Venise, 4 décembre 1819.
«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une
épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon
nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y
a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez,
pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la
tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité
paternelle et tout rapport avec elle, excepté.......................
On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait _la
Reine Mab_, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et
faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que
vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce
que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et
nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de
mon banquier.
»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez _Tom Jones_
et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le _Hans Carvel_ et le
_Paulo Purganti_ de Prior.--Dans le _Roderick Random_ de Smollett, le
chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans _Peregrine Pickle_
la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le
_Londres_ de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope,
Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche
des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la
Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il
faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.
Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma
fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point
d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques
difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec
son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la
mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans
quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous
adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à
la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le
prendre. Le troisième chant de _Don Juan_ est achevé; il a environ deux
cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en
sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème
peut ou non devenir une propriété.
»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai
expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird
il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol
et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement
rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.
»Votre très-sincèrement, etc.
»_P. S._ Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas
destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser
réception.»
On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais
laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon
départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous
l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques
négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la
jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à
Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication
cesserait à l'avenir entre elle et son amant.
«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il
a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise,
très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout
ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de
mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse
absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il
n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses
occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui
paraissait fort long et fort pesant.
»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de
correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et
les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque,
quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient
quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le
dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par
l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette
flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir
discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux
courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet
de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des
combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.
«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce
moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un
côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et
ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et
tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te
revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne
puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit:
«Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu
insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure
à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu
parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour
l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des
motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas
assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes
jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades;
mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les
mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»
Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait
même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les
plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette
séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes,
effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et
maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils
écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne.
Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il
avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il
sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme
doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis
qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé
pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans
cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des
irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage,
ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On
n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé
dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte,
déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes
étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne
partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»
La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui
manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son
sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la
victoire qu'elle a remportée.
«F*** t'aura déjà dit, avec sa _sublimité ordinaire_, que l'amour a
triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays
que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra
peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste,
nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est
le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement.
Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont
indifférens.
»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes
pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton
repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi,
puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir;
cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai
donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis
davantage.»
En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte,
mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir
lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet
excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas
besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme
qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une
bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus
grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à
une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience
et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de
lui faire sur sa conduite.