Ravenne, 5 juillet 1821.
«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable
d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas
dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par
une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie.
Au diable la controverse!
Au diable Twizzle,
Au diable la cloche,
Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi!
Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.
»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M.
Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et
d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de
quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les
écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant
charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en
culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches
monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire
comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et
qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de
terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait
jamais se raser dans un tel état?
»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille
d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une
maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me
remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc.
Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon
ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne
dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire
combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de
brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une
lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai
autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en
Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces
choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais
s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il
vaut mieux être hors du corps.
»Je suis maintenant au cinquième acte de _Foscari_: c'est la troisième
tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je
ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne
que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment
pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner?
J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année
dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques
heures aux Muses.
»Pour toujours, etc.
»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement)
dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette
voie nos meilleures productions.»
Dans le journal intitulé _Pensées Détachées_, je trouve la mention
intéressante des hommages rendus à son génie.
«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma
part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.
»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des
lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une
vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou
juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de
Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens
ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers.
Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un
M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une
traduction du chant de Médora du _Corsaire_, par une baronne
westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck[133]), avec quelques
vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et klopstock-iens[134]),
et une traduction en prose y annexée, au sujet de ma femme:--comme ces
vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui envoyai, avec la
lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de recevoir en Italie
une invitation de passer l'été dans le Holstein, de la part de gens que
je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à Venise. M. Jacobson
me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été dans le Holstein.»
Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons émigrèrent-ils?
[Note 133: Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de
_Candide_. (_Note du Trad._) ]
[Note 134: Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec
le nom de l'illustre auteur de la _Christiade_. (_Note du Trad._) ]
»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à
la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait
fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le
portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore
aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége,
j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport
de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de
l'esprit et de la renommée.
»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie
humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il
n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en
total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la
condition humaine.»
Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain,
en ces termes.
«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a
quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de
vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui
va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on
peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message
d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M.
Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome,
pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune
enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on
m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon
tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs
piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle
il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était
un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou
ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète
qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne
voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les
épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque
absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma
soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce
fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul
autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son
portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre
une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir
particulier.
»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas
rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un
peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et,
secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et
à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de
l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les
nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité,
régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent
l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les
appelle.»