Ravenne, 13 juillet 1820.
«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise[46] sur mon
embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance
observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer.
Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à
faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans
des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous
savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que
j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme
intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être
impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis
ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion
de me contredire ou de me rectifier.
[Note 46: Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise
dont Moore s'était servi: _To be in a wisp_ pour _to be in a scrape_.
(_Note du Tr._)]
»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de
droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien
que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon
embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier
de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison
de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est
opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été
assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture,
etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté
pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même
l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables
témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves
en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les
Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.
»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent:
«Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu
les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin,
si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après
douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre
sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en
la rendant malheureuse.»
»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que
j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste
démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de
cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la _clamosa
fama_[47] n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de
la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa
femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui,
légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait
négligé de prendre, etc., etc.
»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir _in
quanti piedi di acqua siamo_[48], et qu'il en a trouvé assez pour se
noyer.
[Note 47: La criarde renommée.]
[Note 48: À combien de pieds d'eau nous sommes.]
Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
_Procès_.--La parenté se joint en excuses, et dit
Que du docteur venait tout le mauvais ménage;
Que cet homme était fou, que sa femme était sage.
On fit casser le mariage.
»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont
sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son
père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est
la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une
donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait
pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité),
mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu
hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez
mauvaise.
»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre
ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une
petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs
mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues
de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts,
mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé,
quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la
plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois
beaucoup de procès.
»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera
probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.
»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la
grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont _sottes_.
Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande
l'achèvement de ma tragédie sur _Marino Faliero_, dont rien n'est encore
parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est
terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages
chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement
pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.
»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre _Poème_ sur moi; et ne
craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.
»_Non actionnable_!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une
injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un
homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.
[Note 49: Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes.
(_Note du Trad._) ]
»Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en
suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne
point me traduire.
»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon
s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et
quelquefois quatre de ses _Messagers_ dans la route. Priez-le d'être
plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des
Ostrogoths.
»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre
champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour
Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine
d'épigrammes.
»Votre, etc.»
La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme,
s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir,
sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le
16 juillet, et se retira dans une _villa_ appartenant au comte Gamba, et
située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir
rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de
son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui
avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait
peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et
admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses
plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort
brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune
épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la
position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On
avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le
luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.
Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela
pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en
guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par
tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une
pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde,
pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une
éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les
rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions
imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un
dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel
qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque;
et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame
montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de
sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que
suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour
résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la
force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de
dévoûment.