Ravenne, 18 novembre 1820.
«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur
de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake[84] défunts
tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai
guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de
cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs
à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est
préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en
cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où
trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant
efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie,
tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes:
Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais
de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans
ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la
vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu
que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux
qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas
ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la
jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens
veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une
singulière mort, que la mort et la vie des humains.
[Note 84: Célèbre coiffeur (_Note de Moore_.)]
»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les
autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel
élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un
tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa
profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il
être remplacé? Que dit le public?
»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la
chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour
m'engager à retoucher les chants de _Don Juan_ et les _Imitations
d'Horace_, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le
tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en
grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis
corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette
tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa _Jérusalem_; mais qui
lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au
_Vol de la boucle de cheveux_, mais ne réduisit pas son poème. Il faut
que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas
propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je
les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que
vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis
perfectionner...
«Votre, etc.»
»_P. S._ Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même
observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension.
«Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la
mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la _Revue
d'Édimbourg_ que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je
l'ai montré dans _les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais_. À
présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet
absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le
_Guide de la Santé de Salomon_? Il y a plus de bon sens et autant de
poésie que dans Johnny Keats.........................................