Ravenne, 24 mars 1820.
«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre
de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis
ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie
ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a
ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous
enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me
sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa
lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe
même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade
et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou
moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le
comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et
faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer _ici_ sur moi un
billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai
honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose
pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire
rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même
de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous
traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.
[Note 35: Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame,
avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de
la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune
compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris
sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât
quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à
même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français,
et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (_Note de Moore._) ]
»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans
un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour
l'épouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et
comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la
connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que
_lire_ le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je
l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque
affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de
la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles
de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est
enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à
sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et
semblable à---- en mine et en manières.
[Note 36: Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste
français. (_Note du Trad._) ]
»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas
encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer
l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la
fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy
était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira
tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble
serviteur.
»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y
a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement
une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses
relations, est fort déclarée contre _le mari_ à cause de toute sa
conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et
déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le
meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état
d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre
ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les
réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je
resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive
être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son _amico_; mais, s'il
ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences,
l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces
occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne
pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car
il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension
alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils
le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les
femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort,
savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et
un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de
l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui
conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela
finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.
»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.
»Tout à vous pour toujours.