Ravenne, 4 septembre 1821.
»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et
furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans _Don Juan_. Je
sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée
en tristesse.
»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce
qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les
visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que
j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je
vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie
encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent
déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je
vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût
fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous
enveloppe, à votre ami, la lettre italienne[147] à laquelle je fais
allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous,
et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe.
Les _mericani_, dont on m'appelle le _capo_ ou chef, désignent les
Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari,
c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était
originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom
d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de
personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret,
parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre
connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là;
leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs.
Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui
que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide;
et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura
quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont
frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont
arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé
échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.
[Note 147: Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat.
(_Note de Moore_.) ]
»Que penses-tu de la Grèce?
»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous
receviez de mes nouvelles.
»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait
rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en
peuvent réussir.
»Je relis les chants de _Don Juan_: ils sont excellens. Votre escouade a
complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas
continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs
chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites
rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi
j'ai cessé de continuer _Don Juan_ (à la prière de Mme Guiccioli).
»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi,
besoin de lui.»