Ravenne, 9 juin 1820.
«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que
je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec
un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les
profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible.
C'est la première fois que je voyais les _Mélodies_ sans musique; et, je
ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes
confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle
parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par
l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches
m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les
entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes
d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur
nudité.
»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et
vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si
ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la
sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en
souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un
discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant
quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop
bien traité, mais .....................................................
»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles.
Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien _des Fudges_? Je viens de
jeter les yeux sur _Little_[45], que j'appris par coeur en 1803, étant
alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai
jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.
[Note 45: Nom d'un recueil de poésies de Moore.]
»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai
envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant
qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être
a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon
dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers
pour vers.
»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la
finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions
pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées
dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou
gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma
livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament
surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les
jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes,
et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.
»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai
donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps
insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans,
et j'ai ordonné à mes _bravos_, qui sont au nombre de six, et sont
passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours
de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même,
en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez
joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet,
l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant
la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me
fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à _Roméo et Juliette_:
«Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»
Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et
avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible
qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après
l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.
»Je suis votre, etc.»