À M. SHELLEY.

Ravenne, 26 avril 1821.

»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et

favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne

désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que

temporaire.

»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce

effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si

meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans

l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile,

que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse

que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec

un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux.

J'ai lu l'examen de _l'Endymion_ dans la _Quarterly_. La critique était

sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette

Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.

»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la _Revue d'Édimbourg_,

lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de

vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne

sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de

débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit

calculer ses moyens de _résistance_ avant d'entrer dans l'arêne.

N'espère pas une vie libre de peine et de danger,

Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur.

»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous

savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes

d'aucune école. J'ai lu _Cenci_:--mais, outre que je regarde le sujet

comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de

nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je

nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre

_Cenci_ est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame,

vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été

à l'égard du vôtre.

»Je n'ai pas encore votre _Prométhée_, que j'ai le plus grand désir de

voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est

publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez

pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à

tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques

qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope,

et par le peu de cas que je fais de son propre style.

»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni

le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus

indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais

pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens

vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques,

les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley.

»Tout à vous pour toujours.

»_P. S._ Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous

trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici _tout

seul_?»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 216 / 366 题