«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop
comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit
plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était
autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en
vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite
affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des
secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas
séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout
autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon
des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si
convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous;
cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi
ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en
déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.
»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans,
je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le
résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché
Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.
»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant
votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.
»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ[1], et elle m'a
fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent
être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention
bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute
représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont
en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de
ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à
jeun et que vous êtes ivre.
[Note 1: M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse,
avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le
supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le
presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à
laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction
d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour
tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports
qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que
peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au
sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.]
»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce
sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans
aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le
même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet
avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.
»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté
à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général,
leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise,
et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il
m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons
manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond
respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,
»Votre, etc.
»_P. S._ Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai
avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au
printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être
pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble
serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien
et non de l'ambassadeur), c'est à vous à _hopter_[2]. Quant à moi, je
n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le
trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de
négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou
non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de
le garder à mon service.»
[Note 2: Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique
qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.]