Ravenne, 23 avril 1820.
«Les épreuves ne contiennent pas les _dernières_ stances du second
chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance.
[Note 30: Il est question de _Don Juan_. (_Note du Trad._)]
»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants _n'étaient
pas bons_, et _je vous en ai donné la raison_. Songez que je ne vous
oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je
ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux
imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir),
mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien
remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous
le voulez, ou de _ne pas_ publier, et je crois que c'est assez.
»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que
j'avais été, non _effrayé_, mais _blessé_ par la criaillerie, et que
d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de
corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques
affaires particulières. Mais _vous vouliez_ avoir l'oeuvre: aussi vous
l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la _coupai_ en deux
parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter...........
...............................................................
--Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument
libre de supprimer le tout à votre gré.
»Quant au _Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers_. Il peut
être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde
n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour _vice_ de
traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que
la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous
presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion:
je ne réponds que de la traduction.....................................
.......................................................................
»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les
_épreuves_ du texte _italien_: cette fois-ci, tandis que je griffonne
pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus
jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.
»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la
société italienne. Il est convenable que vous aimiez _quelque chose_,
et le diable vous emporte.
»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier
depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier
poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela
n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent,
les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous
pas _Ivanhoe_ et le _Monastère_? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car
je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir
à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui,
quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu
intéressante pour une réunion écossaise _inter pocula_. J'aime Scott et
Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue
bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.
»Votre, etc.
»_P. S._ Vous dites qu'_une moitié_ est très-bonne: vous avez _tort_;
car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. _Où_
donc est la poésie dont la _moitié_ soit bonne? Est-ce l'_Énéide_?
Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et
Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les
poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre
opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable
voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est _généralement_
bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes
heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander
_toutes les étoiles_ en plein minuit que la perfection absolue en vers.
»Nous sommes ici à la veille d'un _remue-ménage_. La nuit dernière, on a
placardé sur tous les murs de la ville: _Vive la république!_ et _Mort
au pape!_ etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont
privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si
terribles placards politiques. La police, est sur le _qui-vive_, et le
cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»