Ravenne, 1er juin 1820.
«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux
répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris,
et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il
m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui
propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement
entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a
écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je
n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit
maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet;
et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais
qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même
tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien
que moi,--et finissons-en.
»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me
demande si j'ai entendu parler de _mon lauréat_[37] à Paris,--de
quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en
français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me
le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est
la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque
chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom
de l'auteur.
[Note 37: Lamartine.]
»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de
vous quand il vous plaira.
»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est
mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse
contre _lui_, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord,
et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à
l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui
ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les
preuves les plus décisives........... ............................
»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux
cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif
différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus
délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en
plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.
»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a
provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas,
quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux
Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues
promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes
gardes; aussi je prends mon _stiletto_[38] et une paire de pistolets
dans ma poche durant mes courses quotidiennes.
[Note 38: Poignard italien.]
»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de
manière ou d'autre. Quant à _elle_, elle a autant de fermeté féminine
que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les
avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou
coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin
s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé
de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis
les jours de la famille de Guido di Polenta.
»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin
de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de
dépenser vingt _scudi_[39],--prix courant d'un _bravo_ à la main
preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à
cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et
quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu
drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.
»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»
[Note 39: Écus.]