposition fondée sur la vérité, & vois
sur quels fragiles fondemens est appuyée ta prétendue grandeur. Ces
villes dont tu sors viennent d'être détruites, les hommes tes semblables
sont ensevelis sous leurs ruines, tous les liens de la société factice
sont rompus, il n'existe plus ni souverain, ni sujet, ni armée; il ne
reste plus sur la terre que des laboureurs, des bergers & toi. Que
deviens-tu alors? A quoi te servent tes richesses immenses? Tu les
donnerois toutes pour un morceau de pain noir que tu ne peux attendre
que d'un travail qui est au-dessus de tes forces, ou de la pitié de ce
laboureur que tu méprises. Il pourroit te mépriser à son tour cet homme
utile & heureux, & à plus juste titre: son mépris seroit fondé sur son
propre mérite & ton inutilité.
Mais faut-il que la foudre écrase les villes? faut-il que l'édifice
immense de la société s'écroule tout d'un coup pour te convaincre de ton
injustice? Non, non, mille accidens peuvent détruire l'illusion de ta
prétendue grandeur & te découvrir ton néant. Tu peux perdre en un
instant tous ces biens étrangers qui font l'objet de ta vanité; un
conquérant peut t'en dépouiller, & t'envoyer avec d'autres hommes
peupler des contrées désertes. C'est alors que tu verras les hommes qui
ont appris dès leur enfance à être utiles à leurs semblables, tenir le
premier rang dans la société naturelle; c'est alors que, ramené à l'état
de nature, tu sentiras que tu es le dernier de tous les êtres, parce que
tu es le moins utile.
Il est des riches que les préjugés & les passions n'ont pas entiérement
endurcis, un triple airain n'a pas encore fermé leur cœur à toutes les
impressions des plaisirs innocens, & la nature sourit quelquefois à
leurs sens émus. Dès que les neiges coulent en torrent du haut des
montagnes, pour faire place à la verdure, dès que la terre offre les
appas séduisans des fleurs au Zéphyr qui la renouvelle; ils sentent
renaître, dans leur cœur, le germe du bonheur qui leur étoit destiné;
ils volent dans nos Campagnes; ils tressaillent à la vue de leurs
beautés; & ils croient avoir trouvé le bonheur. Mais ce plaisir qui
n'étoit qu'une invitation de la nature, se dissipe bientôt. Ils
dédaignent de mettre la main au râteau & à la bêche, ils sont trop
foibles pour se courber sur la charrue, & ils ne veulent pas mériter la
gaieté vive des moissonneurs qui, après avoir supporté la chaleur du
jour, vuident en chantant une cruche de cidre rafraîchissante qu'ils se
passent à la ronde, ou se reposent à demi-nus sous le feuillage épais
d'un orme bienfaisant. Le dégoût & l'ennui les rappellent bientôt à la
ville, ils se replongent dans le tourbillon de leurs faux plaisirs, &
méprisent la Campagne dont ils ne savent pas jouir.
Homme vain & superficiel, fuis à jamais de ces lieux fortunés, ils ne
sont faits que pour les ames qui en sentent tout le prix; mais du moins
ne les méprises pas sans les connoître. Arrête un instant tes regards
sur ce champ où croît le blé qui va te nourrir, considere ce côteau où
la nature mûrit en silence la liqueur vermeille où tu puiseras l'oubli
de tes maux; vois ton semblable courbé sous le poids des années,
s'avancer lentement sur cette montagne escarpée, & employer le reste de
ses forces à relever les branches de la vigne. Considere un instant ce
spectacle; frémis de ton inutilité & de ton ingratitude, & apprends à
respecter des lieux sacrés où toi seul es un profane.
Fuyez, idées pénibles de la méchanceté & de l'orgueil, revenez, images
charmantes de l'innocence & du bonheur, & faites couler dans mon ame les
sentimens les plus doux! j'apperçois de loin la chaumiere de Licidas &
de Lucette. Hier ils se sont unis par les doux liens de l'hymenée, ils
jouissent à présent des transports délicieux de l'amour. Lucette est
fille unique d'un riche fermier, Licidas pauvre orphelin gardoit les
troupeaux du pere de Lucette. Licidas aima Lucette. Il avoit vu dix-sept
printemps; sa physionomie ouverte annonçoit l'innocence de son cœur, ses
joues arrondies ressembloient à deux belles pêches où l'éclat de la rose
colore un léger duvet. Deux yeux noirs & pleins de feu exprimoient toute
la vivacité du désir, & le rire de la gaieté qui régnoit presque
toujours sur son visage, faisoit entr'ouvrir deux levres vermeilles qui
laissoient voir des dents plus blanches que l'ivoire. Le pere de Lucette
avoit planté des ormeaux le jour de la naissance de sa fille, & leur
feuillage s'étoit déjà renouvellé seize fois. C'est sous ces arbres que
Licidas & Lucette s'entretenoient souvent ensemble. Ils s'aimoient sans
connoître l'amour; ils en goûtoient les douceurs sans en soupçonner les
chagrins. Du plus loin qu'ils s'appercevoient, ils se précipitoient dans
les bras l'un de autre. On eût dit deux ruisseaux qu'une pente rapide
entraîne à réunir leurs ondes. Lucette! disoit un jour Licidas, je
voudrois être toujours auprès de toi. Que je suis aise quand je regarde
tes grands yeux bleus, ou que je sens ta main blanche me toucher le
menton & les joues! Lucette! dis-moi, sens-tu donc aussi du plaisir,
quand j'entrelace mes bras dans les tiens, & que je te serre contre ma
poitrine? La bergere ne répond rien, elle regarde tendrement Licidas,
jette son bras autour de son cou, & cache son visage sur son épaule.
Palémon, pere de Lucette, étoit caché derriere les arbres. Il paroît.
Lucette interdite se retire en se couvrant le visage de son tablier;
Licidas se retire d'un autre côté, la tête baissée, & n'osant se
retourner. Palémon leur défend de s'aimer, & pendant deux années
entieres, ils n'eurent presque jamais le plaisir d'être seuls ensemble.
Dans le temps de la tonte des troupeaux, un jour que Lucette étoit
occupée à laver sur le bord de la riviere la toison des agneaux, une
foiblesse subite lui ôte l'usage de ses sens; ses genoux s'affaissent,
sa tête se renverse, elle tombe & le courant l'entraîne, ses compagnes
jettent un cri; elles la suivent des yeux. Bientôt elles voient un
berger qui suit à la nage le corps de Lucette. Il atteint, le saisit,
fait des efforts pour regagner le rivage. Efforts inutiles! le courant
les entraîne & les précipite dans un abyme. Ils disparoissent,
reviennent sur l'eau, ils disparoissent encore. Licidas tient toujours
le corps de Lucette. Les parens de la bergere sont sur le bord & levent
les mains vers le ciel. Enfin le courage du berger triomphe de la
rapidité du fleuve, il arrive chargé de son précieux fardeau, & dépose
sur le rivage le corps pâle de son amante. La mere se jette sur le corps
de sa fille. Elle l'appelle à grands cris. La bergere n'entend rien. Le
pere fait tous ses efforts pour arracher cette mere infortunée à ce
spectacle déchirant. Il croit lui-même que sa fille ne verra plus le
jour. Licidas prend une des mains froides de la bergere, puis il la
laisse aller. Le bras retombe sur la terre, comme un membre sans vie. A
cette vue, Licidas reste immobile. Il fixe son amante d'un air farouche,
& tout un coup deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux.
Cependant on emporte Lucette à la ferme. Licidas ne la quitte point, il
s'est chargé d'une partie du fardeau. Enfin la bergere ouvre un œil
mourant. Licidas est le premier qui sen apperçoit. Lucette! ma chere
Lucette! elle vit encore. On s'empresse autour d'elle, on lui donne des
secours, elle revient à la vie. Quels momens pour Licidas! Il a sauvé la
vie de ce qu'il aime!
Lorsque Lucette fut entiérement rétablie, son pere lui dit un jour: Ma
fille, tu commences aujourd'hui ta dix-huitieme année, allons visiter
les arbres que je plantai le jour de ta naissance, & remercier le ciel
qui n'a pas permis que tu me sois enlevée. Ils arriverent vers les
ormeaux; Licidas, par les ordres de Palémon, avoit conduit son troupeau
dans le même endroit. Viens, Licidas, lui dit le vieillard, viens
recevoir le prix de ta bonne action. Tu as sauvé la vie à Lucette, elle
te donne cette prairie que tu vois devant toi. Je la lui donnai le jour
de sa naissance. N'est-ce pas, Lucette, dit le vieillard en sonriant à
sa fille, tu veux bien y consentir? Les deux amans étoient tremblans,
ils s'étoient attendus à une autre récompense. Ma fille vient de te
témoigner sa reconnoissance, poursuit le vieillard, mais je ne t'ai pas
encore témoigné la mienne. Tu m'as rendu le plus grand service que son
puisse rendre à un pere. Sans toi, je mouillerois mon pain de mes
larmes, & ma voix tremblante demanderoit ma fille à tous les échos de la
contrée; sans toi, j'aurois fini ma vie, sans jouir de ses derniers
embrassemens. Prends, mon ami; prends ce que j'ai de plus cher, prends
cette fille que tu m'as rendue, je te la donne pour épouse. En disant
ces mots, le vieillard mit la main de sa fille dans celle de Licidas,
puis il les pressa tous deux contre son sein; en même temps des sanglots
s'échapperent de sa poitrine, & des larmes coulerent le long de ses
joues. Les amans pleuroient aussi; ils prenoient les mains du vieillard
& les couvroient de baisers & de larmes. Ils étoient tous trois heureux.
Mais le vieillard l'étoit encore plus que ses enfans. Leur bonheur étoit
son ouvrage.