À M. MURRAY.

Ravenne, 25 octobre 1820.

«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est

pour affaires.

»En vous remerciant pour _l'Abbé_, j'ai commis quatre grandes erreurs.

Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non

pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport

avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant

l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis

pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit

rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de

_l'Abbé_ il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été

malheureux.)

»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma

mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se

piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute

l'aristocratie écossaise..................

»Votre, etc.

»_P. S._ Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux

_Blackwood's_ et _Robert's Magazines_, excepté ce qui concerne

Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»

Le pamphlet en réponse au _Blackwood's Magazine_, dont il est ici

question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage

périodique, sous le titre de _Remarques sur Don Juan_, et, quoique mis

sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article

ayant, à propos de certains passages de _Don Juan_, pris occasion

d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète,

Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible

sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer

défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront

lus avec un vif intérêt.

»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron

essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui

qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le

reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement

averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité

d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire,

que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron,

peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation _de leurs douces

voix_? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis

justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion,

parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est

accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui

d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me

fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non

par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces

calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des

conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content

de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens

n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une

condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme,

hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription

étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du

public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public

même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.

»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il

est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la

cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour

dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront

ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à

terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou

suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à

son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans

l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou

d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute

l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce

dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son

opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne

savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la

poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu

père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on

ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient

d'articuler leurs griefs. Le monde _fashionable_[75] se divisa en

partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le

monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se

trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et

telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces

de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui

en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la

torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux

par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait

été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé

Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je,

fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et

murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si

c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai:

mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des

Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint

par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose;

alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de

l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.

[Note 75: Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à

se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu

dire: _Le beau monde_, le monde du bel air, etc. (_Note du Trad._)]

»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se

groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle

outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où

des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus

averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne

fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de

crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon

départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans

l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait

s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne

m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter

conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières

appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai

pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la

Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné

par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur

aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer

protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais

été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui,

comme en diverses occasions semblables.

»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je

n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le

genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être

d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je

m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement

odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était

incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité

jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du

moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car

je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une

séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande

fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de

condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie

ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je

fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de

m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes

qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué

en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne

pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne

connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je

pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le

monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne

l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point

en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette

importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre

liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que

sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au

moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté

quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la

vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances

difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque

tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer

en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai

essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce

complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait

l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être

obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre

à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:

Allons; épouse une destinée d'exil,

Et si le monde ne t'a pas aimé,

Tu peux supporter l'isolement.

.....................................................................

»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués

de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur

moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la

tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point

sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du

_perfervidum ingenium Scotorum_[76]. Je n'ai point cherché, ni ne

chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon

chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait

avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette

cause pour prétexte à leur propre inimitié............................

......................................................................

[Note 76: Bouillant caractère des Écossais.]

»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai

de quelques-uns en particulier.

»Au commencement de 1817, il parut dans la _Quarterly-Review_ un article

écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et

qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double

rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus

favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait.

Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche

n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit

par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour

rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha

point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en

question fut écrit sur le troisième chant de _Childe-Harold_; et, après

plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter

que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en

Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais

pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables

voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque

tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par

moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus

grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette

année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street

et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien

élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la

circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut

l'exclamation générale.--Je réponds; _pourquoi_? C'est une question que

je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner

une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et

si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir.

De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux

encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des

devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et

je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et,

peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que

le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa

propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y

retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard

du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux

individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de

leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu

leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur

plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs

conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines

choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est

pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.

»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer

que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais

d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre

ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car

quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si

vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai

déjà expliqué.»

Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins

curieux, sous un point de vue littéraire.

«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie

anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de

la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La

présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu

le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût

de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne

n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de

l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande

cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à

cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a

eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique.

Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point.

Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des

héros de la _Dunciade_, et de l'intime conviction que leur propre

réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux

des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son

juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de

Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et

Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème[77] qu'on ne

laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style

pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé

le maître. .....................................................

[Note 77: _The Triumph of Temper_.]

»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une

antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment

ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont

joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les

réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans

(excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par

pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai

honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré

la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma

dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de

doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un

moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de

quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant

l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du

fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus

mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance

dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise......

.......................................................................

[Note 78: Probablement _Southey_, _Wordsworth_ et _Coleridge_.

(_Notes du Trad._) ]

»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son _postscriptum_,

prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate:

cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa

gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive

impression du moment, comment l'_Iliade_ eût-elle été apprise par coeur,

et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace,

Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous

les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs

contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait

son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend

que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les

plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que

le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que

peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont

à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse

furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la

célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent

pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé

la _Divina Comedia_. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut

respecté par les voleurs qui avaient lu l'_Orlando furioso_... Le Tasse,

malgré les critiques des _Cruscanti_, aurait été couronné au Capitole,

sans sa mort prématurée.

»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de

la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la

nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller,

Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray

furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort.

L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes

n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui

aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à

son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du _Paradis

perdu_, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa

publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....

»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la

poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du

public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres

compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du

jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route

que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective

de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux

qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement

étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune

personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à

celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré

d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage

pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et

lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était

pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce

que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes

sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en

Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de

passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la

nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme.

Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en

aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais

écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit

une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du

moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire,

en concevant à peine le désir.........................................

»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que

j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et

même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre,

comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la

mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux

d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour

entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie,

et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère,

de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à

la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée

de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et

qu'elle peut encore être.

»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de

nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.

»On trouvera dans l'_Essai sur l'Homme_ une métaphysique aussi

confortable et dix fois plus de poésie que dans l'_Excursion_. Si vous

cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'_Épître

d'Héloise à Abailard_, ou dans _Palamon et Arcite_? Souhaitez-vous de

l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela

dans _le Vol de la Boucle de cheveux_, dans les _Fables_ de Dryden, dans

l'_Ode sur la fête de sainte Cécile_, dans _Absalon et Achitophel_. Vous

découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne

saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et

Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces

derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le

jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de

l'esprit,--c'est de l'_humour_[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de

Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un

(excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un

couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification

a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil

vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la

qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a

soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa

versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection;

parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas

d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour

incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur

que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être

pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope

plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels

qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de

composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le

caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand

sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans

deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même

variété:--où les trouverons-nous?

[Note 79: _Voir_ notre note quelques pages plus haut. (_Note du

Trad._)]

»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la

mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les

clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé

de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler

d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils

ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école

faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais,

attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait

qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.

»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer

n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on

rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu

de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne

pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce

véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui,

seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems

rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis

pas convaincu que le _Paradis perdu_ n'eût pas été plus noblement

transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets[80] héroïques

(rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la

stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que

les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue.

_Les Saisons_ de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique

toujours inférieures à son _Château de l'Indolence_; et M. Southey n'eût

pas fait une plus mauvaise _Jeanne d'Arc_, quoiqu'il eût pu employer six

mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux

amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de

celle de Dryden sur _sainte Cécile_.

[Note 80: Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et

étymologique, qu'il a conservé en anglais: _couples de vers_,

c'est-à-dire, _vers rimant deux à deux_, que nous nommons assez

ridiculement _rimes plates_ par opposition aux _rimes croisées_. (_Note

du Trad._)]

»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en

grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe

plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce

sera de nouveau reconnu pour tel dans dix.............................

......................................................................

»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell,

Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du _Paradis des

Coquettes_, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud,

Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et

entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute

autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis _toutes_, car,

comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il

surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer?

à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois

surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par

le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis,

mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à

l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève

de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation,

a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est

remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés,

aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas

été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le

désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois

athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était

fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil

temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son

ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais

pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui

«Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 119 / 366 题