Ravenne, 28 septembre 1820.
«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait
jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai
même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre
théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop
observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes
dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y
a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de _Manfred_, quoique je ne
sache quelle estime on a pour _Manfred_.
»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant
lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins
le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28
septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon
absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les
sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres,
etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi
mauvais que possible.
»J'ai trouvé _Anastasius_ excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de
Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse,
voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La
_Lettre à Julia_ est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si
elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien
mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies,
mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en
excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à
corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le
tems le prouvera.
»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du
premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres
actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer
les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des
épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.
»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de _Don
Juan_, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi;
mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de
traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie
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»_P. S._ La politique ici est toujours farouche et incertaine.
Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les
montagnards s'ils traversent le Forth[63]», c'est-à-dire pour crosser
les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l,
ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je
travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].»
[Note 63: Rivière d'Écosse.]
[Note 64: Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice
du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (_Notes du Trad._)]