«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que
l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis
si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du
nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais
rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi
j'ai pu en juger.
»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt
commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un _postscriptum_. J'ai
les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est
malade;--je prendrai une dose de sels.
»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss
Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand
nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans
le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une
fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de
quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et
lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de
Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les
curiosités de l'année suivante.
»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin
de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix
ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même
quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de
plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il
chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix
faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais
il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine
vieux........................................
»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie
assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce
que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour
le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre
congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et
jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et
poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse
semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande[93].
[Note 93: Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette
plaisanterie. (_Note du Trad._) ]
»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une
jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa
conversation était aussi paisible que sa personne....................
.....................................................................
»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de
curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de Mme
de Staël.
»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils
n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque
maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une
impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être
utiles.»