29 octobre 1819.

«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la

fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que

pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite

au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je

voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que

ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent

que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à

l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je

ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura

confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une

demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une

trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec

E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le

meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car

il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.

»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux

chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession

du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme

autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant

retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette

coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de

Venise.

»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de

publier deux nouveaux troisièmes chants de _Don Juan_.--Que le diable

châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je

pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents

_in-quarto_ sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi,

après avoir vendu treize mille exemplaires du _Corsaire_, dans un seul

jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que

cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la

poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre,

qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi,

comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais

goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la

postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses

grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes

de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît

qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il

être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre,

ne--................................................

»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié

de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la

longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran

disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui

plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem!

dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une

diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y

répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.

»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un

vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un

bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au

printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant

quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise,

s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et

passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise

et jurait que c'était un triste lieu[4].

[Note 4: Je prends la liberté d'observer ici que les propres

sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur

Venise. (_Note de Moore_.)]

»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre

femme!.................................................

.......................................................

»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur

celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis

abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée

pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel

est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les

emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant

d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien!

Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.

»Tout à vous.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 366 题