À M. MOORE.

Ravenne, 2 août 1821.

«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de

mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au

diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman,

applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette

lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées

ou égarées.

»Votre drame de Berlin[137] est un honneur inconnu depuis Elkanah

Settle, dont l'_Empereur de Maroc_ fut joué par les dames de la cour, ce

qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre

Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié

ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que

l'auteur avait osé mettre à sa pièce.

[Note 137: On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de

Berlin, un spectacle fondé sur le poème de _Lalla Rookh_; l'empereur de

Russie remplit le rôle de _Feramorz_, et l'impératrice celui de _Lalla

Rookh_. (_Note de Moore_.) ]

»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les

Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui

doivent être réservées pour la postérité?

»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet.

N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur

le quatrième chant de _Childe-Harold_, publié il y a trois ans dans le

_Blackwood's-Magazine_, on cite quelques stances d'une élégie de

Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je

vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant

cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances

envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le

fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il

n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première

fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de

l'original.

»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il

nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la _Revue

d'Édimbourg_ sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il

vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance

contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas poète[138].»

......................................................................

......................................................................

[Note 138: Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique

allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant

Molière _un farceur_. (_Note de Moore_.) ]

»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière

fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore

plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant.

Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela

n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais

complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est

une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de

climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par

les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et

un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous!

je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite

d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes

un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon.

Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts

ans.

»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses

proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs

politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale

des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou

petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il

y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour

parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les

reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin.

Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais

pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un

enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je

dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il

vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur

donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé.

Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la

chaleur.

»Tout à vous, etc.

.......................................................................

»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes

d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que

l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je

ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai

été accusé de tout.

»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont

passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une

conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes

pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le

soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.

»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni

d'_estro_[139] pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un

coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des

sots. Excusez cette longue lettre. _Ecco_[140] une traduction littérale

d'une épigramme française.

Églé, belle et poète, a deux petits travers,

Elle fait son visage et ne fait pas ses vers[141].

»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un

certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.

[Note 139: Mot italien, du latin _oestrum_, qui signifie verve

poétique. (_Note du Trad._) ]

[Note 140: Voici.]

[Note 141:

Egle, beauty and poet, has two little crimes,

She makes her own face, and does not make her rhymes.]

»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre

journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par

numéro.»

Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à

Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir

le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les

extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour

auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt

qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie

exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.

Ravenne, 7 août 1821.

»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron

jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je

viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner

aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me

reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.

»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en

vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement

contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison

permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et

qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle

attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur

émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas

encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du

territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été

prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement

confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage,

tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie,

quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus

terribles qu'en ce dernier pays.

»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel

état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était

consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet

attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par

insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant

tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature.

Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous

n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la

manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de

son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses

cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes

blondes.

»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir,

et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins

que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de

littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses

plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au

mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux

effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera

dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins

qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce,

ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»

Ravenne, 15 août 1821.

»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins

qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je

me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à

deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis

nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à

quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre

aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.

»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en

caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la

Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une

grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui

d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le

quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais

il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un

homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques

d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point

s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la

surprise.

»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait

pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le

tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans

le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par

désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de

Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui)

désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour

de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la

Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a

fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester.

C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des

sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le

destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les

affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien

les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en

Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix

de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les

habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal

patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les

rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.

»Il m'a lu un des chants encore inédits de _Don Juan_. C'est une oeuvre

d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais

beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet

de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second

(mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance

et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide

défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà,

jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production

tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement

belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives

exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose

d'entièrement neuf.........................................

»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en

moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et

moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si

j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que

celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne

mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement

toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la

défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous,

et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe

lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je

ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement,

puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les

choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre,

échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de

son propre coeur ...................................................

»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa

maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est

divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable

traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling

de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux;

tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en

étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est

un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux

ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.

Mercredi, Ravenne.

»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la

Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse.

La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent

avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une

lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir

entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici,

«--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la

accorderete-voi? _Non partite da Ravenna senza milord_[142].» Sans

contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur

parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que

lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa

demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne

après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir

à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui

pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre.

Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous

avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique

courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent

ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y

rester long-tems...................................

[Note 142: Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous

demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans

milord.?]

»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous

exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que

j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai

la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à

rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera

certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et

il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles

et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir

quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera

laissé.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 273 / 366 题