Ravenne, 19 septembre 1821.
«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un
déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise,
où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes
amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de Mme Guiccioli,
qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P.,
clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et
ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée
dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape,
lui a imposé l'obligation de résider dans la _casa paterna_[149], ou
bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire
avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la
famille.
[Note 148: la lettre 452e, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.]
[Note 149: Maison paternelle.]
»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme
d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque
tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de Mme
Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et
farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a
laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des
obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.
»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et
la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la
Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes
jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes
égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je
n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs
anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre
quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y
avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève,
etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en
faire autant...........................................................
»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière
lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre
tragédie,--intitulée _Caïn_,--en trois cahiers; elle est maintenant
entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de _Manfred_,
c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques[150].--Lucifer
est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles,
puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur.
J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou
quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens,
etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit,
en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à
des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point
d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les
préadamites[151], êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de
l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande
force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite
conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas
entièrement conforme aux canons.
[Note 150: Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre
le souverain des dieux. (_Note du Trad._) ]
[Note 151: Êtres qui ont existé avant Adam. (_Note du Trad._) ]
»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise
humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui
et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au
récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la
divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois
actes, et porte le titre de _Mystère_, suivant l'ancien usage chrétien,
et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.
»Tout à vous, etc.»