_To Alphonse Daudet._
3 Bolton St., Piccadilly, W.
London, 19 Juin [1884].
Mon cher Alphonse Daudet,
J'aurais du deja vous remercier de tout le plaisir que vous m'avez fait
en m'envoyant _Sapho_. Je vous suis tres-reconnaissant de cette bonne et
amicale pensee, qui s'ajoutera desormais, pour moi, au souvenir du
livre. Je n'avais pas attendu l'arrivee de votre volume pour le
lire--mais cela m'a donne l'occasion de m'y remettre encore et de tirer
un peu au clair les diverses impressions que tant d'admirables pages
m'ont laissees. Je n'essaierai pas de vous rapporter ces impressions
dans leur plenitude--dans la crainte de ne reussir qu'a deformer ma
pensee--tout autant que la votre. Un nouveau livre de vous me fait
passer par l'esprit une foule de belles idees, que je vous confierais de
vive voix--et de grand coeur--si j'avais le bonheur de vous voir plus
souvent. Pour le moment, je vous dirai seulement que tout ce qui vient
de vous compte, pour moi, comme un grand evenement, une jouissance rare
et fructueuse. Je vous aime mieux dans certaines pages que dans
d'autres, mais vous me charmez, vous m'enlevez toujours, et votre
maniere me penetre plus qu'aucune autre. Je trouve dans _Sapho_
enormement de verite et de vie. Ce n'est pas du roman, c'est de
l'histoire, et de la plus complete et de la mieux eclairee. Lorsqu'on a
fait un livre aussi solide et aussi serieux que celui-la, on n'a besoin
d'etre rassure par personne; ce n'est donc que pour m'encourager
moi-meme que je constate dans Sapho encore une preuve--a ajouter a
celles que vous avez donnees--de tout ce que le roman peut accomplir
comme revelation de la vie et du drole de melange que nous sommes. La
fille est etudiee avec une patience merveilleuse--c'est un de ces
portraits qui epuisent un type. Je vous avouerai que je trouve le jeune
homme un peu sacrifie--comme etude et comme recherche--sa figure me
paraissant moins eclairee--en comparaison de celle de la femme--qu'il ne
le faudrait pour l'nteret moral la valeur tragique. J'aurais voulu que
vous nous eussiez fait voir davantage par ou il a passe--en matiere
d'experience plus personnelle et plus intime encore que les coucheries
avec Fanny--en matiere de rammollissement de volonte et de relachement
d'ame. En un mot, le drame ne se passe peut-etre pas assez dans l'ame et
dans la conscience de Jean. C'est a mesure que nous touchons a son
caractere meme que la situation devient interessante--et ce caractere,
vous me faites l'effet de l'avoir un peu neglige. Vous me direz que
voila un jugement bien anglais, et que nous inventons des abstractions,
comme nous disons, afin de nous dispenser de toucher aux grosses
realites. J'estime pourtant qu'il n'y a rien de plus reel, de plus
positif, de plus a peindre, qu'un caractere; c'est la qu'on trouve bien
la couleur et la forme. Vous l'avez bien prouve, du reste, dans chacun
de vos livres, et en vous disant que vous avez laisse l'amant de Sapho
un peu trop en blanc, ce n'est qu'avec vous-meme que je vous compare.
Mais je ne voulais que vous remercier et repondre a votre envoi. Je vous
souhaite tout le repos qu'il vous faudra pour recommencer encore! Je
garde de cette soiree que j'ai passee chez vous au mois de fevrier une
impression toute coloree. Je vous prie de me rappeler au souvenir
bienveillant de Madame Daudet, je vous serre la main et suis votre bien
devoue confrere,