A M. MURRAY.

Ravenne, 12 octobre 1820.

«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée,

et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais

_Medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid_, etc.[66]

Ce qui, par interprétation, veut dire:

»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne

m'envoyez-vous pas _le Monastère_ de Scott, le seul livre d'auteur

vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un _baioccolo_,

plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques _Revues

d'Édimbourg_ et _Quarterly Review_, comme chroniques concises des tems.

Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans,

par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille

que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon;

les _Nouvelles de Hogg_ sont dures, mais de _haut-goût_, et bien venues.

[Note 66: Vers d'Horace:

_Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer_. (_Note du

Trad._) ]

»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant

déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur

(masculin ou féminin) du _Profligate_[67] pour son présent. Ne m'envoyez

plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément

bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres

semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre

vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort

beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie,

si vous voulez me favoriser d'un peu de _soda-powder_, je serai

enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans

qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les _Contes de mon

Hôte_, de Scott, etc. Dans les notes de _Marino Faliero_, il peut être à

propos de dire que Benintende n'était pas réellement des _Dix_, mais

seulement _grand-chancelier_, office séparé (quoique important); ç'a été

une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous

enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la

mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous

les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs

propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de

pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres,

comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait,

puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et

signez-la _Éditeur_.

[Note 67: _L'Homme perdu_.]

»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à

être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au

drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon _costume_

et de mes _dramatis personæ_[68], qui ont eu une existence réelle.

»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens

vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme

un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu

son mot dans la préface du quatrième chant de _Childe-Harold_.

»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--_oimè_!

_oimè_[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la

longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me

hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien

n'est encore décidé.

[Note 68: Formule latine adoptée en anglais pour désigner les

personnages.]

[Note 69: Hélas! hélas! (_Notes du Trad._) ]

»Je suis fort en colère de ne pas avoir _le Monastère_ de Scott. Vous

êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez

trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la _Quarterly_

(au nombre de quatre), et douze de la _Revue d'Édimbourg_; mais peu

importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en

conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait

pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les

niaises stupidités de ce vain idiot.

»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de _Don Juan_. Que

croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu

en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de

rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je

soupçonnais que _Don Juan_ vivrait plus long-tems que _Childe-Harold_.--«Ah!

(dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de _Childe-Harold_ pour trois

ans, qu'une immortalité due à _Don Juan_!».--La vérité est que c'est

trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les

oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient

dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en

horreur les _Mémoires du chevalier de Grammont_, pour la même raison;

même lady *** avait coutume de les calomnier.

»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le

libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils

n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 108 / 366 题