À M. MOORE.

Ravenne, 3 septembre 1821.

«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi

sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une

seule enveloppe, deux cahiers, contenant le _Giaour_-nal, et une ou deux

choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public

posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et

fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort

discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous

remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet

dans vos champs élysées.

»Si vous avez reçu les nouveaux chants de _Don Juan_, songez qu'il y a

de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième

chant.--Par exemple: _précaire_ pour _précoce_, _adriatique_ pour

_asiatique_, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles,

qui changent le rhythme en une véritable cacophonie......................

.........................................................................

»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais

adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.

»Tout à vous à jamais, etc.»

Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour

m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une

histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune

gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je

n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.

«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques

jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son

père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que

j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans

son château moresque, au bout de quelques semaines.

»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha,

qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au

château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me

pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la

rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville,

j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo,

qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage.

Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais

à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha,

qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père

avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir

quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison

n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison

quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui

demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si

affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que

c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable

de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que,

parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la

plus tendre des épouses,--et la camisole de force.

»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la

demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les

donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques

étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide

toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie,

jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute

l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas

fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns

impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le

résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés

par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se

pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler

par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être

dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent,

les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 287 / 366 题