À SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.

Pise, 12 janvier 1822.

»Mon cher sir Walter,

»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre

lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems

sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné

des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté,

quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire

m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon

coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre

compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel

nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont

nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et

grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans

aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.

»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons

offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de

vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de

la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression

de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais

à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe,

s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma

propre estime;--je parle de l'article de la _Quarterly_ sur le troisième

chant de _Childe-Harold_, dont Murray m'a dit que vous étiez

l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y

avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article.

Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et

louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de

plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté

extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit

capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout

tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le

service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation

s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je

n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh

Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je

connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent

alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois

hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne

le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce

d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi

précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation,

mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé

«des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et

je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.

»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous

dédier les «_Foscarini_»; mais premièrement, j'ai appris que _Caïn_

était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et,

secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des

_Foscarini_, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien,

néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un

ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je

travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai

toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire,

l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en

personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous

demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?»

d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération

les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous

importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle,

quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à

moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après

avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans

ont pour moi tant de l'_Auld lang syne_ (j'ai été élevé en franc

Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je

partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma

bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de

moi, quoique je les susse déjà par coeur.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 345 / 366 题