À M. HOPPNER.

Ravenne, 31 décembre 1821.

«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée,

j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis

Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure

compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et

plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome

de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits

sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la

danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G***

paraissait être de faire parade autant que possible de son amant

étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce

n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris;

toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si

excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la

plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve,

je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le

rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems

pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et

d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le

paraîtront jamais à l'ennemi.

[Note 6: Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! MARINO FALIERO]

»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je

n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli

aurait passé dans le public pour avoir été _plantée là_, et qu'elle

était décidée à montrer que ce n'était pas; car être _plantée là_ est

ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une

conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde

lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et

tous les parens ont l'air agréable et satisfait.

»Votre à jamais.

»_P. S._ Mes très-humbles respects à Mrs. H***.

»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison

elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que

j'attendrai les rayons du soleil.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 29 / 366 题