Ravenne, 19 mai 1821.
«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que
la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait
pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la
représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de
jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les
inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je
suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les
dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les
Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des
noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur
despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans
la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce
sujet.
»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston
me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en
cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours
(du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive)
dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et
«unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que
c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait
qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que
je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la
cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été
improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus
calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces
quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien[128].
[Note 128: Cette assertion de Byron est complètement confirmée par
Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua
tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende,
et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad
autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza
per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e
purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi
detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai
forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano.
Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo _Marino Faliero_
lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di
Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco
la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata
in tutte le maniere senza sapere il _perchè_ ed il _come_. La tragedia
di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro;
ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo
per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete
bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta
al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo
che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto
sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza
ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'_autore ne fece la
lettura_!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel
illustre letterato, etc., etc.» (_Note de Moore_.)]
»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est
toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans
mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée
d'un gladiateur, par ce _retiarius_[129], M. Elliston. Que veut dire ce
diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement?
N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à
quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le
prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne
pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé
la jeter au feu que d'en permettre la représentation.
[Note 129: On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse
consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à
la main. (_Note du Trad._) ]
»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans
l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais
sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards
littéraires et même de toute courtoisie et politesse.
»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous
requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse
que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai
pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.
»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes
conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en
faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour
M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.
»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris,
en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière
des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont
aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz
hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de
vent;--encore un éclair! mais
Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;
Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous[130],
comme je l'ai fait pour M. Elliston.
[Note 130:
I tax not you, ye elements, with unkindness;
I never gave ye _franks_, not _call'd_ upon you.]
»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une
ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et
l'honorable Douglas.
»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est
impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent
toutes les lettres.
»_P. S._ J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques
informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par
l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître
autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison,
soit dit en passant.»