À M. MURRAY.

Venise, 10 décembre 1819.

«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas

en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve

d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous

pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie

l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième

chant de _Don Juan_; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait

découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous

pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y

a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune

difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M.

Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.

»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes

Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à

qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous

pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que

je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière;

car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son _Magazine_. Je

désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût

la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal

représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma

mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le

désire.

»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été

malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets

m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et

maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant.

J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce

que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je

vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui

je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu

davantage.

»Votre _Blackwood_ m'accuse de traiter les femmes durement: cela se

peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles

et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous

adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai

autre part, je vous le ferai savoir.»

Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où

fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son

arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours;

mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade

d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une

fois logé sous le même toit que sa maîtresse.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 27 / 366 题