Ravenne, 2 janvier 1821.
«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites
grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère Mme Mac F***,
que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que
j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore
parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son
sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je
doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en
vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours
l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais
pas à la publication de la mienne.
»Je ne puis consentir à altérer la première partie des Mémoires.........
........................................................................
»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira:
nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout
autre titre.
»J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art[110]; mais
il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par
intervalles, comme.....[111]; alors, si je n'écris pour vider mon
esprit, je deviens furieux. Quant à cette régulière et infatigable
passion d'écrire, que vous décrivez dans votre ami, je ne la comprends
pas du tout. Le besoin d'écrire est pour moi un tourment, dont il faut
me débarrasser; mais jamais un plaisir: au contraire, je regarde la
composition comme une grande fatigue.
[Note 110: Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes
lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rapport au
journal, il est assez bizarre que Lord *** et moi ayions compté (il y a
environ une semaine ou deux, avant que je reçusse votre lettre) sur
votre assistance pour réaliser une entreprise à-peu-près semblable, mais
plus littéraire et moins régulièrement soumise à une publication
périodique. Lord ***, comme vous le verrez si son volume d'_Essais_ vous
parvient, a une manière fine, délicate et adroite d'exprimer de
profondes vérités sur la politique et sur les moeurs; et, quelque plan
que nous adoptions, il sera pour nous un associé utile et actif, vu
qu'il écrit avec un plaisir tout-à-fait inconcevable pour un pauvre
scribe comme moi, qui ai sur mon art les mêmes sentimens que ce mari
français, qui, trouvant un homme occupé à faire l'amour à sa femme,
s'écria: _Comment, monsieur! sans y être obligé?_ Toutefois, en parlant
ainsi, je n'entends parler que de la partie exécutive de l'art d'écrire;
car, imaginer et esquisser un ouvrage à venir, c'est, je l'avoue, un
plaisir délicieux.» (_Note de Moore_.)]
[Note 111: Suppression pudique de Moore. (_Note du Trad._)]
»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car
je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce
soit. ..................................................
»Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne
survienne imprévue[112],» nous nous rencontrerons peut-être, en France
ou en Angleterre, dans le courant de l'année.
»Votre, etc.
»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on
ouvre toutes les lettres.
»Me placerez-vous dans vos maudits _Champs-Élysées_? Est-ce _és_ ou
_ées_ pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout
Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de
le parler; car je le déteste.
»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira
de retrancher.»
[Note 112: _Honour comes unlooked for_. Expression de Moore pour
désigner la mort trouvée dans un combat. (_Note du Trad._) ]