Ravenne, 9 décembre 1820.
«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état
de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est
à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup
d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma
porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse
G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai
tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été
assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus
brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir,
parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du
daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant
sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures,
une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras.
Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous
passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un
enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un
prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant
tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni
secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.
»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier,
et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des
conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique
et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la
garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis
monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il
était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à
l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.
»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et
l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis
une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de
la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas
comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié
limé. Il n'a dit que _ô Dio_! et _Gesù_! deux ou trois fois, et il
paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier,
mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais
personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les _conversazioni_
et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs,
de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie
maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte.
Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande
confusion, comme vous pouvez présumer.
»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait
laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des
conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette
façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas
dans l'accomplissement d'un devoir.
»Votre, etc.
»_P. S._ Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un
grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»