À M. MURRAY.

Ravenne, 7 juin 1820.

«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion

du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des

grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob

Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de

Goëthe sur _Manfred_. Vous avez à-la-fois l'original et deux

traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos

archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non,

sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont

favorables. Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas

l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a

traduit la plus grande partie _viva voce_[40], et naturellement j'en fus

très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses

pareilles qui me firent écrire _Manfred_. La première scène, néanmoins,

et celle de _Faust_, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette

lettre.

»Tout à vous à jamais.

»_P. S._ J'ai reçu _Ivanhoe_;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de

la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc.

_Ricciardetto_[41] aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas

l'être du tout. Quant au succès de _Whistlecraft_, il n'est pas

possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète,

mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète

aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un

genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et

après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les

Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient

dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le

lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de

religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens

pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon

leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave

faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles

frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»

[Note 40: De vive voix.]

[Note 41: Poème de Fortiguerra.]

Ce qui suit est l'article tiré du _Kunst und Altertum_[42] de Goëthe,

renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle

le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à

des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre

difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi

des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition,

prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et

de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans

doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et

complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le

monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses

aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations

de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à

un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en

question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de

sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron _Anglais_,

avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne

paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs

étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.

[Note 42: L'art et l'antiquité.]

[Note 43: De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de

circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de

Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli,

etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est

l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du

poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore

plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une

prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien)

entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à

Missolonghi. (_Note de Moore_.)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 79 / 366 题