Pise, 4 décembre 1821.
»Je vois dans les journaux anglais,--dans le _Messenger_ de votre saint
allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité
humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur
Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,»
c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»
»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le
tour de la roue du destin le réduirait!
»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno,
assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des
cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher,
mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a
refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus
d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus
extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté
mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place
évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage
pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La
maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin
dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu
dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a
été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir
du feu. Quel climat!
»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit
avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres
oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La
première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas
reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.
»Tout à vous, etc.»