Ravenne, 24 septembre 1821.
«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les
articles suivans pour règles de notre conduite à venir.
»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des
affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.
»Secondement, vous m'enverrez du _soda-powder_, de la poudre dentifrice,
des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou
chimiques, comme auparavant, _ad libitum_, avec obligation de ma part à
vous rembourser.
»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou,
comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les
vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de
Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson
(l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un
mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce,
ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus.
Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en
dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point
d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.
»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de
_Revue d'Édimbourg_, de _Quarterly_ ou _Monthly Review_, ni de journaux
anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.
»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune
espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos
amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.
»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se
traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami
et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme _alter ego_, et mon
représentant dans mon absence--et même moi présent.
»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler
étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que
j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni
instruction. Les _Revues_ et les _Magazines_ ne sont qu'une lecture
éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année
dernière dans une _Revue_ quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela
ne tend qu'à accroître l'_égotisme_. Si les articles me sont favorables,
je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que
le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous
infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos
amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous
prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher
comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à
l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans,
m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos
coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille
disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient
quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je
l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le
laisse ignorer......................................................
»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur
ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons
peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins,
excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans
quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois
articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé
par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur
l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de
chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent
l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est
que cela?
»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je
doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux
louanges, je désire n'en rien savoir.
»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus
laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables
irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie
de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera
au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait
pour ou contre lui.»
»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et
à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si
jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous
ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans
cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de
coeur,