À M. MURRAY.

Venise, 8 novembre 1819.

«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant

un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième

accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le

dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée

au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les

intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.

»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui

l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des

ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des

conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le

bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire

consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire

indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement

exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas

trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs

amis.

»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais _Don Juan_,

elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième

stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien,

dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et

avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon

Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui

était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes,

quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il

n'y a pas trois heures que cela s'est passé.

»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer _Don Juan_ et _la

Prophétie_.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon

retour de Malte, et j'avais eu la fièvre _malaria_ en Grèce, l'année

d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a

donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai

trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse

Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas

de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet,

quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la

goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre

les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent

tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète

et la nature.

[Note 5: Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par

Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de

Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade

d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui

l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il

avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne

cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa

beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa

dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne

semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva

quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au

feu.»]

»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me

faudra bientôt en prendre.

»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que

dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en

quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems.

Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour

l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement!

Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à

faire connaître les ouvrages en question.

»Votre, etc.

»_P. S._ L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat

quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution

de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande

partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en

Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me

retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et

mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler

étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle

ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par

l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas

l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à

Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.

»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il

n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans

Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 366 题