Pise, 8 février 1822.
«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une
contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne
m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou
comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous
publiez.
»Si _Caïn_ est blasphématoire, le _Paradis perdu_ l'est aussi; et les
paroles mêmes de l'Oxonien[172], «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème
épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans
celle de Lucifer, dans mon _mystère_? _Caïn_ n'est qu'un drame, et non
pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier
meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir
parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à
leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été
permises au drame.
[Note 172: _Gentleman_ d'Oxford. (_Note du Trad._)]
»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et
comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni
dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place
un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce
point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne
peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression
adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux _Mystères_
introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le
nouveau.
»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait
pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait
déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant
soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond,
devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage
d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait
quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos
ennemis personnels: autrement c'est incroyable.
»Je ne puis que dire:
_Me, me_, en, _adsum qui feci_[173]
et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient
tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous
avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai
tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer
que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre
la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que
je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si
l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant
de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne
souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre
tel emploi qu'il vous plaira.
[Note 173: Byron cite mal; _en_ est de trop. Voici le vers de
Virgile:
_Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum_.
(_Note du Trad._)]
«Tout à vous à jamais, etc.
»_P. S._ Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et
d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant
que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno,
avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel
calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre
de ces étoiles.»