À M. MOORE.

Pise, 4 mars 1822.

«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre

courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du

paquet.

»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas

Kinnaird et de M. John Murray, sont: _le Ciel et la Terre_, sorte de

drame lyrique sur le déluge;--_Werner_, à présent entre vos mains;--une

traduction du premier chant du _Morgante Maggiore_;--une autre d'un

épisode de Dante;--des stances au Pô, du Ier juin 1819;--les

_Imitations d'Horace_, composées en 1811, mais dont il faudrait

maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on

fera tout aussi bien de laisser inédites;--_la Vision_, etc., _de

Quevedo Redivivus_, en vers................................

»Je suis fâché que vous trouviez _Werner_ à peu près propre au Théâtre;

ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la

publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais

dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre,

mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est

le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.

»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que

je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir

effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des

paroles du _Faust_ de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et

ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou

tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes

d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je

dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la

plume.

»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est,

que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de

la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de

religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des

doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler

mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.

»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour

tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus

doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses

sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu

parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne

désire les partager.

»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la

société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par

ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une

teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la

société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des

préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution

actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout

genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses

gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui

que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y

ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis

faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que

je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.

»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres

opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi.

Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas

l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que

regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune

attention.

»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant

d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle

et à vous.

«Tout à vous, etc.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 360 / 366 题