Ravenne, 7 février 1820.
»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que
je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour
Moore, qui est Dieu sait _où_,--à Paris ou à Londres, à ce que je
présume. J'ai copié et coupé _en deux_ le troisième chant de _Don Juan_,
parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en
cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que
pour _un_, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux
ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous
que je n'ai pas fait cette division pour _vous_ imposer une rétribution
_double_, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect
même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais
envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.
»Je traduis le premier chant du _Morgante Maggiore_ de Pulci, et j'en ai
déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et
interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de _Don Juan_,
et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La
criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a _blessé_, et je n'ai plus
écrit dès-lors _con amore_. C'est très-décent, toutefois, et aussi
triste que _la dernière nouvelle comédie_.
»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les
comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous
verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique,
et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à
ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.
»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois
aller folâtrer avec les autres.
Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture
du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je
dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux
cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la
mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous
avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.
»Votre, etc.»