Ravenne, 10 mai 1821.
«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M.
Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des
sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout
ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes
les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous
ne publierez pas ma _Défense de Gilchrist_; ce serait par trop brutal
d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la
_Défense_ est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre
Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur
son _Missionnaire_ (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y
a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M.
Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous
pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la
première _Lettre_ à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et,
surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.
»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter
mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean
avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse
pas moins contraire à cette usurpation.
.......................................................................
»Tout à vous.»
Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de
bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son
antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la
moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les
discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où
les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres
de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste
milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de
la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et
l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré
quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent
enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à
désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de
panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient
toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement
déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop
curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à
nos lecteurs.
«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à
coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature,
l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de
la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur
sa tombe...............................................................
»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou
non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une
meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée,
ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses
derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne
savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse
prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée,
qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine,
et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si
complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de
la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais
il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais
avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était
incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir
l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu
probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la
promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal;
mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec
les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une
figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était
adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement
différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par
l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque
Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.»
Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné
des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la
description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier
Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe,
furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de
personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait
bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la
part d'une femme aimable.
»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le
beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton,
regardait l'_Épître sur le caractère des femmes_, comme le
«chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion,
qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de
sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut
remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même
dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnête femme, et
elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle
fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux
adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se
tuèrent de désespoir. (_Voir_ la _France_ de lady Morgan.) Je ne
voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux
honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux
suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans
le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce
ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues
et les plus violentes passions.»
»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de
Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était,
non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux
dans ses galanteries. Mme La Vallière, passionnément aimée par Louis
XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de
Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de
France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la
fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par
Goldsmith:--
_Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,
Et potis est formâ vincere uterque deos;
Blande puer, lumen quod habes concede sorori,
Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus_.[124]
[Note 124: «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais
tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant
jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera
Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (_Note du Trad._)]
»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un
quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette
vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift,
lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira
les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de
Vanessa et de Stella:
Vanessa, qui compte à peine vingt ans,
Soupire pour une soutane de quarante-quatre[125].
[Note 125:
Vanessa, aged scarce a score,
Sighs for a gown of forty-four.]
»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le
coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant
dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.
»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de
la fortune. (_Voir_ Pausanias, _Achaïques_, liv. VII, chap. 26.) Je me
rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la
Fortune, tenant la corne d'Amalthée[126], et près d'elle il y a un
Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des
hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la
Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec
Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la
Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est
plus puissante que ses soeurs.»
[Note 126: Corne d'abondance. (_Note du Trad._)]
»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de
Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et
une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss
Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis
que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé
d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a
été répétée par la _Revue d'Édimbourg_, dans l'examen de la
_Correspondance_ de Grimm, il y a sept ou huit ans.
»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois
profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,»
et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini
_souvent_; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il
faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À
l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres
particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que
nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus
indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les
comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour
but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie
privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de
Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir
Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à
sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux,
savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens
pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le
raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du
vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation
vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson
lui-même, dans son _Londres_, a deux ou trois passages qui ne peuvent
être lus à haute voix, et le _Tambour_ d'Addison renferme quelques
allusions déshonnêtes.»
Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui
va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle
l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise
où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront,
si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable
saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du
noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.
«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait
enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de
police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile
homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort
peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été
camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas
très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de
journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement.
Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à
tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se
séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le
souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint
encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire
la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se
déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une
étrange exception, le _Courrier_ et l'_Examiner_ renoncèrent à leur
opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut
ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je
rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la
mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des
pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en
Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été
autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres
avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines,
et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott
n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie.
C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis.
Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant
succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie
lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James
Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie
(si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela
le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes
que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que
la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens
et qui regrette sa perte!»
En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son
pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été
portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain
s'exprime ainsi:
«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté
par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent
la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se
réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,»
s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le
dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille
affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres.
Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais.
Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était
atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson,
Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par
intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins,
Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de
cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison
être nécessaire,
Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts;
La folie,--la folie seule n'y est pas sujette.
PENROSE.
»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette
humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les
marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;»
afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un
membre pour recouvrer ses esprits.»...................................
»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'_Héloïse_ seule
suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc,
M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un
poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant
à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au
contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être
traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à
une passion si vraie et si intense. L'_Atys_ de Catulle est-il
licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain
graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide
de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.
»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce
qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait
d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a
embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M.
Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de
mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en
marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse
était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné
qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope
ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres
d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du
plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide,
Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de
poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette
production.
»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon
n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et
réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus
corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de
dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et
de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une
hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie
qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée.
L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Staël sont beaucoup
plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont
à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les
passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas
de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir
tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»
M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre
anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:
«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le
troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à
cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un
écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En
cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait
effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La
meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner
connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles
pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai
reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de
bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne
comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma
vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il
pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces
épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.
»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu
ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait
été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au
cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint
le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale
exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la
seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma
personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans
l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir _Waverley_), que la
gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je
fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à
la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela,
parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si
le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort
en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans
verraient échouer toutes leurs précautions.»
J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend
un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.
«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles.
Comme poète, l'auteur du _Missionnaire_ peut concourir avec les premiers
de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de
M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier
et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son
meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre
une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc.,
etc.»
Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à
Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont
assez curieux.
«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature
de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal
inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font
gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble
évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel
ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les
nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses
perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»
»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de
Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout
redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des
terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après
Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art
et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de
cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français,
hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins»
tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le _Guardian_.) «Pope a
donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations
sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'_Essai de Warton_,
vol. II, p. 237, etc., etc.)
»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la
verdure de Kendal» et nos bucoliques _Cockneys_, crier à tue-tête (les
derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et
les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la
nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la
forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut
familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst,
Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette
liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son
petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les
premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que
«le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné
par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée
de Vénus».
»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se
promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à
Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du
domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il
composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se
représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète
n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait,
comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si
rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle
je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner
des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui
avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet
homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière
un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait
pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle
impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà
cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était
besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages
nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a
même approché.»
»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse:
architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie.
Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une
nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et
de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies,
depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général,
bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de
l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les
comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère
Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans
l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de
poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles
de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art
s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle,
dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des
lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le
Cumberland; et leur _sous-secte_ (qu'on a malicieusement nommée l'école
des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la
campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les
champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute
connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu
gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de
fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures
qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de
Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les
montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé
d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs
pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru
la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes
variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon
parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer
et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope
avait vu. Eux qui rient de sa _Forêt de Windsor_, ont-ils jamais rien vu
de Windsor, que ses briques?
»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront
sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des
déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et
suivi jusqu'à ses sources le Nil de la _New-River_,--alors, et seulement
alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près
du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien
les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité,
de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de
l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour
la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet
homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore;
aurait à peine conservé son honorable renommée.
....................................................................
»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls
dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs
absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham,
d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la
distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération
pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de
tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de
la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon
âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse
(si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de
la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a
rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien,
un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple
fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent
dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un
grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands
généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle
l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait
honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans
l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en
puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en
passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.
»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur
Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable
de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les
fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi
parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité
le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles
consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime.
Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de
vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains
d'un seul lecteur sensé et sensible.
»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école
poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse,
mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être
vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais
vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni
les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les
plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes
inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là
qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à
Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un
gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les
mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé
les autres de sa propre main.
»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je
ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que
j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon
ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les
ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss
Broughtons à Hampstead dans _Evelina_. Sur ces points (du moins en fait
de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience,
parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute
espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les
hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de
Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais,
et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la
société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir
quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a
une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et
dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que
l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et
Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux
oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait
de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le
définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont
pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires,
mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en
font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont
pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont
plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs
ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que
parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en
général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais
sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la
société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent
fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté
et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable
avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne
dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du
langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il
jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le
lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave.
L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé;
tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire:
«Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en Russie.
.........................................................[127]
[Note 127: Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche
du _cicerone_ de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The _otterer_
it is, the _igherer_ he flies. (_Note du Trad._)]
Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W.
Montague, il dit:
«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W.
Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour
l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux
éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:
Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser.
»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je
ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si
attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez
un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie
une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres
individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés.
Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire
Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:
Quand les longues heures consacrées au public sont passées,
Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet,
Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant!
Loin de nous la gêne et la crainte!
Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule,
Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté,
Jusques, etc., etc., etc.
»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle
femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et
son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la
poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la
philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son
école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à
l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort
modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été
aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité,
avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût
pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont
faux, et regretter s'ils sont vrais.»