Ravenne, 16 février 1821.
«Au mois de mars arrivera de Barcelonne _signor Curioni_, engagé pour
l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières
distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur
votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je
vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et
autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des
services publics et particuliers.
»Le cinquième chant de _Don Juan_ est si loin d'être le dernier, que
c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à _Don Juan_ le
tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et
d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la
révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni
si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin
telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un
_cavaliere servente_ en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et
un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre
au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays,
et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure
qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement
arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car
je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais
il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes
maintenant en possession de mes idées sur le sujet.
»Vous dites que le _Doge_ ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour
la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté
un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a
place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation
servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non
plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me
paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles
pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre
littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il
n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats
enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire,
mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes
les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la
conduite que de la conception, qui est simple et sévère...............
......................................................................
»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de
mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de
la réimpression des _Poètes anglais et Réviseurs écossais_), ajoutez:
«en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs
tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois.
Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode
pensez sur la controverse Bowles.......................................
»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les _Poètes anglais_
dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête.
»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et
s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection.
Ce sera comme la révolution espagnole.
»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont
ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les
Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre
plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer
l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais _con
amore_.
»Votre, etc.»