PREMIERE NUIT.

La Campagne.

Je vous quitte enfin, tristes asiles de l'orgueil & de l'esclavage,

villes superbes où le vice rampe si souvent sous la vertu humiliée, où

l'or tient lieu de tout, où les sentimens précieux de la nature sont

étouffés sous le brillant attirail de la folie! Je te revois, Campagne

chérie, doux asile du bonheur & de l'innocence! Mon ame, dégagée de ses

chaînes, respire l'air délicieux de la liberté; mes idées, mes sentimens

s'étendent comme le vaste horizon dont les bornes échappent à ma vue: un

charme secret s'empare de tous mes sens; je vais être heureux. Rendu à

ma chere cabane, je vais remplir la destination de la nature. Un travail

modéré suffit à mes besoins; mon jardin, mon champ & mon troupeau

offrent en abondance les vrais biens à ma main laborieuse. A l'abri de

vos traits ensanglantés, barbare Calomnie! perfide Médisance! je verrai

de loin les victimes innocentes qui tombent sous vos coups; je pleurerai

sur ces infortunés & je bénirai le sort qui me soustrait à vos fureurs.

Toutes les fois que le soleil disparoissant de notre horizon, ira

répandre ses bienfaits sur un autre hémisphere, je cesserai mon travail,

pour venir errer nonchalamment le long des bords de ce ruisseau, ou je

me coucherai négligemment auprès de sa source sacrée. Là, le spectacle

ravissant de la nature élévera mon ame & charmera mon cœur. J'écarterai

les préjugés funestes dont les nuages épais obscurcissent la vérité.

Seul avec la nature, j'écouterai sa voix, j'ouvrirai mon ame à ses

inspirations divines, j'étudierai les devoirs qu'elle me prescrit, je

jouirai de tous les plaisirs qu'elle m'offre. Je déchirerai les

enveloppes étrangeres sous lesquelles l'homme se cache à mes yeux, je le

verrai tel qu'il est.

Déjà je sens l'influence secrete de la nature, elle semble répandre

autour de moi une atmosphere d'innocence & de volupté. Un feu secret

s'allume dans mon cœur; il s'augmente, il coule dans toutes mes veines:

état délicieux! Tout m'enchante, m'intéresse, me ravit; tout me remplit

de l'idée de la liberté & du bonheur. Mes fers ont disparu, la volupté

brûle mon cœur, & mes yeux répandent les larmes délicieuses du

sentiment.

La nuit répand sur l'Univers un calme profond qui se communique à mon

ame; les Zéphyrs m'apportent doucement le baume voluptueux des fleurs;

les arbres, en courbant au-dessus de ma tête leurs branches touffues,

augmentent l'obscurité de ma retraite; & la lune dont la lumiere

tremblotante se joue à travers le feuillage, vient argenter les flots du

ruisseau qui fuit à mes côtés. Le bruit des eaux qui se brisent en

tombant sur ces rochers escarpés, se mêle au vaste silence de la nature,

sans paroître l'interrompre, ou plutôt il semble l'augmenter encore.

Tous les êtres jouissent ici du repos & du bonheur. Mille insectes

divers se jouent dans l'herbe humide & fraîche, les poissons folâtrent

sans crainte au milieu des eaux; & les oiseaux, sur leurs nids,

savourent voluptueusement les plaisirs de l'amour & du repos: récompense

délicieuse des travaux que la tendresse paternelle leur a fait essuyer

pendant la chaleur du jour.

Innocens animaux, vous goûtez en paix les douceurs de la liberté! la

nuit semble vous envelopper de ses ombres bienfaisantes pour vous

soustraire à la cruauté de l'homme: profitez de ces doux instans;

bientôt le jour va paroître, & votre tyran avec lui.

Aimable rossignol, fais entendre les accens de ta voix; charme les

ennuis de ta compagne chérie, occupée à répandre dans son nid la chaleur

qui va faire éclorre les doux fruits de vos amours mutuelles; que tes

chants fassent retentir tous les échos d'alentour: ils doivent charmer

toute la nature, c'est la tendresse qui les inspire! Et vous, sensibles

tourterelles, livrez-vous sans réserve aux douceurs de l'amour & de la

fidélité; que vos tendres plaintes soient les expressions de vos

plaisirs! Entrelacez vos becs amoureux; que le frémissement voluptueux

de vos ailes agite doucement le feuillage; mais fuyez dès que l'aurore

éclairera vos retraites: l'homme paroîtra; peut-être que sa main cruelle

vous ôtera la vie. Il sait vous arracher à vos plaisirs innocens; mais,

hélas! il ne sait pas les goûter.

J'entends remuer les branches de la forêt, un animal frappe la terre &

s'avance de mon côté, il sort du milieu des broussailles, il paroît au

clair de la lune; c'est un cerf qui vient se désaltérer dans l'onde pure

du ruisseau. Que la forme de son corps est noble & belle! on diroit que

la nature a pris plaisir à répandre sur lui l'élégance & la beauté.

Hélas! à quoi servent ces dons? Demain, si-tôt que l'aurore annoncera le

retour de la lumiere, une meute de chiens cruels, excités par des hommes

plus cruels encore, le forceront à sortir de sa retraite, & le

poursuivront jusqu'à ce que ses genoux chancelans tremblent sous le

poids de son corps accablé. Barbares! quel mal vous ont fait ces animaux

timides, pour prendre plaisir à les tourmenter? Vous êtes des hommes, &

vous vous faites un plaisir de la douleur d'un être foible qui fuit

devant vous? Le cerf pleure sa défaite & sa mort; le lievre blessé

tourne sur vous un regard languissant, qui vous reproche votre cruauté;

la perdrix expirante semble implorer votre pitié pour sa couvée

fugitive. Mais comment vous laisseriez-vous attendrir par ces animaux

innocens? les maux que vous leur faites souffrir ne sont qu'une foible

image des tourmens dont vous accablez vos semblables.

Que manquera-t-il à mon bonheur, si cette retraite peut me soustraire à

votre cruauté? Monde faux & trompeur, je ne regretterai point les

illusions par lesquelles tu éblouis les insensés qui te consacrent leur

cœur! je les verrai sans envie jouir des prétendus biens dont tu les

combles. J'ai vu tes favoris s'empresser après des bulles brillantes &

légeres que l'air promene à son gré, & qui se dissipent à l'instant

qu'on croit les saisir; je les ai vus se tourmenter pendant toute leur

vie pour des chimeres qui doivent faire leur malheur, & périr enfin sans

avoir goûté le repos. J'ai vu dans tes cercles brillans l'or adoré sous

mille noms pompeux. J'ai vu le Dieu de la Frivolité dicter insolemment

ses arrêts ridicules, & les répandre sur toute la terre. J'ai vu ceux

que tu appelles sages se jouer avec les hochets de la folie, & danser au

son de ses grelots. L'homme sensible cherche en vain sur cette terre un

cœur où il puisse reposer son cœur, il n'en trouve point. Le souffle

empoisonné de l'avarice, de la perfidie & du mensonge a flétri toutes

les vertus. L'homme de bien est seul sur la terre. Il ressemble à ces

plantes transportées dans des climats étrangers, qui se desséchent &

penchent leur tige languissante, faute d'avoir une nourriture qui leur

convienne.

Le sommeil bienfaisant regne dans la cabane du laboureur & du berger. Il

n'est point interrompu par les cris aigus d'une conscience criminelle,

ni par les monstres affreux de la haine, de la perfidie, de la

vengeance; ni par les vains projets de l'avarice & de l'ambition.

L'innocence & la paix regnent avec lui. Le chant des oiseaux va bientôt

réveiller ces mortels fortunés. Il me semble les voir regarder avec joie

l'aurore naissante. Leurs forces renouvellées circulent avec impétuosité

dans leurs membres reposés, & y portent par-tout le besoin du travail.

Bientôt ils se répandent dans la campagne, & reprennent en souriant

leurs utiles travaux. Peuvent-ils le refuser aux transports de la

reconnoissance, lorsqu'ils voient, lorsqu'ils entendent toute la nature

célébrer le retour de la lumiere; lorsqu'ils voient le soleil darder sur

leurs moissons & sur leurs fruits les rayons bienfaisans dont la chaleur

précieuse va travailler en silence à l'œuvre merveilleuse de la

maturité, ou faire éclorre les germes féconds que la terre renferme dans

son sein?

Soit que le laboureur recueille l'herbe fleurie de ses prés, soit qu'il

trace lentement un pénible sillon, ou qu'il coupe les épis courbés pour

en former de lourdes gerbes, soit qu'il soulage les branches affaissées

de ses arbres fruitiers, soit enfin qu'il remplisse ses celliers de la

dépouille vermeille de la vigne; la joie, l'espérance ou le plaisir

charment toujours ses travaux.

Dormez tranquillement, heureux habitans de la Campagne, jouissez des

plus doux présens des cieux, & n'enviez point le sort du riche dont

l'éclat vous éblouit. Pendant que la nature répand sur vos membres

fatigués les bienfaits du repos, pendant qu'elle prépare autour de vous

les plaisirs qui doivent charmer votre réveil; le crime, au milieu des

villes, aiguise ses poignards, prépare ses noirs poisons, & marque ses

victimes. Le remords affreux vole de palais en palais, il seme par-tout

épouvante & l'effroi. Il tire avec fracas les rideaux pompeux du riche

coupable, & fait siffler autour de lui ses horribles serpens. L'un

couché sur des coussins qui semblent préparés par les mains de la

volupté, pousse au ciel des cris aigus que lui arrache la douleur

cruelle. Il souffre des maux que le travail & la frugalité ont écartés

de vos chaumieres. Ennemi de la nature, il a voulu lui arracher les

plaisirs destinés à ses favoris; il a voulu jouir du bonheur & du repos

sans l'avoir mérité par son travail & son innocence: il en est puni; la

nature outragée se venge de sa violence & de ses mépris. Un autre,

plongé dans le désespoir, est prêt à s'arracher lui-même une vie que les

suites honteuses du vice lui ont rendue odieuse. Ici la perfidie & le

mensonge trament leurs intrigues secretes; là le jeu, la débauche & les

profusions de toute espece renversent des fortunes & plongent les

familles dans le désespoir. Je vois ces malheureux lever les mains au

ciel, & ramper dans la bassesse & la misere. Qu'ils seroient heureux, si

leurs bras étoient accoutumés au travail, si leurs cœurs ne

connoissoient d'autres besoins que les vôtres!

Et quels plaisirs pourroient donc être comparés à ceux dont vous

jouissez! S'il en étoit quelques-uns, ce seroient ceux de l'homme utile

qui, au milieu de ces villes, travaille à diminuer les maux de

l'humanité. Mais, hélas! qu'il paye cher le plaisir de faire du bien à

ses semblables! le fanatisme lui prépare des persécutions & des fers. Ce

monstre affreux se traîne sur les restes des bûchers que sa fureur

alluma & que la raison éteignit; ses membres livides fouillent parmi les

cendres & les ossemens; il cherche quelque étincelle qui puisse rallumer

ces flammes odieuses. Que dis-je? hélas! Campagnes innocentes, vous

n'êtes pas à l'abri de ses fureurs. Il poursuit ses déplorables victimes

jusques dans le sanctuaire sacré de la nature, & vos ruisseaux ont été

teints plus d'une fois du sang qu'il a versé. La mort, la mort même,

n'est pas un asile assuré contre sa férocité. Il s'acharne sur des

cadavres palpitans, il les emporte en les secouant avec fureur, il

craint que la terre ne les dérobe à sa rage; & si la raison tremblante

ose leur rendre en secret les derniers devoirs, il se jette sur la fosse

en poussant des hurlemens affreux, ronge la terre qui les cache, & la

couvre d'écume & de sang.

L'oubli, oubli seul de la nature a causé tous ces maux. Ce n'est pas

celui qui consacre tous les instans de sa vie à des travaux utiles qui

alluma le premier les flambeaux de la haine, de la superstition & du

fanatisme; c'est celui qui; renonçant aux avantages d'une vie laborieuse

& innocente, chercha dans la crédulité & dans la foiblesse de ses

semblables des ressources contre les besoins qui naissent en foule de

l'oisiveté & des vices.

Heureuse innocence, précieuse médiocrité, vous étiez destinées à faire

le bonheur de l'homme! il est malheureux dès qu'il vous abandonne, & ce

n'est qu'à la Campagne qu'il peut vous retrouver dans toute votre

pureté.

Quel bruit frappe mes oreilles? Un char pompeux s'avance, il s'ouvre;

c'est un riche que le dégoût de la ville, ou plutôt le dégoût de sa

propre existence, conduit à la Campagne. Il vient y chercher le bonheur

& le repos, il n'y trouvera ni l'un ni l'autre. Ce n'est qu'à ses amis

que la nature accorde ses faveurs; & il apporte avec lui tout l'attirail

des vices & des préjugés de la ville. Des hommes ses esclaves guident

ses pas chancelans, l'or de ses habits semble le disputer à l'éclat du

soleil, il s'avance lentement. Que vois-je? des yeux glacés qui

regardent avec froideur les beautés de la nature, une physionomie

flétrie où regnent l'orgueil & le mépris insultant. Il voit le soleil se

coucher derriere les montagnes & darder ses rayons enflammés à travers

un nuage épais, & ce spectacle brillant ne fait aucune impression sur

son ame. Les ombres descendent majestueusement du sommet des montagnes,

un calme sacré s'étend sur toute la nature, le rossignol remplit le

vallon de sa voix touchante, un ruisseau fuit en murmurant entre les

fleurs d'une prairie & les arbrisseaux d'un bosquet touffu. Le riche n'a

rien vu; il foule dédaigneusement: les fleurs de la prairie, il court

s'enfermer dans ces édifices qu'il a décorés du beau nom de maisons de

campagne, & s'y plonger dans les vices que l'habitude lui a rendus

nécessaires. L'aurore aura déjà déployé le bonheur sur toute la nature,

que le riche sera encore enseveli dans la molle dépouille des cygnes; &

des barrieres multipliées défendront sa retraite contre les premiers

rayons du soleil.

Le laboureur travailloit gaiement, la joie épanouissoit son cœur, comme

le soleil du printemps épanouit la rose; le riche paroît, le dédaigne;

aussi-tôt son cœur se resserre, il tremble, il bégaye; c'étoit un homme,

ce n'est plus qu'un esclave. O toi qui méprises l'homme utile qui

cultive la terre, riche orgueilleux, songe que cet homme est ton

semblable! Que dis-je, ton semblable? tu serois heureux, si tu méritois

d'être le sien, Eh! quels sont donc tes avantages sur lui? que

possedes-tu qui puisse justifier ton orgueil & ton mépris? Tes sens usés

& engourdis se refusent aux douces impressions du plaisir innocent, ton

ame ne reçoit plus que des sensations confuses, sans vivacité & sans

délicatesse. Elle ressemble à ces rivieres grossies par des torrens

impurs où l'on chercheroit en vain l'image brillante d'un ciel azuré, &

le tableau riant d'une contrée paisible. C'est dans le fond d'une eau

pure & tranquille que les objets ravissans de la nature se peignent avec

un nouvel éclat; c'est dans une ame innocente & pure que ces mêmes

objets portent l'ivresse délicieuse du sentiment. Es-tu un de ces hommes

courageux qui consacrent leurs jours à la défense de la patrie? es-tu un

de ces peres de l'humanité, un de ces souverains qui travaillent sans

cesse an bonheur de leurs sujets? peux-tu exiger quelque reconnoissance

de celui que tu dédaignes? J'ai de l'or, me réponds-tu: si c'est-là ton

seul mérite, si c'est-là tout ce qui inspire de l'orgueil; écoute,

prête-toi pour un instant à une supposition fondée sur la vérité, & vois

sur quels fragiles fondemens est appuyée ta prétendue grandeur. Ces

villes dont tu sors viennent d'être détruites, les hommes tes semblables

sont ensevelis sous leurs ruines, tous les liens de la société factice

sont rompus, il n'existe plus ni souverain, ni sujet, ni armée; il ne

reste plus sur la terre que des laboureurs, des bergers & toi. Que

deviens-tu alors? A quoi te servent tes richesses immenses? Tu les

donnerois toutes pour un morceau de pain noir que tu ne peux attendre

que d'un travail qui est au-dessus de tes forces, ou de la pitié de ce

laboureur que tu méprises. Il pourroit te mépriser à son tour cet homme

utile & heureux, & à plus juste titre: son mépris seroit fondé sur son

propre mérite & ton inutilité.

Mais faut-il que la foudre écrase les villes? faut-il que l'édifice

immense de la société s'écroule tout d'un coup pour te convaincre de ton

injustice? Non, non, mille accidens peuvent détruire l'illusion de ta

prétendue grandeur & te découvrir ton néant. Tu peux perdre en un

instant tous ces biens étrangers qui font l'objet de ta vanité; un

conquérant peut t'en dépouiller, & t'envoyer avec d'autres hommes

peupler des contrées désertes. C'est alors que tu verras les hommes qui

ont appris dès leur enfance à être utiles à leurs semblables, tenir le

premier rang dans la société naturelle; c'est alors que, ramené à l'état

de nature, tu sentiras que tu es le dernier de tous les êtres, parce que

tu es le moins utile.

Il est des riches que les préjugés & les passions n'ont pas entiérement

endurcis, un triple airain n'a pas encore fermé leur cœur à toutes les

impressions des plaisirs innocens, & la nature sourit quelquefois à

leurs sens émus. Dès que les neiges coulent en torrent du haut des

montagnes, pour faire place à la verdure, dès que la terre offre les

appas séduisans des fleurs au Zéphyr qui la renouvelle; ils sentent

renaître, dans leur cœur, le germe du bonheur qui leur étoit destiné;

ils volent dans nos Campagnes; ils tressaillent à la vue de leurs

beautés; & ils croient avoir trouvé le bonheur. Mais ce plaisir qui

n'étoit qu'une invitation de la nature, se dissipe bientôt. Ils

dédaignent de mettre la main au râteau & à la bêche, ils sont trop

foibles pour se courber sur la charrue, & ils ne veulent pas mériter la

gaieté vive des moissonneurs qui, après avoir supporté la chaleur du

jour, vuident en chantant une cruche de cidre rafraîchissante qu'ils se

passent à la ronde, ou se reposent à demi-nus sous le feuillage épais

d'un orme bienfaisant. Le dégoût & l'ennui les rappellent bientôt à la

ville, ils se replongent dans le tourbillon de leurs faux plaisirs, &

méprisent la Campagne dont ils ne savent pas jouir.

Homme vain & superficiel, fuis à jamais de ces lieux fortunés, ils ne

sont faits que pour les ames qui en sentent tout le prix; mais du moins

ne les méprises pas sans les connoître. Arrête un instant tes regards

sur ce champ où croît le blé qui va te nourrir, considere ce côteau où

la nature mûrit en silence la liqueur vermeille où tu puiseras l'oubli

de tes maux; vois ton semblable courbé sous le poids des années,

s'avancer lentement sur cette montagne escarpée, & employer le reste de

ses forces à relever les branches de la vigne. Considere un instant ce

spectacle; frémis de ton inutilité & de ton ingratitude, & apprends à

respecter des lieux sacrés où toi seul es un profane.

Fuyez, idées pénibles de la méchanceté & de l'orgueil, revenez, images

charmantes de l'innocence & du bonheur, & faites couler dans mon ame les

sentimens les plus doux! j'apperçois de loin la chaumiere de Licidas &

de Lucette. Hier ils se sont unis par les doux liens de l'hymenée, ils

jouissent à présent des transports délicieux de l'amour. Lucette est

fille unique d'un riche fermier, Licidas pauvre orphelin gardoit les

troupeaux du pere de Lucette. Licidas aima Lucette. Il avoit vu dix-sept

printemps; sa physionomie ouverte annonçoit l'innocence de son cœur, ses

joues arrondies ressembloient à deux belles pêches où l'éclat de la rose

colore un léger duvet. Deux yeux noirs & pleins de feu exprimoient toute

la vivacité du désir, & le rire de la gaieté qui régnoit presque

toujours sur son visage, faisoit entr'ouvrir deux levres vermeilles qui

laissoient voir des dents plus blanches que l'ivoire. Le pere de Lucette

avoit planté des ormeaux le jour de la naissance de sa fille, & leur

feuillage s'étoit déjà renouvellé seize fois. C'est sous ces arbres que

Licidas & Lucette s'entretenoient souvent ensemble. Ils s'aimoient sans

connoître l'amour; ils en goûtoient les douceurs sans en soupçonner les

chagrins. Du plus loin qu'ils s'appercevoient, ils se précipitoient dans

les bras l'un de autre. On eût dit deux ruisseaux qu'une pente rapide

entraîne à réunir leurs ondes. Lucette! disoit un jour Licidas, je

voudrois être toujours auprès de toi. Que je suis aise quand je regarde

tes grands yeux bleus, ou que je sens ta main blanche me toucher le

menton & les joues! Lucette! dis-moi, sens-tu donc aussi du plaisir,

quand j'entrelace mes bras dans les tiens, & que je te serre contre ma

poitrine? La bergere ne répond rien, elle regarde tendrement Licidas,

jette son bras autour de son cou, & cache son visage sur son épaule.

Palémon, pere de Lucette, étoit caché derriere les arbres. Il paroît.

Lucette interdite se retire en se couvrant le visage de son tablier;

Licidas se retire d'un autre côté, la tête baissée, & n'osant se

retourner. Palémon leur défend de s'aimer, & pendant deux années

entieres, ils n'eurent presque jamais le plaisir d'être seuls ensemble.

Dans le temps de la tonte des troupeaux, un jour que Lucette étoit

occupée à laver sur le bord de la riviere la toison des agneaux, une

foiblesse subite lui ôte l'usage de ses sens; ses genoux s'affaissent,

sa tête se renverse, elle tombe & le courant l'entraîne, ses compagnes

jettent un cri; elles la suivent des yeux. Bientôt elles voient un

berger qui suit à la nage le corps de Lucette. Il atteint, le saisit,

fait des efforts pour regagner le rivage. Efforts inutiles! le courant

les entraîne & les précipite dans un abyme. Ils disparoissent,

reviennent sur l'eau, ils disparoissent encore. Licidas tient toujours

le corps de Lucette. Les parens de la bergere sont sur le bord & levent

les mains vers le ciel. Enfin le courage du berger triomphe de la

rapidité du fleuve, il arrive chargé de son précieux fardeau, & dépose

sur le rivage le corps pâle de son amante. La mere se jette sur le corps

de sa fille. Elle l'appelle à grands cris. La bergere n'entend rien. Le

pere fait tous ses efforts pour arracher cette mere infortunée à ce

spectacle déchirant. Il croit lui-même que sa fille ne verra plus le

jour. Licidas prend une des mains froides de la bergere, puis il la

laisse aller. Le bras retombe sur la terre, comme un membre sans vie. A

cette vue, Licidas reste immobile. Il fixe son amante d'un air farouche,

& tout un coup deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux.

Cependant on emporte Lucette à la ferme. Licidas ne la quitte point, il

s'est chargé d'une partie du fardeau. Enfin la bergere ouvre un œil

mourant. Licidas est le premier qui sen apperçoit. Lucette! ma chere

Lucette! elle vit encore. On s'empresse autour d'elle, on lui donne des

secours, elle revient à la vie. Quels momens pour Licidas! Il a sauvé la

vie de ce qu'il aime!

Lorsque Lucette fut entiérement rétablie, son pere lui dit un jour: Ma

fille, tu commences aujourd'hui ta dix-huitieme année, allons visiter

les arbres que je plantai le jour de ta naissance, & remercier le ciel

qui n'a pas permis que tu me sois enlevée. Ils arriverent vers les

ormeaux; Licidas, par les ordres de Palémon, avoit conduit son troupeau

dans le même endroit. Viens, Licidas, lui dit le vieillard, viens

recevoir le prix de ta bonne action. Tu as sauvé la vie à Lucette, elle

te donne cette prairie que tu vois devant toi. Je la lui donnai le jour

de sa naissance. N'est-ce pas, Lucette, dit le vieillard en sonriant à

sa fille, tu veux bien y consentir? Les deux amans étoient tremblans,

ils s'étoient attendus à une autre récompense. Ma fille vient de te

témoigner sa reconnoissance, poursuit le vieillard, mais je ne t'ai pas

encore témoigné la mienne. Tu m'as rendu le plus grand service que son

puisse rendre à un pere. Sans toi, je mouillerois mon pain de mes

larmes, & ma voix tremblante demanderoit ma fille à tous les échos de la

contrée; sans toi, j'aurois fini ma vie, sans jouir de ses derniers

embrassemens. Prends, mon ami; prends ce que j'ai de plus cher, prends

cette fille que tu m'as rendue, je te la donne pour épouse. En disant

ces mots, le vieillard mit la main de sa fille dans celle de Licidas,

puis il les pressa tous deux contre son sein; en même temps des sanglots

s'échapperent de sa poitrine, & des larmes coulerent le long de ses

joues. Les amans pleuroient aussi; ils prenoient les mains du vieillard

& les couvroient de baisers & de larmes. Ils étoient tous trois heureux.

Mais le vieillard l'étoit encore plus que ses enfans. Leur bonheur étoit

son ouvrage.

Les nuits champêtres · 第 2 / 12 题