Ravenne, 11 mai 1821.
«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées
sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra
dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le
moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations,
quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y
suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le
résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et
Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé
l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin
toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse,
ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce
qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette
occasion) qu'on parle mal de moi.
»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste
établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont
quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé
aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption
morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma
connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence
portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est
due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir
du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et
qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager.
Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie,
depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination;
c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute
société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai
vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la
_meilleure_, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus
grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus
systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En
Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je
parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes
sont peut-être très-vertueuses.
»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur
Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs.
Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je
regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes
bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds
respects à madame.
»Je suis à jamais, etc.
»_P. S._ J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà
quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez
l'introduire chez les Ingrams et autres _dilettanti_. Il est simple et
modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue
du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire
mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux
pieds.»