A M. MURRAY.

Ravenne, 8 mai 1820.

«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7

courant indiquait, je dois présumer que la _Prophétie du Dante_ n'a pas

été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de

votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour

y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme

obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de

_moi_, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à

celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune

façon en refusant _l'article_, pour me servir de la phrase technique.

Quant aux observations en _prose_ sur l'attaque de John Wilson, je

n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M.

Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il

_ne faut pas_ qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable

qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu

que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des

passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou

omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été

exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction

ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme

étrange qu'on ait permis une telle liberté au _Morgante_ pendant

plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction

entière du premier chant de _Childe-Harold_, et persécuté Leoni, le

traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait

consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique

intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une

demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer

_Childe-Harold_ en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre

les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés

en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.

«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del _Childe-Harold_

fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni

altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero

esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che

accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che

mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere.

Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare

una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se

medesima[33].»

[Note 33: «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du

quatrième chant de _Childe-Harold_ a été confisquée partout, et moi-même

j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que

la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne

fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais

recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre

sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut

nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par

elle-même.»]

»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une

des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce

poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château

Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique

sentiment de tous ses compatriotes.

Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa

société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer

son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième

visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan

en _Irlande_.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de

Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais

une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et

de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa

topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté

du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa

diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai

aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la

construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la

restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous?

dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire?

reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, _mio caro_,

demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre

mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs

s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il

inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec

le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la

jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée

et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles

viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux

qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier

morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy

était fort épris de Ravenne et de l'_italianisme_ PRIMITIF du peuple,

qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.

»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.

»_P. S._ J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur

la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero;

mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je

commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande

envie de trouver une veine nouvelle.

»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner

en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais

point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien

décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je

l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 66 / 366 题