Ravenne, 4 janvier 1821.
«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une
grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que
j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les _Esquisses Dramatiques_; mais
j'ai trouvé que son _Histoire sicilienne_ et son _Marcien Colonne_, en
vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée
de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte
de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne
tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des
arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école
(Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un
intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit.
Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans
la préface de _Marina Faliero_. Il créera une merveille du monde s'il
fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira
pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes
grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant
naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies
régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en
suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems
et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.
»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme
vous voyez, tenté une ébauche dans _Marino Faliero_; mais beaucoup de
gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre
dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison.
Si _Marino Faliero_ ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un
nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour
n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart
des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain
populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné,
il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et
enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie
et les secondes loges.
»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une
traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original,
ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions
sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer
cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et
ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce
serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après
tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que
l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide
bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les
Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson,
qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction
d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites
expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis
dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de
vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer
les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus
d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle
chassa Congreve du théâtre.»